I. — EXPÉRIMENTATION
C'est à LEBEDEFF et ANDREEF que revient l'honneur d’avoir, en 1889 (il y a douze ans à peine), fait entrer la question de la greffe échinococcique dans sa phase réellement scientifique : la phase expérimentale.
Ils avaient eu cependant un précurseur en KLENCKE, (47) esprit curieux, brillant, plein d'imagination, qui près de cinquante ans auparavant (1842), avait fait des recherches expérimentales sur la «transmission des hydatides par contagion ». Malheureusement, faites trop tôt, plus de dix ans avant que von Siebold n'ait montré la valeur du Tœnia Echinococcus (1853), à une époque par conséquent où la nature exacte des kystes hydatiques était encore ignorée, ces expériences n’ont, 1l faut le dire, aucune valeur scientifique.
C'est ainsi que Klencke, après avoir distingué cinq formes parmi « ces productions parasites désignées en médecine sous le nom d’hydatides», déclare en commençant qu'il a «trouvé des acéphalocystes dans le lait de vache », et qu’on trouve « journellement dans la chair et le sang des animaux, des acéphalocystes et des échinocoques ».
L'auteur rapporte ensuite ses tentatives de transmission aux animaux de « fausses hydatides recueillies dans le cerveau d’un cadavre humain frais »; il les inocule dans la cavité abdominale de « deux jeunes chiens et de deux jeunes chats » : au bout de trois mois, il trouve dans le péritoine de ces animaux, «un très grand nombre de fausses hydatides ». Or ces « fausses hydatides » expérimentales vont servir à une nouvelle série d'expériences : «un chapelet de ces vésicules, grosses comme des grains de sable » est injecté dans la veine fémorale «d’un très jeune chevreau » ; six semaines plus tard on ouvre l’animal et l’on trouve des hydatides dans le sommet
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du poumon droit. — Ce n’est pas tout! «Je pris, ajoute Klencke, les hydatides recueillies dans le poumon du chevreau et j'en fis avaler une grande partie à un moineau. L'oiseau fut tué au bout de huit jours (!) et l’on trouva dans l’un des cœcums qui entourent le pancréas, une masse muqueuse contenant des hydatides de l’espèce que l'animal avait avalée, et qui m'ont paru avoir beaucoup augmenté en nombre (!) ». ë
Klencke signale d’autres inoculations faites avec des « acéphalocystes et des échinocoques.» — Une en particulier, fut pratiquée « dans l'orbite d’une vieille poule » ; elle ne manqua pas du reste de lui donner un résultat absolument positif. — Et il rapporte encore une série d'expériences, aussi curieuses qu'invraisemblables, au sujet de l'influence du traumatisme sur la localisation des kystes hydatiques.
On ne peut, après la lecture du mémoire de M. Klencke, s'empêcher d'admirer au moins l'originalité, l'ingéniosité, et l'imagination de l'expérimentateur ; mais il est impossible de considérer ses expériences comme concluantes et démonstratives — ainsi qu'ont cependant semblé l’admettre certains auteurs.
Il nous faut citer encore, pour être complet, les expériences faites, en 1886, par NEUMmANN (45). Cet auteur ayant observé chez un chien des kystes multiples de la cavité péritonéale, s'était demandé s'il ne s'agissait pas dans ce cas d’une auto-infeclion provenant d’un Tœnia dont les embryons avaient traversé les parois intestinales. Pour vérifier cette hypothèse, / introdursit dans le péritoine de plusieurs chiens des Tœnias Echinocoques vivants et mürs: il n’obtint que des résultats négatifs. « On pouvait s’y attendre, observe-t-il lui-même, les œufs n’ayant pas subi au préalable l'action érosive du suc gastrique nécessaire pour la mise en liberté de l’embryon ».
Les premières tentatives de greffes d'hydatides appartiennent donc à LEBEDEFF et ANDREEF (49) : elles furent positives malgré les conditions bien peu favorables, ainsi qu’on va le voir, dans lesquelles elles furent faites. Ces auteurs déposèrent dans la cavité péritonéale d’un premier lapin des vésicules filles qu'ils recueilhrent dans un kyste hydatique, à l’autopsie faite rois jours après la mort, vésicules qu'ils lavèrent préalablement à l’eau phéniquée à 20/,, À un sècond lapin ils inoculèrent des vésicules filles lais-
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sées {rois jours durant dans de l’alcoo! à 50 °/, et lavées à l'eau phéniquéé avant l'inoculation. Le résultat fut positif dans les deux cas: l’autopsie montra que les vésicules s'étaient greffées et avaient continué leur évolution.
