CHAPITRÉ VII
Du rapport de la philosophie à la religion.
La religion chrétienne a exercé et -exerce encore sur le développement de la philosophie une si grande influence que sans la première on ne pourrait comprendre ni la formation , ni l'histoire -de la seconde , ni ce qui la constitue.
H. RlTTER.
Un des points qui semble avoir le plus indisposé M. Leroux , est l'idée que l'Eclectisme se fait du rapport de la philosophie et de la religion. M. Cousin a établi que la religion , affaire de spontanéité , précède toujours la philosophie , qui naît de son sein et se développe d'abord sous son influence, en essayant d'expliquer par la réflexion ce que la première saisit par inspiration. M. Leroux non-seulement ne partage pas cette opinion , mais encore il la croit très dangereuse ; on voit que c'est là un de ses
principaux griefs contre l'Eclectisme et la raison principale pour laquelle il l'accuse d'être rétrograde , de soutenir le statu quo , de ne pas vouloir t être la philosophie de l'avenir. M. Leroux croit en effet qu'au lieu de sortir de la religion , la philosophie au contraire la produit et l'enfante ; et c'est pour cela qu'il voudrait mettre à la place du christianisme , enfant du platonisme , une religion nouvelle , résultat de la philosophie du xvm e siècle ; c'est pour cela encore que l'Eclectisme qui se rattache au christianisme , lui parait soutenir une chose d'autrefois , et s'opposer aux progrès de l'humanité.
De ces deux opinions laquelle est la mieux fondée en raison ?
Qu'il nous soit permis d'entrer dans quelques considérations pour prouver que celle de M. Leroux est la conséquence de la confusion de deux choses très distinctes , tandis que celle de M. Cousin pose le véritable rapport entre la religion et la philosophie.
Qu'est-ce que la religion? Envisagée en ellemême , là religion est un sentiment , et comme tout sentiment, elle est une affaire de spontanéité.
Je dis que te religion est un sentiment, 11 suf-
fit pour le prouver d'en appeler aux faits. On sait que la religion se développe le plus chez les personnes douées d'une grande sensibilité ; elle doit donc avoir quelque rapport dans sa source avec cette faculté. On la voit au contraire s'affaiblir d'autant plus que la faculté de la réflexion est plus grande. Il est rare même que ceux qui ont fait des idées religieuses une étude assidue , aieût cette fraîcheur , cette vivacité de foi qui se rencontre dans des âmes plus ignorantes , mais aussi plus aimantes. Si nous consultons l'histoire , nous trouverons que la religion s'est toujours et partout révélée sous la forme de sentiment f sous celui de la crainte de Dieu dans l'antiquité , sous celui de l'amour de Dieu dans les âges modernes.
Je dis ensuite que puisque la religion est un sentiment , elle est essentiellement une affaire de spontanéité. Le sentiment est en effet une de ces vives affections de l'âme qui surgissent instantanément et comme par inspiration , chaque fois que se présente l'idée de son objet ; telles sont l'amour, l'amitié, la crainte -, la haine, etc.
Nous avons déjà vu ce qu'est la philosophie.
C'est l'effort que fait la raison pour se rendre compte de ce qui la frappe ; c'est par conséquent une affaire de réflexion. Pour qu'il y ait lieu à la
réflexion , il faut quelque chose qui lui soit antérieur , quelque chose qui , comme le sentiment , naisse spontanément. Ce n'est donc point par la réflexion , par la philosophie que débute l'esprit humain , c'est par la spontanéité , par le sentiment , par la religion.
Remarquons encore que la réflexion est impuissante à produire les affections du cœur, si déjà on ne les a pas éprouvées , s'il n'en est pas resté quelque trace dans le souvenir , tandis que au contraire le sentiment appelle d'ordinaire la réflexion. Ainsi , pour prendre un exemple vulgaire , on ne voit jamais que l'analyse d'une belle figure fasse naître une violente passion ; on voit souvent au contraire celui qui en est atteint , se plaire à analyser la figure de celle qu'il aime.
La philosophie demande donc d'être précédée par la religion , ou en d'autres termes, la réflexion par la spontanéité.
