DES RÉFLEXES PSYCHIQUES
En pathologie nerveuse, l’acte réflexe est par excellence le fait simple qui sert à expliquer les faits complexes ; c’est pourquoi nous en avons fait le point de départ de cette étude. Et on ne devra pas s’en étonner, bien qu’il s’agisse ici de phénomènes d’ordre mental; car, si toute action nerveuse se réduit à des réflexes, il est bien évident que tout état psychologique se réduit à une action nerveuse.
11 s’agira, non plus de réflexe sirhple, mais d’une forme plus élevée, à laquelle M. Richet a donné le nom de réflexe /psychique.
Que doit-on entendre par réflexe psychique ?
La connaissance des réflexes psychiques remonte à
Descartes, qui le premier eut l’idée nette et formelle de l’action réflexe ; il eut soin de ne pas séparer le réflexe simple, médullaire, du réflexe psychique, cérébral, où la conscience et l’intelligence interviennent pour modifier la réponse à l’excitation. Les figures schématiques et le texte qui les accompagne, daus le traité Dt? T ne laissent
subsister aucun doute à cet égard : pour Descartes, .la transformation de l’impression sensible en mouvement est le mécanisme même de la vue soit psychique, soit physique, et il l’étend à l’homme et à tous les animaux.
De Descartes au xix® siècle, on trouve peu de données nouvelles sur l’action réflexe. Willis prononça,le premier, paraît- il, le mot d’action réflexe, mais il ne fit pas encore la distinction du réflexe simple et du réflexe psychique. 11 en est de mêmè de ünzer, de Prochaska, de Whytt (Ch. Richet).
Il faut en venir à J. Müller, et à Marshall-Hall (1833) pouf constater un progrès dans nos connaissances sur les réflexes. Toutefois ces deux auteurs se sont appliqués à différencier l’action réflexe de l’acte volontaire. C’est à la suite de leurs travaux que la notion de l’acte réflexe s’esf introduite définitivement daus la science.
C’est probablement Grîesinger qui parle le premier des actions réflexes psychiques. Pour cet auteur l’ânalogie est complète entre le fait réflexe et le fait psychique. Le passage d’une idée en mouvement se fait dans le cerveau, comme dans la i^oelle f l’excitation sensible se transforme en une excitation musculaire.
Mais, au dire de M. Richet, on ne trouve dans le travail de Griesinger « nulle classification, nul essai de synthèse, nulle analyse des transitions par lesquelles le
fait réflexe brut devient peu à peu une action admirablement intelligente et compliquée. Aussi ne faut-il pas s’étonner que, malgré l’autorité de l’auteur, la distinction des'réflexes en simples et psychiques n’ait pas pris place dans la science » -
'En 1863, M. ,Setchenoff, physiologiste russe,. publia un livre important intitulé '. Actions réflexes du cerveau. Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt la traduction de cet ouvrage, où, pour la première fois peut-être, depuis Descartes, l’analogie entre les actes psychiques et les actes réflexes se trouve établie avec précision.
Dans un-livre intitulé t luCoscienzae il mécanisme interiore (1871), le professeur Bonatelli de Padoue, a étudié la relation des actes psychiques avec les réflexes simples dépourvus de. tout élément intellectuel.
Enfin M. Richet vient de publier, dans la ifeywe 'philosophique, 1888, une série d-articles sur les Réflexes psychiques. ■
Le livre de Setchenolfet les articles de M., Richet vont , nous permettre de montrer l’analogie des réflexes psychi- ■ ques et des réflexes simples, de passer insensiblement des derniers aux premiers et de prouver ainsi la proposition que nous avons émise au début de ce chapitre, à savoir que l’acte réflexe, commande la vie psychique tout entière. Il va sans dire que. nous négligerons la . longue série de déductions par lesquelles çnt passé les auteurs ayant d’arriver à la conception formelle des. réflexes psychiques, ce serait nous écarter de. .notre sujet. Nous emprunterons aux auteurs et les données solidement acquises, , et les hypothèses les plus vraisemblables (en un. tel
sujet il reste encore beaucoup à faire) ; à l’aide de ces matériaux nous essayerons de déblayer le terrain autant que possible, pour pouvoir ensuite serrer de plus près le sujet qui nous occupe.
