‹ De l'échange et du louageChapitre 10 sur 110 · PREFACE. X'V · texte numérisé non relu

PREFACE. X'V

» ferme? S'il le faisait, il aurait à risquer un capital consi- » dérable ; or, comment un traitant aura-t-il plus de foi dans » la terre que le maître du sol lui-même? Que tait-il donc? y II ne fonde, sur la terre qu'il a prise à loyer, ni grandes ni » petites fermes; il se borne, en général, à en défricher la » surface. Ce travail étant fait, il subdivise son lot, et l'af- » ferme au taux le plus élevé par parcelles de cinq, dix, vingt » acres, à de pauvres agriculteurs du pays, les seuls qui » prennent réellement la terre pour la cultiver.

« Mais comment tous ces petits agriculteurs feront-ils » pour exploiter la terre qu'ils prennent à bail? Le proprié- » taire ou le traitant ont-ils pris le soin de construire une » habitation sur chacune des petites parcelles qui leur ont » été attribuées? Non, sans doute. Car pour faire cette con- » struction il aurait fallu des capitaux dont nul n'a voulu » faire l'avance. La terre leur est donc livrée toute nue. Mais » où se logent-ils? Ils construisent eux-mêmes un amas in- » forme de boue et de paille mêlées ensemble, qu'ils appel- )» lent leur cabine. Trouvent-ils du moins à leur disposition » quelques instruments de culture? Non, mais ils on ta s'en » pourvoir comme ils pourront (1). »

Ainsi, dans cette superposition de spéculateurs qui chevauchent les uns sur les autres pour mieux s'exploiter, le pauvre colon est la bête de somme qui supporte tout le poids. Comme les traitants ont escompté par avance à leur profit tous les bénéfices de la terre, il ne reste plus au travailleur que l'espérance de setenir en équilibre sur la plus extrême limite qui sépare du déficit celui qui, après avoir chétivement vécu, parvient à grand'peine à joindre les deux bouts. E', encore, cette perspective, si triste qu'elle soit, est-elle la plus belle à laquelle puisse prétendre le cultivateur irlandais. Car presque toujours la déconfiture est au bout de son bail. Comment en serait-il autrement? Son fermage est énorme. Il est presque partout supérieur à ce que ia terre peut produire (2), et ce n'est dans toute llrlande qu'un cri de malédiction contre ces superexactions qui dégradent le cultivateur jusqu'à la plus hideuse pauvreté. On a vu comment il est logé. Cette misérable cabine en gâchis, il la partage avec son cochon, qui a bien te droit d'y vivre, dit-il, car c'est lui qui en pmje la rente (5). La nourriture des fermiers les plus huppés consiste en pommes de terre, lait de beurre, pain d'orge et beurre ; dans tout le pays de Waterford, ils ne mangent que des pomm«s de terre auxquelles ils joignent

(2) M. de Sismondi, p. 259, 260.

;3) Mol des paysans irlandais {id.,

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quelquefois les rebuts de la salaison des porcs (1). Quand après tant de privations, arrive le moment de payer le fermage, il faut que le colon demande grâce; il lui est impossible de tenir sa promesse. Mais le créancier est impitoyable; il doit payer lui-même un autre créancier échelonné sur lui et qiîi ne lui accordera pas de merci. On saisit donc le porc qu'engraissait le colon et son misérable mobilier Puis la justice l'oblige à grands frais à déguerpir. Mais le lendemain, il reparaît et s'attache en désespéré à celle terre, sans laquelle il va mourir avec sa femme amaigrie et ses enfants déguenillés. Que faire alors pour vaincre cette obstination de la faim? Le maître fait démolir sa cabane et le laisse nu et sans asile. Mais malheur à ce riche trop attaché à ses droits ! Lazare se révolte et demanf^3 à l'assassinat la vengeance de ce summum jus : oubliant à la lois et les préceptes de la loi écrite et les conseils de cette religion qu'il reproche à son oppresseur de ne pas connaître!,.. Bientôt Lazare est condamné. Oui! tout crime doit avoir sa répression. Cependant on ne tarde pas à apprendre que les témoins qui ont osé parler, ont reçu la mort. On informe, on poursu t; pendant ce temps-là, le fils, le frère, la mère du dénonciateur tombent vicîinu's d'un nouveau forfait. Enfin tous ceux qui souffrent s'associent et s'insurgent. Ils répandent au loin la terreur, la mort et l'incendie. L'Angleterre s'irrite ; elle prodigue les lois d'e.xception et les rigueurs, et parvient à comprimer un instant la révolte de ces nouveaux barbares. Mais l'orage gronde sans cesse, et le volcan ne retient ses flammes que pour les montrer plus terribles quelque temps après. Ainsi donc voilà dans quels extrêmes se meut le contrat de louage des terres dans ce pays désolé! La tin de l'action du locateur, c'est la ruine du preneur; l'exception du preneur, c'est l'homicide du locateur ! ! !