Une fois qu'un sentiment religieux est donné , la réflexion s'applique à ce sentiment et cherche d'un côté à développer ce qu'il contient et de l'autre à résoudre les diverses questions philosophiques dans la direction qu'il a imprimée. La philosophie se développe ainsi sous l'influence de la religion. En veut-on une preuve évidente ? Qu'on
la demande à Fhistoire. Elle nous montrera dans llnde la philosophie sous le sentiment de l'infini qui écrase tout sous son immensité, sentiment qui est le fond de la religion indienne, quelques formes qu'elle ait revêtues. Elle nous présentera dans la Grèce un spectacle semblable. Homère , le théologien de la Grèce , a précédé Platon , son philosophe par excellence ; et le sentiment qui anime l'un , est-il bien différent de celui qui inspire l'autre ? Elle nous présentera encore dans les tems modernes le même spectacle. *La philosophie moderne tout entière s'est développée sous l'influence du christianisme ; à ceux qui le nieraient , il nous serait facile de montrer que le sentiment chrétien est à la base de tous les systèmes modernes. Deux sentimens sont au fond du christianisme : amour de Dieu, père de tous les hommes ; amour des hommes , tous enfans de Dieu , créatures immortelles et d'une valeur infinie. Je ne dis pas que ce soit là tout le christianisme ; mais je dis que là est le fondement de tout le reste. Qu'on parcoure tout le développement philosophique depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours et qu'on me montre un système qui n'ait pas tendu à traduire en idées , en systèmes , ces deux sentimens.
Nous sommes en droit de conclure que tout
grand moment de l'humanité commence par la spontanéité et se continue par la réflexion. Cela est dans Tordre. La religion imprime le mouvement et la tendance ; la philosophie travaille dans la direction tracée. Sans doute - 7 la réflexion explique , agrandit , consolide la foi ; mais elle né la crée pas ; elle ne fait que traduire en idée ce que celle-ci contient en sentiment. Ainsi > non- seulement la philosophie ne vient qu'après la religion , mais elle sort d'elle. Au fond elle renferme tout ce qui est dans la religion ; mais elle le présente sous une autre forme. Ce qui dans la religion esta l'état de sentiment , se reproduit dans la philosophie à l'état d'idée. Il est vrai qu'une fois excitée , la réflexion ne se borne pas à ce qui est contenu dans le sentiment religieux ; elle s'applique à tout ce qui tient à l'homme, à tout ce qui est en rapport avec hri ; mais cette application se fait toujours dans la direction ouverte par le sentiment religieux ; de sorte qu'on peut dire que toute philosophie est virtuellement comprise dans la religion dont elle se développe* La religion , si l'on veut, est le gland , et la philosophie le chêne ; mais le chêne est déjà dans le gland.
Et comment en serait-il autrement? Si la philosophie produisait la religion , comment expliquer
Fexistence du sentiment religieux au milieu des peuplades qui ont vécu à l'aurore des temps , à l'origine même de la race humaine ! Comment l'expliquer chez les hordes errantes dont la réflexion est à peine éveillée? Comment l'expliquer chez la grande masse des hommes qui , tout intelligens qu'ils sont , font cependant si peu usage de leur intelligence ?
Il est constant que la plus grande partie des hommes n'éprouvent pas le besoin de la réflexion et ne vivent que d'une vie sentimentale. Pour eux la religion est tout ; ils en saisissent vaguement les traits principaux ; ils ne l'embrassent que dans ce qui fait son essence, le sentiment.
A côté de ceux-là se trouvent d'autres hommes , en petit nombre toutefois , qui sentent le besoin d'appliquer la réflexion à tout ce qui les frappe et par conséquent aussi au sentiment religieux. Mais comme c'est ce sentiment religieux qui d'abord les a possédés tout entiers , c'est lui aussi qui les guide et les dirige dans le travail de la réflexion. Même après s'être faite une vie propre , en se détachant de la théologie , la philosophie est restée sous l'influence de la religion chrétienne. Le christianisme a , pour ainsi dire , formé l'atmosphère au milieu de laquelle nous respirons. Nous avons
beau faire , le sentiment chrétien est toujours ce qui nous nourrit ; il est encore à la base de toutes nos pensées.
Il y a toujours eu une foi et une science , une piété et une gnose ; mais la gnose est toujours née de la foi , la science de la religion et non la foi de la gnose , la religion de la science.
Tel est , selon nous , le rapport de la religion et de la philosophie; M. Cousin Ta établi , ce nous semble , d'une manière aussi claire que victorieuse ; ce résultat nous paraît incontestablement démontré. D'où vient donc que M. Leroux n'a pas cru devoir l'admettre et a renversé les termes du rapport? Nous croyons en voir la raison dans la confusion qu'il paraît faire de la religion et de la théologie (1). Il est certain que la philosophie loin d'être sous la dépendance de la théologie , la tient au contraire sous ses lois. La théologie , en effet , a pour but de traduire en idées , en systèmes , ce que la religion contient en sentiment. Sous ce rapport elle ne se distingue de la philosophie qu'en ce que celle-ci étend ses recherches sur des points qui ne sont plus dans le champ de la théologie.