Gomme introduction à l’étude du mécanisme des réflexes psychiques, nous ne saurions mieux faire que d’emprunter au livre de Setchenotf cette page d’où se dégagent admirablement les droits du physiologiste en matière de psychologie :
<( L’infinie diversité des manifestations extérieures de l’activité cérébrale se ramène en définitive à un seul phénomène, le mouvement musculaire. L’hilarité de l’enfant à la vue d’un jouet, le sourire de Garibaldi persécuté pour avoir trop aimé son pays, le tressaillement de la jeune fille à la première pensée d’amour, l’énonciation verbale des lois de Newton, autant de mouvements musculaires. Afin que le lecteur se réconcilie plus aisément avec cette idée, je lui rappellerai le cadre que l’esprit des peuples a créé pour y enfermer toutes les manifestations de l’activité cérébrale; ce cadre, c’est la parole et l’action. Par le second de ces termes l’intelligence populaire entend toute l’activité mécanique extérieure de l’hommme, laquelle n’est possible que par le moyen des muscles. Et le mot parole signifie pour un esprit éclairé une certaine réunion de sons produits dans le larynx et la cavité buccale à l’aide encore de ces mêmes mouvements musculaires.
« Le lecteur se rend immédiatement compte que toutes les qualités appartenant aux manifestations extérieures de l’activité cérébrale : l’animation, la passion, la moquerie, la tristesse, la joie, etc., sont d’origine mécanique. Le spiritualiste le plus rigide est lui-même obligé
ri’en convenir. D’ailleurs, ''pent-il en être autrement, quand nous savons que la pierre s’anime sous la main du sculpteur et que celle du musicien tire d’un instrument inerte des sons pleins de vie et de passion ? Or, la main de ces artistes n’étant apte à produire que des mouvements purement mécaniques, comment pourraitelle introduire dans des sons et dans des formes une expression passionnée, si celle-ci n’était pas à son tour un acte purement mécanique?. Ainsi toutes les mani¬
festations extérieures de Vactivité cérébrale se réduisent aux mouvements musculaires. »
Mais comment concevoir l’encliamement des phénomènes qui commencent par les actes réflexes simples, élémentaires, pour finir aux actions psychiques les plus compliquées, les plus obscures et en apparence les plus abstraites ?
L’acte nerveux le plus simple est l’acte réflexe. Une excitation sensitive arrive aux centres nerveux, détermine une vibration de ces centres qui se propage aux nerfs moteurs correspondants et produit un mouvement. Cet acte réflexe, tantôt conscient, tantôt inconscient, a pour caractère d’être involontaire. De plus, toutes conditions égales d’aiUeurs dans l’excitabilité des centres nerveux, le mouvement réflexe est proportionnel à l’intensité de l’excitation sensitive.
Mais, si, à ces centres nerveux élémentaires, viennent se substituer d’autres centres nerveux plus parfaits qui jugent la nature de l’excitation et qui adaptent la réponse motrice non plus à l’intensité de l’excitation, mais à la nature de l’excitation, alors nous n’avons plus un acte réflexe simple, nous avons un réflexe 'psychique, « c’est-
à-dire un acte qui suppose une élaboration intellectuelle plus ou moins rudimentaire, sourdement consciente ou pleinement consciente, qui fait la réponse motrice conforme non à la quantité, mais à la qualité de l’excitant ». La réaction, par le fait qu’elle n’est pas en rapport direct avec l’intensité de l’excitant, perd son caractère physiologique pour prendre le caractère psychologique.
Un exemple va faire comprendre que toutes les transitions peuvent s’observer entre le réflexe simple et le réflexe psychique : quand la rétine est excitéé par une plus ou moins grande quantité de lumière, l’iris se contracte plus ou moins par voie réflexe ; c’est un réflexe élémentaire, puisqu’il n’y a aucune appréciation de la qualité de l’excitant. Cependant, il y a dans cette contraction de l’iris une sorte d’adaptation à la plus ou moins grande quantité de lumière, puisqu’on se contractant plus ou moins l’iris laisse pénétrer jusqu’à la rétine plus ou moins de rayons lumineux. Nous avons un degré de complication plus avancé dans l’adaptation du cristallin par l’iris et le muscle ciliaire à la distance des objets ; il y a là une sorte d’appréciation vaguement consciente. Aussi le réflexe d’accommodation, pourM. Richet, est-il un réflexe psychique. Mais,comme il le fait remarquer, on comprend combien ce réflexe psychique élémentaire est voisin de l’acte réflexe simple.
Les réflexes psychiques peuvent être divisés en deux catégories ; les réflexes d’adaptation et les réflexes d’émotion.
