PREFACE. XXXVII
Tel fut le berceau du colonat; tel fut son développement : il est uu accident mémorable dans l'bistoire du bail.
L'emphyléose fut une autre variété de ce conirat; j'ai tracé dans cet ouvrage (1) le rôle qu'elle joua dans les efforts du gouvernement impérial pour Taire fleurir la culture sur les terres communales et domaniales en proie au plus déplorable abandon. Le colonat et le contrat emphytéotique sont contemporains des mêmes misères publiques, les latifundia et l'extinction de la classe moyenne; ils ont eu pour but, chacun dans sa sphère, d'y porter remède. Mais le mal était trop profond, et trop de causes diverses contribuaient à l'enraciner. La vie de l'empire romain s'échappait par tous les pores. Les incursions des barbares, les vices d'une administration faible et violente, le poids accablant des impôts, les petits propriétaires chassés de leurs demeures et de leurs champs, moins encore par l'épée du b.irbare que par la main rapace du fisc, et forcés de sacrifier leur ingénuité pour descendre à l'humble condition de colons; puis, les colons et les empliytéotes en ])roie au fléau des guerres, dévorés par les tributs, quittant les campagnes ravagées pour porter leur infor'.une dans les villes, et non moins à plaindre que ceux qui venaient chercher un asile dans le sein du colonat ! A côté de tous ces maux, une centralisation défaillante, mais toujours tracassière ; la mollesse des riches, leur engourdissement dans l'indifférence religieuse et dans un stérile égoïsme (2); un abaissement général des couraj^fes et des idées. Tel était l'état de ce monde romain dont l'heure fatale a sonné.
Quittons-le donc, car ses provinces lui sont arrachées pièce à pièce. Les barbares se partagent ses membres déchirés, et la Gaule, ouvrant ses portes aux Francs, sous la conduite de ses évêqnes, s'est inoculé l'élément germanique dont l'alliance avec l'Eglise doit la retremper !
La con(|uête de la Gaule fut certainement accompagnée de beaucoup d infortunes et d'un grand abus de la force (3) ; mais dans ses résultats généraux elle fut le principe d'inconlesiables progrès; et, par ext-mple, sous le point de vue de la propriété, elle opéra le piemier fractionnement de ces latifundia^ qui, sons le gouvernement des empereurs, étaient devenus d'impénétrables solitudes. Autant les Romains aimaient les délices des villes, autant les Germains préféraient le séjour des campagnes, et ce fut là particulièrement
(1) T. Lno'31 et suiv.
(2) M.Guizol,l. I, p. 127.
(3) M. A. Thierry. Lettres sur l'Histoire de France (lettre 7). Un grand nombre Ae noblt>s Gaulois furent réduits en esclavage (M. de Sismontli, t. I, p. 268).
tttnn ï>RÉFACË.
qu'ils s'établirent qunnd la Gaule leur npparlinJ. Los diofs de lamtile occiipaionl de vastes domaines sur lesquels ils amenèrent leurs liti's et l(!ins esclaves. Les m;nsons rurales se niulliplièreul et les cainpayucs jouèrent un plus grand rôle dans ror;;anis;ilion sociale. On voit appar.iîire dès lors des noms de localités (jui puisent leur origine dans les noms des propriétaire» gi'rni.iiuscpii s'en niircul en possession (1). Toutes ces appellalinus germani(|ues ipii surgissent dans des campHgnes iuliabitées et dans des localités sans nom, annoncent que la pr()|)riélé foncière s'était beaucoup plus divisée qu'elle ne l'était du temps des Romains, et (|ue les résidetices rurales s'étaient accrues et disséminées à des intervalles plus éloiijni's que jadis du sein des cités. Ces domaines furent le centre autour duquel se gr(Mipèrent peu • à peu des bameanx, des villages et même des villes dnnt les noms te terminent encore aujourd luii en cmtrt, vil'e, menil {'2) ; le nombre en devint plus considérable de siècle en eiètle, et c'est en grande partie aux lunumes amenés par la conquête ou à leurs descend;ints, qu'on en doit l'étaldissement. Dans ces demeures presque toujours isolées, vivait le clief de famille franc, avec sa femme, ses eulanls, ses lites et ses esclaves. Il chassait, il donnait de grands repas et en rc'evail; il se rendait à rassemblée de son district, mais jamais il ne travaillait de ses propres mains : ce soin était laissé aux esclaves.