(1) La théologie est une science , et ce caractère suffit seul pour la distinguer de la religion.
La théologie n'est par conséquent qu'une partie de la philosophie , et elle doit dans son état normal participer à tous les progrès , soit de méthode, soit d'observation , soit de tractation que fait celleci (1). Dans les époques où la théologie et la philosophie étaient le sujet commun des études des penseurs , il est facile de voir l'influence que la dernière exerce sur la première. Qui ne sait l'influence du néoplatonisme sur les pères de l'église , et qui ignore que la théologie scholastique s'est formée sous Faction de cette singulière philosophie , mélange d'idées platoniciennes et aristotéliciennes , qui domina pendant le moyen âge ? Depuis la renaissance des lettres , les théologiens ayant entre les mains un système théologique tout formulé , ont craint, il est vrai, toute influence de la philoso-
(1) Il est bien évident que celui qui veut traduire le christianisme en système, qui veut savoir à quelles idées conduit le. sentiment chrétien, ne peut le faire que d'après ses principes philosophiques. Gomme chaque époque a des idée» philosophiques différentes, chaque époque doit arriver en théologie à des formules différentes* Si la religion était une idée , elle changerait continuellement au milieu des modifications et des développemens de la pensée; mais comme elle est un sentiment, elle reste invariable au milieu de ces variations de la théologie , car le sentiment peut se présenter sous plusieurs formes, sans cesser d'être le même, tandis que les formes sous lesquelles il se manifeste, sont essentiellement mobiles et changeantes avec le caractère , l'âge , l'éducation etc.
phie, s'apercevant bien qu'elle les obligerait à apporter quelques modifications dans leur traduction en idées et en système du sentiment chrétien ; mais leur résistance a été vaine ; ils ont été obligés , malgré eux , de se mouvoir , d'avancer , de subir cette influence tant redoutée. Malgré les condamnations de la Sorbonne et celle des synodes hollandais , le cartésianisme s'introduisit dans la tractation de la théologie. Plus tard l'école de Leibnitz et de Wolff la gouverna , et de nos jours nous avons vu la théologie à la suite de Kant , puis de Schelling et enfin de Hegel •
La religion est ainsi aussi différente de la théologie qu'elle l'est de la philosophie ; elle est une affaire de sentiment , tandis que ces deux derniers sont une affaire de réflexion. Elle agit sur l'une et sur l'autre , elle les dirige et leur sert de point d'appui. A son tour la philosophie agit sur la théologie qui n'est même qu'une de ses parties et qui doit participer à tous ses progrès. A mesure que la philosophie donne à Fesprit humain de nouveaux élémens , des méthodes plus parfaites , des moyens d'exposition plus clairs et plus faciles , la théologie prend part à ces découvertes , et se perfectionne en même tems. La réflexion ne peut faire un pas en avant, sans que la théologie, qui est
aussi une affaire de réflexion , ne se sente obligée de la suivre (1).
C'est ce spectacle de Faction constante de la philosophie sur la théologie , qui a conduit M. Leroux à prétendre que la philosophie fait et défait les religions* D'après ce que nous venons de dire , la religion fait et défait les philosophies et les théologies , et la philosophie à son tour fait et défait les théologies.
Il est une autre raison qui a amené M. Leroux à cette opinion , c'est la ressemblance qu'il a cru trouver entre le platonisme et le christianisme , et qui l'a porté à croire que le premier était le père du second (2),
(1) On ne peut pas tirer un argument contre cette action de la philosophie sur la théologie du fait que souvent il y eut opposition et lutte entre elles. Si la philosophie a parfois attaqué des systèmes théologîques , c'est d'ordinaire parce que ces systèmes ne rendaient pas un compte satisfaisant de ce qu'ils devaient expliquer, peut être parce qu'ils étaient incomplets et par suite faux en quelques points , peut-être encore parce qu'ils n'avaient pas suivi d'assez près la marche de l'esprit humain et qu'il y avait eu solution de continuité entre le mouvement philosophique et le mouvement théologique. La philosophie remplissait alors vis-à-vis les systèmes théologiques le même rôle que le scepticisme a toujours joué à l'égard des systèmes philosophiques, exclusifs et dogmatiques, rôle qui consiste à montrer leur impuissance à rendre compte de tous les faits.
