PREFACE. XV
pacifier cette immense et frémissante armée qui prêle ses bras à l'industrie manufacturière. Il y a, dans deux pays voisins l'un de l'autre , deux grandes questions sociales <|ui viennent aboutir au contrat de louage, la question des salaires en France, celle de la décadence croissante des petits fermiers en Angleterre (Ij.
Je disais tout à l'heure qu'à mesure qu'on s'éloigne des ténèbres de la barbarie , l'échange est éclipsé par d'autres contrats plus importants. Ici c'est tout le contraire. Le louage aime le soleil de la civilisation ; il se développe et grandit sous son influence , tandis que la nuit des temps barbares le rapetisse. Si vous descendez au degré le plus bas de la civilisation, vous ne lui voyez jouer presqu'aucun rôle dans la vie civile. Quand les cités sont rares et petites^ quand les maisons sont tellement rétrécies, qu'elles suffisent à peine pour loger la famille, et que d'ailleurs la population , dominée par ses habitudes casanières , ne voyage pas au loin , il y a tout à la fois peu de locataires et peu de place pour les locataires; alors le bail à loyer ne saurait donc être un moyen large et général d'utiliser les édifices urbains (2). Chacun , d'ailleurs, a f amourpropre d'avoir la propriété de son manoir ; le toit héréditaire, tout chétif qu'il peut être, communique à celui qui l'habite une sorte de relief et d'honneur!
(i) Voyez le National du i4 octobre i833, bur cet état de décadence dont je parle infrà^ p, xxii. (2) Vico, trad. de M. Michelet, p. 184.
XVI PRKFACr:.
Peu imporie la misère de ces demeures sales, humides , où le jour a peine à pénélrer , où la poitrine respire avec enbrl ! repaires (|ui semblent faits exprès pour héberger la peste, la lèpre, et tous les fléaux contagieux! peu imporie, dis-je! L'homme s'y complait, parce qu'il se dit, dans son orgueil : J'en suis proprlélaire. Au contraire, celui qui ne tient pas de ses pères ou de son travail un abri pour reposer sa tête , celui qui est obligé de prendre chez autrui un logement à loyer, esl placé, par l'opinion de ses concitoyens, dans une espèce d'infériorité et de dépendance. On retrouve encore quel- (jues traces de ces préjugés dans le département de la Corse, où la simplicité des mœurs primitives a conservé plus qu'ailleurs sa physionomie originale et naïve.
Yitruve nous apprend qu'au commencement les maisons de Rome étaient fort basses ; elles n'avaient qu'un seul étage ^ et suffisaient néanmoins aux besoins d'un peuple simple et austère (1). Mais où était le gîte du locataire dans ces demeures exiguës? On le chercherait vainement. Les distributions de terre à la plèbe (2) , les assignations de certaines parties du territoire pour en faire des quartiers de Rome (3) semblent indiquer que chacun eut dans l'origine sa petite retraite et son
(i) Arch., lib. 2.
(a) V. M. Niebulir, t. II, p. i6r.
(3) Ancus assigna aux Latins des demeures sur l'Aventin V. M. Nieburh, /oc. CiV., p. i /,?>},
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asile. Ce n'est que beaucoup plus lard que la population s'étant accrue, on éleva les maisons. Les riches logèrent alors les pauvres dans le dernier étage, qu'on nommait cœnaculum, et le profit qu'ils en retiraient s'appelait cœnaculariam facere.
Dans les campagnes, le bail à ferme n'est pas plus fréquent.
Les familles propriétaires, soumises à un pouvoir intérieur, mélangé d'origine patriarcale et de conquête, vivent isolées les unes des autres, sur des domaines qu'elles font cultiver par des mains serviles , et dont elles consomment les fruits en nature. Un intendant, qui n'est que le premier esclave entre les esclaves , dirige les travaux, surveille les ouvriers et les cultivateurs, et se venge sur eux de l'aulorité despotique que le maître exerce sur lui. L'histoire des deux premières races nous montre ce régime en pleine vigueur dans les villœ royales (1). Les rois vont résider tour î\ tour dans leurs divers domaines, afin d'y vivre, eux et leur cour, des produits agricoles dont le commerce d'alors n'aurait pu faire de l'argent.
A ces époques, et dans tous les états où l'élément aristocratique prédomine pleinement, la classe des fermiers n'a pas encore d'existence réelle. Pour qu'elle puisse compter dans le dénombrement de la population comme élément sérieux de la prospérité politique, il faut qu'il y ait un noyau d'hom-
(i) V. le capit. de Fillis et Curtis.