DU POUVOIR MOTEUR DES IMAGES MENTALES
Les physiologistes et les psychologues sont aujourd’hui d’accord sur l’existence d’une propriété générale des idées ou images mentales, qui est leur tendance à se manifester par des mouvements, à se compléter par des actes. Dans les mouvements réflexes simples, on voit un mouvement extérieur, après avoir produit une excitation, se résoudre en un autre mouvement et sortir en quelque sorte de l’organisme sous la forme d’une contraction musculaire qui suit plus ou moins immédiatement l’impression sensitive. Les excitations qui marquent le début des réflexes psychiques n’ont pas une autre destinée. Après avoir mis en branle tout un système d’images emmagasinées dont le conflit constitue l’opération du jugement, elles ont pour résultat ultime une idée dominante (idée-force de Guy au) qui tend à produire, selon son intensité, soit un acte défini, soit seulement quelques mouvements sans but apparent.
Mais c’est toujours l’acte réflexe qu’ou retrouve au fond du phénomène, ayant en plus sur son parcours des appareils systématisés plus ou moins complexes qui modifient, transforment, compliquent, ou dévient l’excitation initiale sans lui faire perdre toutefois son pouvoir moteur.
Nous ne pouvons entrer dans le développement que comporte une question comme celle de la nature des images mentales. Quelques mots suffiront à démontrer l’importance de l’élément moteur dans la formation de nos idées ^
Il est certain que nous devons aux sensations musculaires la connaissance de l’état de nos muscles, de leur position, de leur déplacement, de leur effort, des poids soulevés, de la résistance. C’est le sens musculaire qui nous rend compte à chaque instant de la position de notre corps dans son ensemble, de la position relative des membres, du tronc et de la tête. La valeur psychologique de toutes ces notions n’a pas besoin d’être démontrée. Nous y reviendrons d’ailleurs avec plus de détails, dans notre chapitre sur le &em musculaire.
Nous ne dirons rien du goût ni de l’odorat. Nous pouvons également laisser l’ouïe de côté.
Pour le toucher les mouvements jouent un double rôle. Ils ne sont pas seulement un moyen de varier et de multiplier les contacts : ils sont encore l’origine de nos perceptions de longueur, hauteur, largeur, forme, position, direction, c’est-à-dire de toutes les déterminations de l’espace.
1 Consulter ; Taine, De Vintelligence; — Ribot, Rev. phil., 1879; — Charcot, Mal. du syst. nerveux; — Binet, Psychologie du raisonnement ; — Ballet, Le langage intérieur.
De même pour la vue. Les mouvements du corps, de la tête, des muscles oculaires servent de moyens pour apprécier la direction, la distance, la grandeur des objets perçus. De plus les sensations musculaires entrent à titre d’éléments constitutifs dans la perception visuelle. Les sensations de mouvement servent beaucoup à expliquer la formation du cbamp optique. D’ailleurs les sensations de couleur qui sont l’objet propre et immédiat de la vue, ne nous donnent la perception de l’étendue que parce qii’à la longue elles sont devenues pour nous représentatives des sensations tactiles et musculaires que nous pourrions avoir en touchant l’objet coloré. « On pense généralement, dit H. Jackson, que le processus anatomo-physiologique qui se produit quand nous avons des idées visuelles des objets est purement sensoriel. Cependant, par un processus sensoriel, nous ne pouvons connaître que les propriétés secondaires du corps, ou, comme Herbert Spencer les appelle, dynamiques. Pour avoir l’idée des propriétés primaires ou statiques (grandeur et forme), le mouvement est absolument nécessaire. Gomme le dit Spencer, dans sa Psychologie, la perception de tout attribut statique d’un corps se résout en perceptions de positions relatives qui sont acquises par le mouvement... Et ailleurs : les mouvements des yeux, nécessaires pour mettre les éléments sensitifs de la rétine en contact successif avec les difierentes parties de l’image, étant eux-mêmes connus par la conscience, deviennent des éléments (comyonents) de la perception. »
Le mouvement entre donc comme élément dans la plupart de nos perceptions. Si, lorsque nous voyons « réellement » un objet, le mouvement est un élément essentiel.
