‹ De l'eclectismeChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

f Éclectisme et la politique.

Comme l'âme humaine , dans son dé* veloppement naturel, renferme plusieurs élémens dont la vraie philosophie est l'expression harmonique, de même toute société civilisée a plusieurs élémens tout à fait distincts que le vrai gouvernement doit reconnaître et représenter , et le triomphe d'un seul de ces élémens. dans un gouvernement simple ne saurait être, sous un nom ou sous un autre , qu'une tyrannie. Cousnr.

Après avoir montré que l'Eclectisme ne veut point élever de barrières à la pensée humaine , qu'il ne veut que lui donner une méthode sûre et exacte ; après avoir établi qu'il a raison de rester attaché au christianisme , religion toujours vraie et toujours amie du bien et du bonheur de l'humanité; il nous faut dire un mot de la troisième raison qu'on allègue pour l'accuser d'être stationnaire. Nous ne mettons le pied sur le ter-

rain de la politique que malgré nous, et nous ferons tous nos efforts pour y rester le moins possible, persuadé d'un côté de la vanité de la plupart des discussions qui y sont agitées, et repoussé de l'autre par le spectacle de la violence et des haines des partis. Mais malgré nos répugnances nous y sommes entraînés , dès qu'on présente une certaine politique comme la conséquence de l'Eclectisme.

Disons d'abord comment on a rattaché la ligne politique suivie par M, Cousin à son système philosophique,

L'Eclectisme, dit-on, tend à justifier tous les faits; M. Cousin a établi la moralité de la victoire ; pour l'Eclectisme le vainqueur a toujours raison , le vaincu toujours tort. Il est clair dès lors que l'éclectique sera pour toute idée qui triomphera ; voilà pourquoi M. Cousin , après avoir été le partisan de la restauration , l'est aujourd'hui du gouvernement actuel. L'Eclectisme est ainsi par nature l'appui du présent et l'obstacle à tout progrès futur.

Voilà ce que M. Leroux reproche à l'Eclectisme. Cette objection avait déjà été présentée. M. Bautain , dans son écrit sur l'enseignement de

la philosophie en France (1), avait cherché à le flétrir en lui faisant enseigner « qu'un siècle si perverti qu'il paraisse , porte en soi sa justification, destiné qu'il est à représenter telle phase de l'humanité ; que l'événement décide du droit , et le succès de la légitimité; que la justice est dans la nécessité , puisque tout ce qui existe est un fait , et que tout fait est ce qu'il doit être , par cela seul qu'il est. »

Je comprends ce reproche dans la bouche de M. Bautain, pour qui le progrès consiste à rétrograder , à revenir en arrière vers ce qui a été détruit depuis long-tems (2); mais dans celle de M. Leroux, du défenseur du progrès indéfini, je ne le comprends pas. Ce n'est pas tant à l'Eclectisme , qu'à son propre système qu'il l'adresse ; il porte par là le couteau dans le sein de son propre enfant.

Quelle doctrine absout mieux tous les actes de l'histoire , que celle du progrès indéfini ? Pour elle tous doivent relativement être bons, ou du moins meilleurs que ce qui a précédé ; autrement il n'y aurait pas de progrès (5) . Le mal lui-même ,

(1) P. 34, 34.— (2) Id. p. 14.

(3) M. Leroux ne nous dit-il pas que la Grèce a pu ne pas ré-

chaque fois qu'il se montre , doit lui apparaître comme un heureux événement, parce qu'il ne peut avoir d'autre but que de mettre en lumière une erreur pour la faire disparaître, ou que de préparer un bien plus grand , ainsi qu'un hymne de l'église le dit de la chute du premier homme :

O certe necessarium Adae peccatum , Quod cbristi morte delendum est !

O felix culpa , quae talera ac tantiun Meruit habere redemptorem !

Les partisans de cette doctrine n'ont par conséquent aucune récrimination à adresser sous ce rapport aux théories développées par M, Cousin (1). Ils poussent bien plus loin que lui l'optimisme historique.

Si le présent vaut mieux que le passé , pourquoi attaquer ceux qui le défendent? Vous craignez que par là on ne retarde les progrès , on n'empêche de naître et se développer un état futur et meilleur. Etrange préoccupation ! Comme si la meilleure manière d'assurer le sort d'un avenir meilleur n'était pas d'asseoir sur une base

trograder, et être cependant la misérable grèce des Maïnotes et des Pallicares? L'Eclectisme a-t-il jamais donné à l'histoire xm billet d'absolution si décisif et si bien en règle?

(1) Cousin , cours de 1838, leçons 7 , 8 , 9 et 10.

solide le présent qui doit le produire et du sein duquel il doit éclore.

