LU PREFACE
que nous nommerions aujourd'hui métairies, fermes, s'appelnient alors colonies (1); une terre en comprenait un nomlire plus ou moins grand, suivant son étendue \2). Dans les domaines du prince, qui couvraient peut être les trois quaits de la France (3), tous les colons relevaient d'intendants à qui Clinrlemagne donne le nom pompeux de judices (4). Les denrées payées par les colons consliluaient la part la plus considérable des revenus royaux (5). Cha{|ue Laron aussi recevait de ses serfs le pain, la viande, la laine et le lin dont il avait besoin pour sa consommation. Enfin les titres des couvents et des nijnastéres attestent à la fois létendue et l.i source de leurs richesses lorsqu'ils parlent des salles appelées firmariœ, où l'on relevai l les canons apportés par les agriculteurs (6).
Les colons continuèrent, du reste, à payer le tribut personnel auxquels ils étaient soumis sous la domination romaine, et lorsque la souveraineté se fut localisée dans le fief, ils devinrent lail/nblcs à la merci des seigneurs.
Mais quelque nombreux que fussent les colons par rapport à la population libre, ils ne l'étaient |)as assez pour utiliser les immenses domaines qui relevaient en toute propriété du fisc royal, des seigneurs et des églises. Nous sommes ici à une des époques les plus malheureuses de l'histoire. Les classes laborieuses languissaient au milieu des tourmentes qui remuaient uuti société sans assiette; et les classes élevéfs, en proie aux agitations politiques, s'éi)Uisaieiit dans des luttes sanglâmes pour arriver à des formes gouvernementales plus en rapport avec l'état des mœurs. L'arislocralie planait toiiiours sans intinmédiaire sur une masse d hommes voués à l'esclavage; ses sujets étaient des serfs; les vilains et les roturiers, ces premiers nés de la classe moyenne, ces premiers instruments de l'industrie agricole libre, n'existaient pas encore (7).
(1) « Coloniœ, dit Ducnnge, villulœ cum modo agri qurtntum co- » lonus unus colère potest. » V aussi B gnon, sur Marculle, t. II, p. 516 »•( 517.
Une doiiiiiion prrle : « Compuravit vil'am quœdicitur pindirga cum seri'is ibi manciilibu<, in coi.oniis suis,
(2) V. Diicaiige, C»loniœ. Il y en a dt 5, 10, 15, etc.
(3) Sismoiidi, t. H, p. 277.
(4) La|)ii. de Villis.
(5) Sismondi, t II, p. 277.
(6) Ducaiii;»", v" Fijmanœ.
(7) l>c vilain (de vili.a, paysan) était oppose ^ genlilhomme (gentilis, incENUus); mais le vilain n'elat pas serf, comme le rtmar.|ue Pitrre de Forilaints (Conseil à un ami, ili. '2\).
Kolurier vient (lu lupîttra; les rofure* élaù-nl les terres inouUes données originairement par les seif;neu!s aux paysans el vilains pour les rompre, casser, essarter, labnirer (Brodeau, Sur Paris, t. 1, p. 535).
PHÉrACE. XLilI
I^lais, (lu dixième au onzicmo siècle, uue grande révolulion avait élé consommée! Je veux parler de rétablissement detîiiilif de la féodalité, qui fractionna en une niulliiude de souverainetés locales la grande et impuissante souveraineté des descendants de Cliarlemagne. Les légistes des siècles suivants ont l'ait entendre des cris de fureur contre ce morcellement du pouvoir royal. C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de ce mouvement salutaire, qui sauva la France d'une ruine complèîe, et vint donner à ce corps défaillant un nouveau souifle de vie. La première et la deu>iéme race n'avaient joué qu'un drame ruiicule et sanglant (I) en parodiant cette centralisation majestueuse par la(iuelle Uome avait gouverné le monde. I-es populations grossières, ignorantes, matérialisées dans leur étroit horizon, n'avaient rien compris îi cette folle prétention, à laquelle manquaient à la fois et les besoins contemporains, et les sympathies publiques, et l'hiibilelé des priuies !... L'instrument se brisa donc entre leurs mains. Les formes trop savantes et trop compliquées du génie romain échouèrent devant la brutalité féod.ile, et le pouvoir royal s'éclipsa totalement dans les hautes régions où il se tenait renfermé. Alors éclata la plus effroyable ananhiedont 1 histoire lasse mention.
Mais quand la souveraineté se fut mise au niveau des intelligences, en se renfermant dans l'étroite enceinte dtis fcignenries, quand les formes politiques, s couant le joug d'une imiiation stérile, eurent revêtu l'originaliié (|ui convenait à des temps nouveaux, une heureuse réaction commença à s'opérer. Cha(|ue lief devint un centre d'activité et d'énergie. Lest'i:^neurs'appli(inailà trouver, dans le nombre et l'aisance de ses sujets, la force dont il avait besoin pour rester à la hauteur de son rang, ptuir n'être pas inférieur à ses voisins. Dès le dixième siècle, les alîranchissemenls se multiplièrent (2); les serfs obienaienl leur liberté, sous la condition que chaque manse du village payerait une certaine somme d'argent et rendrait certains devoirs en nature (3); des concessions de terre furent faites à l'envi aux hommes du fief. On voit saiis cesse revenir les baux à cens, les baux à renie, les baux <à complant, les champarts, les agriers, les bordelages (4), les em|)hytéoses à perpétuité (5). Le seigneur se dé[iouillait de ses terres improductives, et, faisant un appel à l'industrie de ces hommes devenus ibres, il leur livrait SCS terres à eux et leurs familles potr les cultiver,
(1) J'excepte Cliarlemagne.
(2} hisnioiidi, t. IV. p. 87 et 423.
(3) Bisi de Metz, I. Il, p. 64 el 65 (Aflranchissemeiit du 16 août 967'».
(4) Infrà, \\o 57. 58, 69.
(5) InfTà, p. 138.