ne doit-il bas jouer le même rôle quand nous voyons l’objet « idéalement » ? Quand nous pensons à un objet absent, dans notre réminiscence il y a nécessairement une vue idéale de sa forme comme de sa couleur. L’idée d’une boule, par exemple, n’est-elle pas la résultante d’impressions de surface et d’ajustements musculaires particuliers ?
,Ges quelques lignes nous paraissent justifier la définition suivante : L’image est une remviscence des éléments sensoriels et moteurs qui ont constitué la perception.
Cette relation étroite établie par la physiologie entre l’idée et le mouvement nous laisse déjà deviner que l’une est capable de produire l’autre. Toute image contient une tendance au mouvement. Nous pourrions en avoir une preuve suffisante dans ce fait que l’activité cérébrale se réduit à des réflexes, et que tout réflexe aboutit à un mouvement.
Voyons néanmoins ce que pensent à ce sujet les psychologues et les physiologistes les plus autorisés :
« Nous sentons à chaque instant, dit Bain, combien il est aisé de convertir les idées en actions... Si l’idée tend à produire le fait, c’est que l’idée est déjà le fait sous une forme plus faible Penser, c’est se retenir de parler ou d’agir. »
Taine, dans son livre De l’intelligence, insiste encore plus fortement : « Lorsqu’une pensée arrive en notre esprit au premier plan, comme elle est une parole mentale, nous somme tentés de l’énoncer tout haut ; le mot nous
1 C’est ce que tend à démontrer une observation curieuse, publiée par M. Féré (Soc. de biologie, 20 novembre 1886), d’une jeune fille qui à la suite d’un rêve de course prolongée fut atteinte de paralysie des deux jambes.
vient aux lèvres; même nous sommes obligés de nous retenir pour éviter de le prononcer : parfois si l’idée est très vive et très nette, nous prononçons le mot malgré nous... Or, ce qui est vrai de l’articulation est vrai de tout autre groupe de contractions musculaires. La règle est générale, qu’il s’agisse des muscles qui jouent pour proférer la parole, ou des muscles qui travaillent pour remuer les membres, pour exprimer les émotions, pour opérer ou aider les perceptions. Toujours la contraction, pensée confine à la contraction effective. Plus on imagine nettement et fortement une action, plus on est sur le point de la faire. Dans les naturels imaginatifs, l’idée d’un geste entraîne ce geste. Un Napolitain mime involontairement tous ses récits et tous ses projets : s’il annonce qu’il va monter à cbeval, il lève la jambe; s’il raconte qu’il a mangé d’un plat de macaroni, il ouvre les narines afin de mieux flairer et avance la langue entre les lèvres... Quand l’image est absorbante au point d’exclure les autres, il n’y a pas moyen d’enrayer ; bon gré, mal gré, le geste et la physionomie la traduisent. »
M. Ribot (Les Maladies de la volonté, 1887) classe les idées en trois groupes suivant que leur tendance à se transformer en acte est forte, modérée ou faible, et même, en un certain sens, nulle.
1“ Le premier groupe comprend les états intellectuels extrêmement intenses (les idées fixes peuvent servir de type). Ils passent à Pactes avec une fatalité, une rapidité presque égale à celles des réflexes élémentaires. Ce sont des idées « qui nous touchent ».