Si à l'époque de la plus grande révolution qui s'est opérée au milieu de l'humanité , à l'apparition du christianisme , il y avait eu des partisans de la doctrine du progrès indéfini , ils n'auraient pas manqué de reprocher aux apôtres leur timidité. Quoi ! leur auraient-ils dit , vous prétendez que tous les hommes sont égaux, et vous recommandez aux esclaves d'obéir à leurs maîtres ! Soyez conséquents. Appelez les esclaves à la participation de ces biens dont ils n'ont été jusqu'ici que les instruments ; ordonnez leur de quitter leurs tyrans et de ne plus ravaler leur dignité d'homme. Il n'est pas douteux que les apôtres n'eussent repoussé ces conseils. Que serait-il arrivé cependant, s'ils avaient été suivis, nous l'ignorons ; mais ce qui est certain , c'est que les apôtres qui disaient : esclaves , obéissez à vos maîtres, étaient les plus grands partisans du bonheur de l'humanité , et que les esclaves ont été affranchis en tems convenable.

Avancer , progresser , est fort beau et fort bon sans doute ; mais dans une ardeur inquiète ,. se hâter de détruire l'édifice du jour pour se pré" parer à celui du lendemain , qu'il faudra se hâter

de nouveau de renverser pour songer à celui du jour suivant , et toujours de même , c'est le fait d'un imprudent et d'un insensé et non d'un homme sage.

S'il est une théorie politique en rapport avec l'Eclectisme*, ce n'est pas celle qui défend , quand ^ "inême, tout pouvoir actuel, ainsi que le suppose M, Leroux; c'est le système représentatif, L'Eclectisme est le système représentatif en philosophie ; ( t m v -<L- et le système représentatif est l'Éclectisme en poli-

tique. Que veut en effet l'Eclectisme ? Il se propose de tenir compte de tous les élémens différens qui se 'V * '"*/ se sont montrés dans l'histoire et qui se montrent r , , T /, „* , encore dans l'humanité , pour faire la part de chacun et lui donner satisfaction. Que veut le système représentatif? Il se propose de tenir compte de tous les élémens divers qui composent la société , pour faire la part de chacun et lui donner aussi satisfaction. Pour l'Eclectisme chaque système exclusif est le représentant d'une idée , d'un élément ; tous ont droit de se faire représenter et tous l'ont fait réellement dans le champ de l'histoire ; il s'agit maintenant de les combiner tous ensemble , de sorte que chacun soit à sa place et puisse se développer convenablement et selon sa nature. Dans le système représentatif tous les élémens qui

composent la société, viennent aussi faire valoir leurs droits et demander chacun la juste part de protection et de prérogatives qui lui revient. Les représentons de chaque classe, de chaque élément différent , sont dans l'état ce que les diverses écoles philosophiques sont en philosophie.

Que le système représentatif ne soit pas plus parvenu que le système éclectique à son état normal , à son dernier degré de perfection , qui en doute? Mais est-ce là une raison de s'élever soit contre Fun, soit contre Fautre? Il ne nous le semble pas. Nous servirons mieux la cause de Fhumanité en les aidant à se développer , qu'en entravant leur marche et leur action. Elevonsnous contre tous les systèmes exclusifs , soit philosophiques , soit politiques ; les systèmes exclusifs sont toujours faux et par conséquent dangereux. Favorisons le seul système large , tolérant, conciliateur qui , en politique comme en philosophie , veut en tenant compte de tous les élémens, arriver à une solution générale et complète. Cette conduite est juste et raisonnable ; elle a été celle de M. Cousin. En philosophie il s'est opposé à Fempirisme exclusif de l'école de Condillac; il s'opposerait également à l'idéalisme exclusif , s'il tentait de s'établir parmi nous. En politique il

s'est opposé sous la restauration à l'empirisme exclusif de la monarchie , il s'oppose aujourd'hui à l'idéalisme exclusif du républicanisme. 11 a repoussé le retour devenu impossible vers le passé ; il repousse une ardeur intempestive vers un avenir inconnu , mettant en pratique le précepte de Leibnitz : Il faut des bornes et de la modération en tout.

De quel côté sert-on mieux la cause de l'humanité? C'est ce que l'avenir décidera.

Il y a trois siècles , à une époque de fermentation et de révolution politiques et religieuses , un homme qui était à la tète du parti du mouvement, accusait un des esprits les plus éminens de ce temps de ménager par crainte et par égoïsme ceux qu'il regardait comme les ennemis de la vérité , comme les partisans et les soutiens du passé ; cet homme si ardent était Luther ; l'autre si prudent et si réservé était Erasme. La postérité n'a cependant pas sanctionné l'impatience et la généreuse colère de Luther ; Erasme , a-t-elle dit , a pondu l'œuf et Luther l'a couvé.

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