STADNITZKY (50), à l’ instigation de son maître Lebedeff, reprit | ces expériences l'année suivante, en 1890 : il transplanta d’abord dans le péritoine du lapin des vésicules filles provenant d'un kyste hydatique de bœuf. Or sur douze expériences, il obtint onze résultats négatifs et un résultat douteux. — Dans une deuxième série d'expériences, il transplanta, chez 3 lapins, des vésicules filles recueillies au cours d’une opération : deux des animaux moururent de péritonite, le troisième fournit un résultat positif : les vésicules s'étaient greffées et avaient augmenté de volume. à
En 1894, PEIPER (51) répéta ces inoculations sur $ lapins, 1 chien et 1 mouton. Or à l’autopsie de ces animaux, il ne retrouva de vésicules que chez deux lapins : elles ne paraissaient avoir Subi aucune modification ; aussi, bien que de par les faits cliniques, il tint la greffe des vésicules filles pour possible, Peiper estima-t-il que ses expériences avaient été négatives.
Après lui, BELoGoroDsKY (52), ayant transplanté dans le péritoine de 5 lapins des vésicules filles recueillies au cours d’une opération, n’obtint également que des résultats négatifs, puisqu'au bout de huit mois, il retrouva les vésicules affaissées, au milieu de la masse intestinale.
Comme on le voit, les tentatives de transplantation de vésicules filles n'avaient donné que des résultats très inconstants. Aussi ne faut-il pas s'étonner que certains auteurs, se basant sur les faits négatifs, critiquant et discutant les faits positifs obtenus chez le lapin, aient continué à nier la possibilité de la greffe. — D'autre part, on reprit à nouveau les arguments anatomiques. Ratimoff (53), Sklifosowsky (54), puis Krassnoff et Kolpatchky (55), s'appuyant sur la situation extrapéritonéale des kystes hydatiques du péritoine, et faisant appel à l'autorité de Tuffier en ce qui concerne les kystes du bassin (20), repoussaient l'hypothèse d'une greffe de vésicules filles dans ces cas.
En 1806, au IVe Congrès de chirurgie de Pirogoff, Sklifosowsky vint insister encore sur ces arguments pour rejeter la théorie de
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- la dissémination des germes échinococciques. C'est alors que Bobroff (56) fit observer que le développement des kystes en dehors du péritoine n'était qu’apparent et était dû à ce qu’une capsule d’adhérences, d'enkystement, s'était formée autour des vésicules comme autour de tout autre corpsétranger, capsule qui avait pu ensuite être tapissée par un feuillet endothélial.
C'est sur le conseil de Bobroff que son élève von ALExINSKY (57) entreprit de nouvelles expériences sur les greffes échinococciques.
Alors que tous ses prédécesseurs avaient tenté de transplanter chez les animaux des vésicules filles, plus ou moins volumineuses, von Alexinsky, le premier, s'adressa à des germes de dimensions, de structure et de signification bien différentes : les vésicules proligères et les scolex. Dans son travail extrêmement documenté
‘etintéressant, il nous donne lui-même les raisons pour lesquelles il a choisi ces germes. « J’y fus engagé, dit-il: r° par les observations de Naunyn et de Leuckart sur la transformation des V. proligères et des scolex en vésicules échinococciques ; 2° par les faits cliniques dans lesquels on a observé le développement de kystes multiples après une ponction exploratrice: 3° par mon opinion au sujet des expériences de Lebedeff et Andreef : je suis persuadé que ce ne sont pas les vésicules filles transplantées qui se sont développées, car leur vitalité a dû être très altérée par le séjour préalable dans l'alcool et l'acide phénique ; je crois bien plutôt que les kystes trouvés dans ces essais doivent leur origine aux germes contenus dans les vésicules, qui ont, eux, conservé leur vitalité : 4° enfin, je pensais que les scolex inoculés dans la cavité péritonéale, pourraient pénétrer par les stomates dans le tissu cellulaire sous-séreux et s'y transformer en vésicules
échinococciques. Cette explication de la position extra-péritonéale des kystes me paraît parfaitement plausible. »
Von Alexinsky fit 7 expériences (1 mouton et 6 lapins) ; dans la dernière expérience 1l inocula en même temps que des v. proligères une vésicule fille : il obtint 4 résultats positifs. Il put voir dans sa dernière expérience que tous les kystes obtenus étaient recouverts par le péritoine, situation qui, dit-il, s’explique soit par le processus d'enkystement étudié par Marschand, soit par la pénétration des germes dans les stomates du péritoine.
