PREFACE. LV
dans un état d'immobilité nuisible à son bien-être, nuisible aussi à l'agriculture. Le cultivateur français travaille beaucoup et vit de peu. Il n'est pas curieux du décorum de sa maison, de la propreté de son intérieur, de cette sorte d'élégance rustique qu'on remarque dans d'autres pays. Quand il n'est pas excité par un puissant mobile, il se laisse aller à des liahitudes qui excluent le progrès et los douceurs de la vie. Or, le bail à colonage lui donne ce qui lui suffit, le logement, la nourriture pour lui et sa famille, un vêtement propre pour les jours de fête, du travail sans hasard, quelques petites épargner. En un mot, le métayer vit paisiblement, mais il ne progresse pas. Il se maintient de génération eu géiicr.ition dans un état slationnaire, qui n'est ni l'aisance ni 1,1 pauvreté. Et le peu d'ambition qu'il a pour lui-même, il l'a aussi pour l'agriculture. Il ne s'écartera jamais des pratiques établies ; il craindrait de trouver dans l'innovation des chances compromettantes. 11 refuse de hasarder pour l'inconnu une position fixe et certaine.
Dtî tout ceci, je conclus que dans les départements où domine le bail à colonage, le paysan, sans être malheureux, a peu de part à la propriété foncière, peu ou presque point de capitaux, peu d'indépendance et de courage à entreprendre. Il n'y a donc pas encore là de véritable classe moyenne agricole. Un grand progrès reste à faire à ces contrées.
Il n'en est pas de même dans la plupart de celles où régne le bail à ferme. Ce contrat suppose de la part du preneur des capitaux disponibles. Le fermier est un spéculateur qui met pour enjeu dans son entreprise une partie de son avoir. Il apporte avec lui un capital mobilier qui a de la valeur, des instruments d'agriculture, des chevaux de trait et de labour, des bêles à cornes, le plus souvent un troupeau de bétes à laine. Il est rare qu'il ne possède pas aussi une propriété foncière qui lui sert de cautionnement auprès du bailleur. Plus sa petite fortune sera engagée dans sa spéculation, plus il mettra de soins et d'activité pour la faire réussir. Sans doute il faut s'attendre à rencontrer encore ici l'empire des préjugés et des habitudes; mais l intérêt particulier leur enlève une partie de leur obstination. C'est d'un pays de fermes qu'est partie la substitution de l'assolement alterne à l'assolement triennal (1).
L'existence des baux à ferme révèle donc dans nos départements une classe agricole ayant une existence assise sur des bases solides, et possédant plus d'éléments de progrès et de prospérité que la classe des métayers. Le fermier d'une ferme un peu considérable est un centre d'activité autour
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duquel viennent se grouper une foule d'industries auxiliaires qu'il alimente et qu'il soutient. Il fait travailler le charpentier, le charron, le bourrelier, le maçon, etc., etc. Il entretient des domestiques ; il a une clientèle de journaliers qui l'appellent wo/rewiaî/re; il répand autour de lui le travail et l'argent. Par là une légitime influence lui est acquise ; il a de la consistance, de l'ascendant, et quand il paye bien le propriétaire, il marche presque de pair avec lui. C'est pourquoi la loi, reconnaissant ce que cette position a de respectable, met sur la tête du fermier une part de la contribution, pour lui donner le cens électoral. Ce n'est pas chez nous comme en Angleterre, où le fermier, placé sous la main du propriétaire, obéit aveuglément à ses volontés : de telle sorte que l'opinion libérale le redoute comme un servile instrument, et cherciie autant que possible à l'exclure des droits politiques. La loi n'a pas en France et ne doit pas avoir cette défiance. Elle sait que le fermier de nos campagnes est placé" dans des conditions d'indépendance; elle lui ouvre sans crainte une voie dans laquelle on n'est reçu qu'autant qu'on olfre des garanties à la société.
Ces garanties sont d'autant plus solides de la part du ferjjjiei', qu'avec de l'ordre, de l'économie et de l'honnêteté, il a devant lui tous les moyens d'augmenter son patrimoine. Je connais des cultivateurs qui n'avaient que leurs bras et un faible capital quand ils ont commencé à travailler, et qui possèdent aujourd'hui 50, 60, 80,000 fr. de biens au soleil, acquis par leur industrie et à la sueur de leur front (1). Tous les fermiers ne sont pas aussi heureux sans doute ; il y en a «iui travaillent beaucoup sans beaucoup acquérir. Mais dans toutes les branches d'industrie il y a de mauvaises chances ; dans toutes il faut faire la part de la mauvaise administration et de l'incapacité. La récompense n'est donnée par Dieu (ju'au travail intelligent et aux habitudes parcimonieuses et morales. Accompagné de ces conditions qui tiennent à l'homme, le bail à ferme sera toujours un excellent instrument.
Aussi, dans les provinces de France, où l'agriculteur possède ces vertus, plus communes chez iui qu'on ne le pense, s'opére-t-il un travail caché mais-très-réel, qui fait peu à peu passer les fonds de terre dans ses mains. Depuis 1825, épo- «pie à laquelle une grande mesure de la Restauration effaça les dernières traces des discordes politiques qui avaient affecté îa propriété, de vastes spéculations se sont dirigées vers les biens fonds ; des domaines étendus ont été démembrés
(1) V. par exemple suprà, p. xlvii, ce que j'ai rapporté des fermiers du Sangterre, devenus eu grande partie propriétaires du sol.