Les réflexes d’adaptation sont les mouvements annexés aux organes des sens. Quand une lumière frappe l’œil, il se produit dans les organes de la motricité oculaire, une série de mouvements réflexes plus ou moins compliqués qui ont pour effet de, mettre au point la lumière en
question. Les mêmes phénomènes se passent dans les autres organes des sens. Ce sont des réflexes psychiques, car il faut l’appréciation, quelque rudimentaire et automatiquè qu’elle soit, des forces extérieures qui agissent sur nos sens, au point de vue de la distance, de la direction, du mouvement. La conscience de ces réflexes est une sorte de conscience sourde, locale, « qui ne dépasse pas l’étroite limite des centres nerveux où se produit cette rapide et rudimentaire élaboration ». (Richet.)
Les réflexes d’émotion sont beaucoup plus variés et plus complexes. L’excitation sensitive, parvenue aux centres nerveux, provoque une émotion qui règle la réponse motrice. Si l’oiseau s’enfuit effrayé devant un serpent, ce n’est pas par suite de l’excitation rétinienne plus ou moins intense, c’est parce qu’il a eu peur ; l’émotion peur est le mobile du mouvement de fuite ; l’excitant lumineux n’est intervenu que pour provoquer l’émotion peur. Mais pour que l’excitation lumineuse produise la peur, il faut une certaine élaboration intellectuelle, un travail psychique qui transforme la vibration nerveuse d’arrivée en une vibration spéciale toute différente, n’étant plus en rapport avec Vintensitê, mais avec la qualité de l’excitant, c’est -à-dire en une émotion.
Les réflexes simples et.les réflexes d’adaptation portent sur un petit nombre de muscles, tandis que les réflexes d’émotion portent sur un grand nombre de muscles et probablement, pour peu que la vibration émotion soit forte, sur tous les appareils organiques (Richet).
Telle est la physionomie des réflexes chez les- animaux non doués de mémoire. Construits les uns et les autres sur un type à peu près uniforme, ils réagissent de la même
façon aux excitations de même nature. Les bruits soudains et inattendus provoquent la frayeur et le clignement chez presque tous les animaux . Les phénomènes de douleur sont , dans toute la série animale, provoqués pa;r une , seule et même cause, l’excitation intense et prolongée des nerfs de sensibilité générale. Mais pourquoi, à telle: excitation, avons-nous telle réponse, invariablement la mêmé, chez ■ toute une série d’êtres organisés ? A cet égard^ .hofre ignorance est absolue. Évidemment, il faut supposer une relation entre la destination de l’animal et les' émotions attractives ou répulsives que lui inspirent les forces extérieures. La strychnine et la quinine, qui sont amères, sont des poisons ; le lait et la viande, qui sont des aliments, so.ijt agréables âu goût. Les brûlures qui détruisent nos tissus nous font souffrir, etc.
En un mot, c’est dans une nécessité vitale qu’il faut chercher la raison d’être de toutes les émotions et des réflexes qu’elles provoquent ; la causé dé cès réflexes ' est dans Y organisation de l’animal ; aussi pouvons-nous les appeler, avec Richet, réflexes psychiques àYorga- : nisation..
Mais, si l’animal est doué de mémoire, le, mécanisme des réflexes psychiques devient plus compliqué. En effet, aux réflexes d’organisation viennent se surajouter des réflexes nouveaux qui ne sont pas seulement en rapport avec l’organisation héréditaire de l’animal, mais encore avec lès souvenirs, avec les acquisitions journalières de sa mémoire. Le phénomène émotion devient spécialà tel ou tel individu d’une espèce déterminée, par suite d’une association d’idées acquise par lui au cours de sa vie., Ce sont ces réflexes qu on peut appeler réflexes ^acquisition ow. indi"
viduels,^dæ opposition avec les organisation
OM génériques.
Un chien tremble quand il a peur. Qu’il voie un loup ou un lion, il tremblera de peur. C’est un réflexe psychique d’organisation héréditaire, commun à tous les chiens; mais la vue d’un fouet ne le fera trembler que s’il a, par souvenir, associé l’idée de fouet à l’idée de correction douloureuse.' Aussi, parmi les chiens, celui-là seul qui a été fouetté, tremblera de peur à la vue d’un fouet .
, Nous avons là un exemple pour ainsi dire schématique du réflexe psychique d’acquisition. A cette forme, peuvent se ramener les réflexes psychiques les plus compliqués qu’on observe chez l’homme. Les souvenirs et associations .d’idées font que certains excitants deviennent efficaces à produire l’émotion quand,, par eux-mêmes, ils ne signifient rien pour l’être sans mémoire. L’aéronaute pâlira et tremblera de frayeur, s’il entend se déchirer le tissu de son aérostat. C’est un bruit insignifiant qui a pris, dans ce cas spécial, une .colo.ssàle importance, car raéronaute sait que ce bruit signifie:une;chute imminente épouvantable.