Quand le voyageur étonné demande au fermier irlandais comment il se fait qu'il accepte sciemment des conditions qui le conduisent a sa ruine, il répond : Qu'aurais-je pu faire ? comment aurais-je pu vivre (2) ? Cette réponse est le secret d'une situation à laquelle concourent à la fois et les mœurs de l'Irlande et l'égoïsme de son aristocratie. Dans ce pays, en efl"et, ce n'est pas comme en Angleterre, où la classe plébéienne a su s'emparer du commerce en compensation de l'occupation du sol par la noblesse, L'Irlande n'amie et ne pratique en général d'autre industrie que la culture des

(1) C'est ce que raconte un voyageur anglais, témoin oculaire. M. inslis, dont la relaliou est en partie traduite par M. de Sismundi, p. 260. r y >

(2) M. lagiis.

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terres ; la masse de la population, exclue des enlploi.^ el des professions libérales autres que la médecine, trop pauvre pour se livrer au commerce, que l'état politique du pays environne, du reste, de mille entraves (1), est vouée par nécessité autant que par son penchant naturel et par ses habitudes, ay travail des champs. Mais le sol ne lui appartient pas; c'est l'aristocratie qui le possède, en vertu de la grande confiscation opérée par Cromwell, à la suite de la rébellion de l'Irlande, restée catholique, contre l'Angleterre devenue protestante; confiscation qui ne porta pas seulement sur les domaines des seigneurs insurgés, mais qui affecta encore les possessions perpétuelles que h féodalité avait concédées aux vassaux. Les vainqueurs, en effet, non contents de dépouiller les grands rebelles, changèrent aussi les tenures des vilains. ^l les rendirent précaires au profit des nouveaux propriétaires anglais et protestants, qui prirent la place des propriétaires nationaux. Ainsi donc, le paysan irlandafs est entièrement exclu de la propriété, et cependant il faut qu'il travaille la terre, ou bien qu'il mendie, ou qu'il meure de faim. Mais comment trouver une place à occuper sur ce sol, couvert de myriades de familles prolétaires et chargé d'une population exubérante, que la misère semble féconder? C'est de tenter l'avidité du propriétaire et de ses trailanis par l'appât d'un fermage plus élevé; c'est d'ouvrir une concurrence effrénée, qui donne l'accès du sol à ceux qui mettront la mise la plus forte, 11 est vrai que le fardeau écrasera probablement le téméraire qui aura voulu le porter. Mais qu'importe ! il aura vécu une année, et puis il verra ce qu'il faut faire pour gagner du temps.

Ce systènfe de folle-enchère, quelque déplorable qu'il soit, n'est pas nouveau dans l'histoire du bail ; il existe dans le» vastes possessions de la compagnie anglaise des Indes. On sait que dans l'empire indo-britannique, comme dans touie l'Asie, la terre appartient au souverain, qui est censé l'avoir concédée moyennant une redevance qui forme l'impôt. Le premier possesseur, ne voulant ou ne pouvant pas cultiver par lui-même, sous-loue par petits lots à des preneurs qui eux-mêmes sous-afferment assez souvent. On comprend qu'à chacun des degrés de cette hiérarchie d'engagements, cha que cédant ne manque de faire sa part aussi bonne que possible; de sorte que lorsque le bail arrive au cultivateur, il ûe reste plus pour sa part que des travaux à faire sans bénéfices à espérer. Le paysan, ou ryot, placé sous ce triple étage de spéculateurs, n'est là que pour payer (quand il peut

(1) La noblesse, en etfel, s'oppose de toutes ses forces à l'établUs«meai àt» fabriques en Irlande (M. Sistnoodi, p. 262).

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