IMus lard, les libéralilés f.iiles aux ordres religieux produisirent une seconde sous-divisiou du sol. En parcourant les actes de donations des sixième, septième et huitième siècles, on s'étonne de l'immense étendue des propriéiés (|ue le fisc et les grandes familles possédaient encore. Da^oberl l" donne à Teullrède, évé pie de Toul, quatre domaines ruraux et un terrain de (|uatre lieues exempts d'impôt (3 . Le territoire dont Childcric II gralitia Sriint-Dié, fondateur de la petite ville de ce imm dans les Vosges, embrassait dix-huit à vin<;t lieues de circonférence, <pii n'étaient habitées (|ue par des bétes fauves (i). Or. ces buidalions, en associant les ordres religieux à la propriété foncière, faisaient pénétrer
(1) Giinitulplii villa (Gondrcville;
Rallreiii cui- is (Kefioi' ourl};
Bodoiiis Cirlis ( linn niir.) ;
Riioldi curlis vKauUcoun) ;
T«ud^gl^illo-vill.l, de.
(■}) Valois, Aoi Gall i'réface. Court, ville, ménil, ont la mfme signilic.iiioM ; ces mots voulaient dire alors, lieu rural liabilé, manoir des . eliaiiips.
(3) Benoît, Hixt. de Toul. p. 258.
C4; Calniel, Notice de Lorraine, v» St Dié.
fRÉFACÉ. XX M t
dans les campagnes improductives un plus grand nombre d'individus intéresses à les mettre en rapport. De même (|ue la conrpiète avait marqué le premier degré de, la division des propriétés en y faisant participer les Francs, qui répartirent entre eux les territoires possédés par le fisc impérial; de même les libéralités pieuses amenèrent un second degré de fractionnement, en assignant une large part aux établissements nouveaux que la dévotion faisait naître.
Enfin, lorsque la question des bénéfices, qui agita si violemment la première et la deuxième race, fui résolue, et que ces démembrements du domaine roy;il se furent convertis en fiefs bérédilaires sous la réserve de la foi et de l'iiommage à la couronne, ce fut là un autre fractionnement de la pro-
f>riélé, et le pins grave de tous ; car il eut pour conséquence e fractionnement de la souveraineté même, identifiée avec la propriété du fief.
Mais au milieu de ces crises diverses, que devint la condition des cultivateurs?
11 se passa bien du temps avant qu'elle ne s'améliorât. La conquête trouva sur le sol des campagnes les esclaves et les colons béréditaires qui l'habiiaient presque exclusivement (1). Elle aussi, elle connaissait des esclaves attachés à la glèbe-; car ses lites n'étaient que des cultivateurs forcés des domaines appartenant à la classe guerrière ('2). Incapables d'entrer dans les distinctions subtiles des légistes romains entre l'esclavage et le colonat, les Francs confondirent probablement deux conditions inégales, et les regardèrent du même œii que les liles germains qu'ils traînaient à leur suite (5;. C'est ce qui explupie pourquoi, à partir de cette épocpie, les colons sont en général opposés aux hommes libres, et assimilés par le nom et par les traitements aux esclaves (4). Il est vrai que la distinction se maintint en Italie sous la paternelle administration de saint Grégoire-le- Grand (à). Il est vrai encore que dans la Gaule on trouve dans les domaines des églises, des colons appelés coluni li- 6er*(G), qui élèvent la voix lorsque des tentatives violente.'*
(1) M. Sismondi, 1. 1, p. 197 à 199.
(2 M. Aiig. Tliieiry, p. 116.
M) IM. Giiizol, l. IV, p. 261, 262.
(4) Duc;:nse. v» Colonus. Il cite les titres anciens et les auforilés. Je lis daii-« le leslameiil de Sainl-Keniy (Flodoard, Uist. Rem.) « Tu, sancla » hceies m-'a, hcmensis ecclfsia, colonos (|ui)s in pi>rlen>i iiabeo lerri- » loric... pr,ss;del)is ; Vttilem colonum, libcruin esse jubeo, el fami- • liam suam ad nepotem meam pertinere. »
(5j Ë'.iisl. lib. III, ep. 21, ex legum distinctione sunt liberi. Voyez d'autres fragments dans iM. Guzot, l. IV, p. 237.
(6) V. iJuL-aiige, v Colonus. M. Guizol a iraduil les textes, t. IV, p. 260.
— Loi des Allemands, t. IX et XXllI, S I .
— Charte de Charles le-Chauve, eu 8e0.