‹ De l'échange et du louageChapitre 35 sur 110 · LVIII PREFACE · texte numérisé non relu

LVIII PREFACE

consulter plusieurs), qu'il n'y a guère de propriétaires qui ne soient cultivateurs ; qu'il serait presque impossible à celui qui ne cultive pas de ses mains de trouver à acheter à un prix raisonnable et d'avoir un fermier. Le paysan obstrue les avenues de la propriété; il les garde avec jalousie ; il est lier de ces cultures verdoyantes, de ces prairies artificielles dues à son travail, qui là, comme dans le reste de la Champagne, ont changé tout l'aspect du pays, et font demander à l'étranger étonné où est la Champagne Pouilleuse? où sont ces champs de craie dont on parle tant?

Ces faits, je le répèle, ont une immense portée. Ils signifient qu'il y a des localités en J rance où la condition de posséder la terre, c'est de la cultiver soi niême, et où le propriétaire non agriculteur est exproprié au profit du cultivateur, sans violenre à la vérité, et moyennant une large indemnité. Si quelque grande perturbation politique ne vient pas déranger ce mouvement, je suis convaincu qu'avant une trentaine d'années il aura fait de grands progrés ; qu'il dominera d'une manière très-notable dans des départements où il commence seulement à éclore, et qu'on verra de plus en plus le paysan maître de la terre par le moyen pacifique du travail et de l'économie. Ce sera là une de ces grandes révolutions opérées sans secousses sanglantes et sans injustice, une de ces transformations sociales d'autant plus légitimes qu'elles se font d'elles-mêmes, et comme par la puissance des mœurs.

Le législateur, toutefois, devrait s'y tenir préparé, car la propriété ne saurait se déplacer sans qu'il en résulte des tiraillements pénibles dans la société. Par exemple, quel parti prendront ceux qui seront, en quelque sorte, exilés de la propriété foncière, faute de pouvoir la cultiver? Quelle destination donneront à leurs capitaux les hommes politiques, les fonctionnaires publics, les avocats, les médecins, les gens de lettres, les marchands, les citadins, les esprits spéculatifs, toutes les personnes, en un mol, que leur état, leurgoùt, leur vocation éloignent de l'agriculture, mais qui, jusqu'à présent, ont tenu à la possession des terres, parce qu'elle est la plus solide et la plus attachante ? Sejetteroni-elles sur la propriété bâtie? Mais il n'y a pas place pour tout le monde. Courrontelles le risque des entreprises industrielles, des associations commerciales ? Mais, jusqu'à présent, l'expérience a prouvé que le commerce ne profite (qu'à ceux qui le font eux-mêmes et en ont la science ou le génie ; il n'a été que trop mortel aux capitaux civils. Demandera-t-on secours aux prêts sur hypolhé(|ue? Mais plus le sol se resserrera entre les mains laborieuses des cultivateurs, plus il trouvera de ressources en lui-même, moins il aura besoin du secours du crédit.

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