Le mémoire de von Alexinsky fut publié en 1898. En 1899
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parut un travail du plus haut intérêt, dû à Riemann (58). Les expériences de cet auteur, entreprises sous l'inspiration du professeur Garré avaient été faites dans le courant de l’année 1807, parallèlement par conséquent à celles de von Alexinsky. Garré en donna une analyse rapide au XXVIII Congrès de chirurgie allemande.
Dans ses expériences, Riemann tenta d'obtenir d’une part la greffe des vésicules filles, et d'autre part celle des v. proligères et des scolex. Sur six expériences dans lesquelles il transplanta des vésicules filles, contenant ou non des v. proligères, il obtint quatre résultats positifs. Voici à ce sujet ses conclusions : « Mes expériences confirment ainsi les résultats de Lebedeff et Andreef. Elles établissent que des vésicules filles échinococciques qui tombent dans la cavité péritonéale, non seulement y restent en vie, mais encore augmentent de volume et même peuvent former des v. proligères et peuvent également produire des vésicules petites filles. »
Par contre, dans ses trois essais d’inoculation de v. proligères (chez deux lapins et un chien) il n’obtint que des résultats négatifs.
Riemann, dans un post-scriptum, nous apprend que von Alexinsky a continué ses expériences et a obtenu depuis la publication de son travail deux nouveaux résultats positifs (communication au professeur Garré).
Tout récemment enfin, GourinE (60) vient de rapporter les expériences qu'il a tentées sur la greffe des vésicules filles dans le péritoine des animaux (10 lapins et s moutons). Il a, dans ses essais, utilisé les plus petites vésicules filles de kystes du foie et du poumon du bœuf.
« Sur 10 lapins inoculés, 4 sont morts de péritonite ; chez 2 animaux, on trouva après 4 mois un grand nombre de vésicules échinococciques sous la séreuse péritonéale. — Sur les s moutons, 3 moururent de péritonite : chez les 2 autres, les vésicules se développèrent. »
[Il nous apprend en passant que le professeur Sklifosowsky, après avoir partagé l’avis de Ratimoff, a maintenant abandonné cette opinion et admet la dissémination des germes échinococciques.
Pour terminer cet exposé, nous rapporterons trois expériences inédites, que notre ami Micra nous a, avec la plus grande amabilité, communiquées il y a quelques jours. Bien que le résultat en soit négatif, ces expériences nous intéressent vivement, et nous tenons à remercier ici notre collègue, qui a bien voulu nous autoriser à les publier.
Exp. 1.— Lapin. 7 Juin 1900. Inoculation intrapéritonéale, à la pipette de liquide hydatique chargé de vésicules proligères et de scolex, recueillis au cours d'une laparotomie (volumineux kyste de l’épiploon) : l'inoculation fut faite immédiatement après l'opération. — Animal sacrifié le 2 février 1901 (240 jours après
dé
l'inoculation) : autopsie négative. /
Exp. 2. — Cobaye a. Même date d'inoculation et mêmes germes que dans l'expérience précédente. Inoculation intrapéritonéale. — Animal mort le 2 août 1900 (56 jours), Il n'existe pas traces de kystes à l'œil nu, dans le péritoine ni dans aucun des viscères abdominaux.
Exp. 3. — Cobaye b. — Même date d’inoculation et mêmes germes. [Inoculation sous-cutanée. Animal sacrifié le 2 février 1001 (240 jours). On ne trouve pas traces de kystes au point d'inoculation. LT
Résumons les résultats obtenus par les différents expérimentateurs :