PREFACE. LVII
par lois et vendus et revendus en détail ; la propriété descendant de plus en plus de sa hauteur s'est mise à la portée du petit capitaliste. L'habileté de cette spéculation a été de comprendre qu'il y avait dans certaines provinces une classe moyenne d'agriculteurs miirs pour devenir propriétaires, et n'attendant qu'une occasion favorable de confier au sol le fruit de leurs épargnes. Les paysans se sont alors montrés ; ils sont accourus aux adjudications; ils ont fait concurrence aux riches, et ils ont acheté plus cher qu'eux, parce que le cultivateur lire de la terre des ressources auxquelles ne peut prétendre celui qui ne cultive pas. Qu'est-il arrivé ? Beaucoup de fermes ont disparu, et ce sont les fermiers qui les ont acquises. Ce qu'ils possédaient pour autrui ils l'ont possédé pour eux-mêmes, i.e propriétaire n'y a pas perdu, puiscju'il a tiré de ses terres une valeur presque double ; l'agriculteur y a gagné, car il s'est installé comme maître dans les demeures qu'il occupait comme locataire. Ceci ressemble peu aux expéditions des agronomes anglais, qui ne suppriment une ferme que pour l'emboîter dans une ferme plus considérable, chassant le malheureux colon, victime d'un système aristocratique appliqué à l'agriculture. Chez nous c'est tout le contraire ; la suppression s'opère sans larmes et sans victimes. Que dis-je !! elle profite à tous, à la propriété, au propriétaire, au fermier.
Ce premier pas fait, le paysan eu a fait un autre. Quand un propriétaire non cultivateur a voulu donner sa ferme à bail, tous les cultivateurs se sont tacitement entendus pour n'olfrir que le prix le plus minime, et la propriété est devenue pour son maître un être de raison. Celui-ci a dès lors été forcé de vendre; il a vendu en détail; il a vendu très-cher, et ce sont encore les paysans qui ont acheté. Or, ici notez-le bien ! ce n'est plus seulement la ferme qui a été supprimée, c'est aussi le propriétaire non cultivateur. On l'a expulsé, non pas comme l'agronome anglais chasse le fermier, c'està-dire nu et sans asile, mais couronné de fleurs, ou pour mieux dire chargé d'argent.
Ces faits sont graves, ils méritent l'attention des économistes ; mais je ne sais s'ils les connaissent, car je n'en trouve aucune trace dans leurs ouvrages. Ils sont cependant incontestables ; j'en ai vu des exemples de mes propres yeux, et je pourrais citer des propriétaires de mes amis qui, dans les Vosges, dans la Meurthe, ont été ainsi éconduits. Au surplus, le voyageur qui va de Paris à Strasbourg peut s"eii assurer en traversant la vaste plaine qui sépare le vignoble d'Epernay, de Châlous-sur-Miirne. Dans cette étendue considérable, à partir de quelque distance après Epernay, il m'a été assuré par det? habitants du lieu (et j'ai été à même d'en