(2) M. Leroux n'est pas le premier qui ait eu cette idée. Elle
Non-seulement on ne peut nier qu'il n'y ait une certaine analogie entre quelques idées de Platon et quelques idées chrétiennes ; mais encore on ne peut méconnaître quelque ressemblance, quelque vague qu'on puisse l'admettre , entre la tendance du platonisme et celle du christianisme. Sans entrer dans tous les développemens nécessaires pour mettre hors de doute que ce fait a une autre cause que celle qu'indique M. Leroux , nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots de cette question y nous bornant à ce qui est le plus essentiel (1).
Quelque immense supériorité que le christianisme ait sur le paganisme , il est impossible de soutenir qu'ils soient différents toto génère. Tout
était déjà , à la renaissance , admise par ceux qui voulaient que Léon X déclarât le platonisme philosophie officielle de l'église. Elle l'était aussi par ceux qui l'empêchèrent d'accéder à cette demande, en lui représentant que ce serait déclarer que Jésus-Christ n'étant que le successeur de Platon. Ce qu'on demandait alors pour Platon, on l'avait demandé , il y avait quelques sciècles , pour Aristote. Il existe un éloge d'Aristote par les théologien» de Cologne qui prétendaient qu'il est dans le champ de la nature le précurseur de Jésus- Christ , comme Jean-Baptiste l'est dans celui de la grâce.
(1) Nous renvoyons pour de plus amples éclaircissemens à un traité que M. Ritter a publié , il y a quelques années , sur l'idée et le développement historique de la philosophie moderne , et dont nous publierons sous peu la traduction.
nous conduit à admettre qu'il y a dans le paganisme , pour ainsi dire , à l'état latent quelquesunes des idées chrétiennes. Cette opinion n'est pas neuve ; elle est une des plus anciennes doctrines de l'église. On sait que la plupart des pères, ainsi que plus tard quelques réformateurs , faisaient descendre de la même source la vérité chrétienne et les pressentimens qu'en avaient eus à des degrés différents les prophètes juifs et les sages payens. Cette idée prend un assez haut degré de certitude , quand on considère d'un côté que la religion chrétienne n'aurait pas pu se répandre , si elle n'avait pas trouvé chez les payens quelques points de rapprochement et d'accord, et d'un autre côté que , pour que le christianisme pût être admis , il fallait que les payens y eussent été préparés par quelque chose qui ne différât pas absolument en tout de la religion nouvelle.
On peut donc concevoir que ce que le christianisme a porté dans la conscience humaine à un degré élevé d'évidence et de pureté , y existait déjà obscurément , confusément , d'une manière indéterminée , sans pouvoir s'étendre sur toute la vie , parce qu'il y avait encore dans la conscience des obstacles qui arrêtaient son essor. Le christianisme a donné une claire conscience de ce qui au-
paravant était vaguement pressenti. Ceci suppose que le sentiment chrétien existait dans le paganisme , mais couvert d'épais nuages. Que quelques hommes soient parvenus à dissiper parfois une partie de ces brouillards , ils se sont trouvés dès lors fort près du sentiment chrétien. On ne peut nier que Platon n'ait été dans le monde payen un de ceux qui pénétrèrent le plus profondément dans cet ordre de sentimens et d'idées dont le christianisme devait plus tard donner une claire conscience et que le paganisme tenait caché et étouffé sous une masse d'élémens contraires. Platon a donc pu approcher du sentiment chrétien et entrevoir quelques-unes des idées chrétiennes, sans cesser d'être payen , sans faire autre chose que développer par la réflexion la foi de son tems, et qu'y trouver ce qui échappait aux vulgaires esprits •
Et d'ailleurs tout ce qui apparaît dans un tems ou dans un autre sur la scène du monde, de quelque nom qu'on le désigne, sentiment religieux , art , philosophie , se trouve au fond de la nature humaine, pour en sortir quand son heure est venue et jouer son rôle sur le théâtre qui lui a été préparé par les événemens antérieurs. Qui peut dire jusqu'où peut voir dans les trésors de
l'humanité un génie comme celui de Platon ? Mais faisons lui la part aussi grande que possible, nous ne trouverons jamais un rapport de causalité entre lui et J. C. Platon fut même dans son temps un phénomène; extraordinaire (4) ; la tendance de son système disparut avec lui ; il n'eut point de successeur capable de le comprendre et de le continuer, et entre lui et J. C. il n'y a point de lien pour rattacher l'un à l'autre.
