‹ De l'échange et du louageChapitre 21 sur 110 · PRÉFACE. XXXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXXIII

labourables se convertissent en pâturages (1). L'Italie nt peut plus se vanter d'être la mère des moissons :

Saturnia tellus.

Magna parens frugum (2).

Ah ! si Virgile la voyait, il ferait entendre des cris de douleur à la place de son chant de triomphe et d'amour; car elle ne peut plus nourrir un peuple affamé!!! il faut faire venir des grains de l'Afrique et de l'Egypte, mettre les provinces les plus lointaines à contribution, et comme le disait Tibère au sénat, livrer l'existence du peuple romain aux caprices des vents et des flots (3),

Mais à côté du paupérisme qui demande du pain et des jeux, s'élèvent quelques familles opulentes, dont les domaines sont presque des empires. N'ai-je pas parlé plus haut de ces six citoyens qui possédaient à eux seuls la moitié de rAfrique'(4)? Rappellerai-je ces rivières qui jadis avaient séparé des nations ennemies, et qui traversaient les terres d'un simple parlicuUer (5), et ces domaines où l'on compte jusqu'à six mille esclaves (6) : Villarumne infinita spatia. familiarum numerum et nationes (7) !

Voilà donc les plaies qui rongent l'Italie ; d'immenses propriétés et des nations d'esclaves!!! et le mal s'étend jusqu'aux provinces (8).

Que faire cependant? la civilisation restera-t-elle impuissante? ne tentera-t-elle rien pour l'Etat qui ne sait rien faire pour se sauver? ne saura-t-elle pas franchir les barrières que lui opposent et une incessante corruption et des lois stériles ?

Il y a dans l'histoire une vérité souvent confirmée par les faits : c'est que lorsque la classe moyenne manque, l'agriculture, faute de fermiers libres, retombe aux mains des esclaves.

Mais que peuvent des bras serviles quand le maître s'endort dans le luxe et la mollesse (9), quand il n'est pas là pour donner lui-même l'impulsion ?

(,1) Varron, deRerusticâ, lib. II, prœ/l Colum., id., lib. I, prœf.

(2) Virgile, Géorgie, liv. 11.

(3) Tacile, Annal., Ub. 111, 54.

(4) Pline, lib. XVIII, c. 7.

(5) Infrà, n° 31. Gibbon, t. VI, p. 33, 34.

(6) Infrà, p. 126.

^7) Tacite, Annal, lib. III, n» 53.

(8) Laliluudia perdide re llaliam ; jam vero et provincias ( Pline lib. XV m, e.VIl). ^ '

(9) V., dans Tacile, la lettre de Tibère au Sénat, lib. III, c. 53, 64.

XXXIV PREFiCB.

Une seule combinaison peut assurer des résultais avantageux : c'est d'intéresser l'esclave à son travail par une part dans les profits, et pir une somme plus grande de liberté : le principe de tout elTort et de toute constance est dans ce double eMC()ur;igeuient.

Les propriétaires durent le sentir. Alors le colonat prit naissance; le maître cboisit parmi ses esclave? les plus laborieux et les plus inlelligculs ; il leur donna une existence plus libre et des terres à cultiver. Mais il les attacba au sol, eux et toute leur race par les limis d'un bail perpétuel (1), combiné avec quebiues restrictions d une pleine liberté.

Or, ce fut la un progrès considérable ; les esclaves durent l'accepter avec reconnaissance; s'inquiétant peu de savoir si le microscope du légiste y voyait ([uelques anomalies. En elTel, le colonat ne traite pas l'agriculteur en esclave ; il lui ouvre les portes de la ville libre, il (ait de lui une espèce de client.

Il ne le condamne pas à la dure existence du mauouvrier, c'est une industrie qu'il lui demande. U lui laisse la jouis- .sance delà tei-re ; il lui en abandonne tous les produits, moins la part dominicale. En un mot, il l'élève au rang de fermier, ou de cultivateur à mi-fruit.

Et l'on s'étonnerait que le colonat fût venu comme palliatif de la grande propriété, comme intermédiaire entre l'esclave qui recule devant le travail et le maître qui languit devant ses ricbesscs improductives?

Cette transition de l'esclavage à l'état meilleur du colon à culture perpétutr-lle, s'est faite mystérieusement. C'est que, dans les campagnes, les métamoipboses qui s'opèrent dans l'état des personnes et des cboses n'ont pas Téclat bruyant des révolutions conduites par les cités. La législation a trouvé un beau jour le colonat en possession de la société ; alors elle a dû le reconnaître et formuler ses lois ; elle s'en est même servie comme d'une base de l'impôt.

Le colonat une fois donné par les besoins de la culture, dut voir ses rangs s'accroître et se peupler par plus d'une misère sociale.

Dans une société où l'bomme libre était réduit à se vendre comme esclave (1), plus d'un ingénu dut se vendre ou se livrer comme colon. Les lamentables récits de Salvien nous ont montré cette dégradation de la liberté. Les lois ne veulent pas dire autre cbose quand elles parlent de contrats

(1) On sait que Ips bnw perpétuels furent connus des Romains (Gaïus inst.,lii). III, n» 143; Gordien, 1. 3, C. loc cond.).

Ci) Ulpien, 1, 7, D. de liberali causa, et Polluer, Pand., l. III, p. 91 et lulv.

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