2° Les idées du deuxième groupe correspondent à l’activité raisonnable, au mouvement volontaire. La concep-
tion est suivie d’un acte après une délibération courte ou longue. « Si l’on y réfléchit, on trouvera que la plupart de nos actions se ramènent à ce type... Que je me lève pour prendre l’air à ma fenêtre ou que je m’engage pour devenir un jour général, il n’y a qu'une différence du moins au plus : une volition très complexe et à longue portée, comme la dernière, devant se résoudre en une série de voûtions simples successivement adaptées aux temps et aux lieux. »
3° Avec les idées abstraites, la tendance au mouvement est à son minimum. « Ges idées étant des représentations de représentations, de purs schémas, des extraits fixés par un signe, l’élément moteur s’appauvrit dans la même mesure que l’élément représentatif... Leur tendance motrice se réduit à cette parole intérieure, si faible qu’elle soit, qui les accompagne; ou au réveil de quelque autre état de conscience; car, de même qu’en physiologie la période centrifuge d’un réfiexe n’aboutit pas toujours à un mouvement, mais aussi bien à la sécrétion d’une glande ou à une action trophique ; de même, en psychologie, un état de conscience n’aboutit pas toujours à un mouvement, mais à la résurrection d’autres états de conscience, suivant le mécanisme bien connu de l’association. »
Gratiolet a écrit à ce sujet des pages admirables^.
« Il n’est pas, dit-il, une seule pensée qui ne se traduise par un mouvement, par un geste, par une attitude involontaire...
« Il est impossible à l’âme d’agir indépendamment du corps. Quand l’esprit est absorbé dans la contemplation
1 Leuret et Gratiolet, Anatomie comparée du système nerveux considéré dams ses rapports avec l'intelligence, 2 vol. 1839-1857.
d’une idée, les yeux sont symboliquement attentifs. Imagine-t-on des sons, la tête penchée écoute. Les gourmands qui songent à certains mets mêlent à leur salive une saveur imaginaire. Unspectacle idéal occupe-t-il notre imagination ? Nous intervenons à notre insu, nous invoquons, nous poursuivons, nous menaçons, nous sommes agités de fureur ou de crainte. Les lèvres répètent automatiquement les discours que l’on pense vivement. Songeons-nous à quelque chose d’élevé ? Nos yeux s’élèvent vers le ciel. Imaginons-nous quelque abîme ? Ils s’abaissent vers la terre. Le corps est en tout complice des mouvements de l’âme. Ainsi, par une illusion irrésistible, l’instinct poursuit au dehors des objets qui n’existent que dans la pensée ; e désir s’y laisse attirer, la haine les attaque ou les fuit. Il est impossible, en résumé, de voir, d’écouter, de flairer, de goûter, de toucher quelque chose en imagination, sans exécuter en même temps un indice des mouvements qui, dans la sphère des actions extérieures, correspondent à ces actions diverses. »
L’expérimentation ne fait que confirmer et corroborer les diverses opinions des psychologues, que nous venons d’exposer d’une façon succincte.
Rappelons d’abord la célèbre expérience du pendule de Ghevreul. Il avait observé qu’un pendule, composé d’un fll métallique flexible et d’un corps pesant, tenu à la main, oscille au-dessus de certains corps, par exemple le mercure, quoique la main soit fixe et immobile. Il mit une lame de verre entre le pendule et le mercure et vit que les oscillations, d’abord uniformément, retardées, finissaient par s’arrêter. Comprenant que le mercure ne devait pas réellement être la cause du mouvement du pendule, il fixa plus
forteniGiit la main qui tenait celui-ci, au lieu de ne fixer simplement que le bras. Le résultat fut que le pendule n’oscilla plus du tout, soit qu’il y eût ou qu’il n’y eût pas de lame de verre entre le mercure et lui. Ghevreulen conclut ajuste titre qu’un mouvement musculaire inconscient produisait ces oscillations, qui l’avaient embarrassé ; il se souvint même quelque peu d’avoir été dans un état tout'particulier pendant que ses yeux suivaient les mouvements du pendule. Il prit ensuite la précaution de se bander les yeux, ce qui eut pour effet d’empêcher les oscillations.