On peut diré que les réflexes psychiques d’acquisition sont des.réflexes intelligents, car ils sont propres à l’individu, et, comme tels, dépendent de sa mémoire plus ou moins puissante, de'sa faculté d’association et de généralisation des idées et des souvenirs. .
■ ■ Ace point de notre étude, nous pouvons, avec Richet,
formuler la préposition suivante : ,
.: • U. y d. des o''éfiexes 'psychiques d’instinct (réflexes
■ génériques du d’organisation) et des réflexes psychiques d’intelligence (réflexes indwiduels ou d’acquisition).
Il n’est point inutile de montrer que le caractère volon-
taire n’intervient nullement dans la différenciation des réflexes psychiques. Il y a des réflexes psychiques que la volonté ne peut gêner ni ralentir. Il y en a qu’une volonté forte peut ralentir ou arrêter. Il y en a d’autres qu’un léger effort de volonté peut arrêter ; et enfin il y en a qui ne se produisent que si la volonté vient les aider puissamment. Notons cependant que les mouvements qui ont le plus franchement le caractère réflexe sont les mouvements réflexes d’organisation. Ceux-ci profondément inhérents à notre nature, dans l’axe de nos tendances physiologiques, ont tout à fait le caractère d’une réponse fatale à l’excitation périphérique. Au contraire, les réflexes d’acquisition, dont la complication parfois est extrême, paraissent bien moins réflexes que les précédents. Ce sont ceux-là que la volonté semble autoriser, aider, favoriser, de sorte qu’ils sbnt à demi volontaires, sans cesser pourtant d’être stimulés par un excitant extérieur.
En définitive, le caractère volontaire d’un mouvement semble être lié à sa complication. Quand la conscience saisit nettement le rapport qui unit l’excitant périphérique et la réponse motrice, elle range celle-ci dans la classe des phénomènes réflexes. Mais si une élaboration intellectuelle longue et compliquée, due à des souvenirs individuels et à des associations fortuites, vient obscurcir le rapport qui unit les deux moments extrêmes du réflexe, nous sommes tentés d’appeler le phénomène moteur qui se produit phénomène à demi volontaire. Nous le jugerons tout à fait volontaire lorsque les liens d’association qui unissent l’excitant à la réaction ne seront plus accessibles à la conscience.
Ainsi nous dirons : les mouvements spontanés sont
ceux pour lesquels la relation entre l’excitant et la réaction nous est inconnue. Cette relation existe dans l'intelligence; elle n’existe pas dans la conscience. « Le polyidéisme est la règle constante de tous nos actes ; et cette complication, ce mélange d’excitants de.toute sorte, d’intensité incessamment variable, qui tantôt stimulent, tantôt arrêtent, tantôt ralentissent, tantôt accélèrent l’effet des excitations périphériques actuelles, est notre vie psychique. Moins ce travail d’élaboration est accessible à la conscience, plus le phénomène moteur paraîtra volontaire et spontané. » (Richet.)
De cet exposé sur les réflexes psychiques, nous ne retiendrons et n’utiliserons que les données suivantes :
L La marque de la spontanéité, partant la caractéristique du type cérébral physiologique chez l’homme, réside dans cet état de polyidéisme, correspondant à des phénomènes d’élaboration intellectuelle interposés à l’excitation et à la réaction motrice dans le circuit de l’arc réflexe psychique. Dans le quatrième chapitre de notre travail nous utiliserons cette première conclusion : nous montrerons que certains types morbides peuvent être créés par le fait de la simplification de ce travail d’élaboration et, par suite, de son uniformité, de son caractère automatique.
2“ Dans la question qui nous occupe, c’est-à-dire dans la répétition des mouvements par imitation, nous devons envisager les trois moments constitutifs de tout acte réflexe : le moment centripète (sensation visuelle produite par l’attitude à imiter), le moment intermédiaire (image mentale de cette attitude), le moment centrifuge (réponse motrice correspondant à l’image mentale).
Le premier moment du réflexe ne doit pas nous occuper.
Par contre, nous devons étudier en détail les deux autres moments.
L’analyse de l’image mentale doit maintenant être abordée. Nous l’envisagerons au double point de vue de ses éléments constitutifs dont le principal est un élément moteur, et de sa tendance à se résoudre en mouvement.