La cause réelle des oscillations du pendule est celle-ci : imaginer un mouvement, c’est le voir en idée ; or l’idée du mouvement ne tarde pas à s’extérioriser en imprimant ce mouvement à la main qui tient le pendule, et celui-ci présente des oscillations d’autant plus étendues que l’idée est plus vive. Un homme tient un pendule à la main; il pense à un mouvement possible, le pendule se met en mouvement; il pense que le mouvement va s’arrêter, le pendule s’arrête.
Le Gumberlandisme, les tables tourna'ntes, la lecture pewsdes constituent autant d’expériences qui prouvent que le mouvement est inhérent à l’image, contenu en elle.
L’expérience suivante faite par M. Binet plaide dans le même sens : « Lorsque l’hystérique tient entre les doigts de la main anesthésique une plume dans la position nécessaire pour écrire, cette plume enregistre l’état prédominant du sujet 1 ». MM. Richet, et Gley ont fait des expériences analogues.
Rappelons pour terminer, les expériences de M. Féré.
i Binet, Rev. philosoph., 1889.
Dans une série de communications à la Société de biologie (1885) et à la Société de psychologie physiologique, ce clinicien s’est efforcé de démontrer que les excitations périphériques et les phénomènes psychiques qui en sont la conséquence s’accompagnent « de manifestations motrices que l’on peut mettre en évidence même par des procédés grossiers, lorqu’on se place dans des conditions favorables d’expérimentation ».
Déjà avant cet auteur, le naturaliste Peron avait, des 1800-1804, constaté que les indigènes de la Nouvelle- Hollande et les Malais de l’île Timor étaient doués d’une puissance d’effort musculaire inférieure à celle des marins français qui purent leur être comparés.
M. Manouvrier a fait la même remarque sur la plupart des sauvages exhibés au Jardin zoologique d’acclimatation. M. Féré a constaté de son côté que, sur un certain nombre de nègres, l’énergie de l’effort de pression mesurée au dynamomètre manuel est moindre que chez la moyenne des Européens. Nous-mêmes avons été frappé souvent devoir la puissance dynamométrique des malades d’hôpital fortement charpentés et adonnés à des travaux manuels inférieure ou à peine égale à la nôtre ou, à celle de nos collègues. Broca, dans les dernières années de sa vie avait entrepris des recherches dans le but d’explorer l’état des forces constaté à la main, au moyen du dynamomètre de Régnier, chez des sujets appartenant à différentes classes , de la société. De ces observations il résulte que la pression produite par l’effort de flexion des doigts est moins forte chez les ouvriers dont la profession est exclusivement manuelle, que chez les ouvriers d’art, qui dépensent moins de force musculaire, mais dont l’intelligence est plus en jeu ; et cette
pression est plus considérable encore chez les sujets adonnés aux professions libérales, dans les mêmes condition^, d’âge. L’influence de la taille semble peu considérable.
Un certain nombre d’observations sur les femmes ont permis à Féré de reconnaître que, chez elles aussi, la plus grande énergie de Veffort momentané coïncide avec la plus grande activité des fonctions intellectuelles.
Manouvrier a fait des recherches sur des sujets qui n’exercent point professionnellement leurs muscles, et pense que l’énergie de la contraction musculairepourrait être mise en rapport avec le volume du cerveau; mais, comme le fait remarquer Féré, la preuve n’est pas faite.
Quoi qu’il en soit, nous pouvons admettre, avec Féré, que Vénergie de Ve'ffort momentané est en rapport avec Vexercice habituel des fonctions intellectuelles.
De toutes les considérations précédentes, nous pouvons conclure que Vidée du mouvement.^ dest déjà le mouvement qui commence. L’image mentale est faite de mouvement et ne demande qu’à se dépenser en mouvements.
L’étude du sens musculaire va nous montrer comment l’image visuelle du mouvement qui doit être imité se transforme en une autre image, représentative du mouvement de l’échokinésique.