Platon n'est donc point le père du christianisme ; il a pu en pressentir la tendance ; mais de là à l'avoir produit , la distance est infinie. Il faut reconnaître cependant qu'il a Servi à préparer le terrain sur lequel devait apparaître le sentiment chrétien. Tout se lie dans la nature et dans le
(t) Il tant joindre cependant Socr&te 4 Platon $ car ce qui constitue l'analogie dé la tendante platonicienne avec la chrétienne , se trouve déjà dans Socrate. Cette analogie de tendance n'est pas dans quelques doctrines , et en particulier dans celle de la trinité , comme semble le croire M. Leroux. Ce qui établit quelque ressemblance entre le platonisme pur et le christianisme, c'est que Platon, dans l'esprit de la doctrine socratique, considérait la philosophie , non pas seulement comme un effort théorique vers la connaissance de vrai et de vraisemblable, mais encore comme un effort pratique vers l'ennoblissement du cœur et l'amélioration de la vie. Cette union intime de la théorie et de la pratique , du vrai et du bon , voilà ce qui , plus que quelques idées accessoires , établit quelque ressemblance entre le platonisme et le christianisme.
développement de l'humanité, et quoique le sentiment soit un acte spontané , il ne naît pas de rien et sans nul propos. Il a besoin d'être amené , préparé , occasionné ; et le platonisme nous paraît avoir été utile , même sous la forme que lui donnèrent les philosophes orientaux et alexandrins, pour conduire les âmes au point de pouvoir sentir et comprendre le christianisme.
Il faut reconnaître encore que , si le platonisme n'a pas produit le christianisme , il a singulièrement aidé à formuler la première théologie chrétienne , qui s'est formée sous l'influence de la philosophie platonicienne. Les pères de l'église les plus remarquables , platoniciens avant d'être chrétiens , durent nécessairement traduire en idées , .c'est-à-dire en système , les sentimens chrétiens dont ils étaient animés , au moyen de la seule philosophie qui régnait alors et qui était celle qu'ils avaient embrassée. Il ne pouvait en être autrement d'après le rapport que nous avons montré exister entre la philosophie et la théologie.
Le platonisme exerce donc une influence marquée sur la théologie chrétienne; il servit à traduire le christianisme en idées ; mais ce qu'il traduisait ainsi , existait déjà , quoique sous une
autre forme. C'est ainsi qu'à toutes les époques la philosophie dominante a fait la théologie , mais seulement la théologie et non la religion.
Après avoir examiné la question générale du rapport de la religion et de la philosophie , et avoir vu que la solution qu'en donne l'Eclectisme , est la seule vraie ; nous en avons à traiter une autre que nous aidera (Tailleurs à résoudre ce que nous venons d'établir. On accuse l'Eclectisme de vouloir enrayer la marche de l'humanité , en se déclarant pour une chose qui a fait son tems, pour le christianisme, auquel doit succéder une religion nouvelle , résultat de la philosophie moderne. Nous pourrions déjà repousser l'accusation en disant que les philosophies ne font pas les religions , et que par conséquent il ne sortira pas de religion nouvelle des mains des philosophes modernes. Nous pourrions dire que la philosophie moderne n'est que le fruit du christianisme , et qu'au lieu de lui être contraire , elle lui est fa-* vorable, et il nous serait facile de le prouver. Mais nous préférons aborder directement la question et montrer que le christianisme est loin d'avoir fourni sa carrière. Nous aurions bien des raisons à alléguer ; nous nous contenterons d'une seule.
C'est un fait prouvé par toute l'histoire que les grandes choses ne se retirent de la scène du monde que quand elles ont accompli tout ce qu'elles peuvent réaliser , tout ce qu'elles sont capables de produire. C'est là une loi aussi générale qu'incontestable. Qu'on l'applique au christianisme.
Ses principes sont-ils épuisés? N'ont-ils plus rien à réaliser au milieu des hommes? Est-on arrivé au-delà du but qu'ils indiquent à la vie humaine ? Nous défions qu'on puisse répondre à ces questions autrement que négativement.
On se plaint beaucoup de l'absence de croyances ; on se désole du peu d'influence qu'exerce la religion ; nous serions heureux pour notre part qu'elle pût agir plus efficacement ; mais ces plaintes sont les mêmes que celles que poussaient les pères de l'église , les mêmes que celles qu'on retrouve dans tous les écrits mystiques du moyenâge. La religion n'était donc pas plus efficace alors qu'aujourd'hui , quoique en veuillent dire les apologistes des lems passés. Alors, comme de nos jours, on se plaignait , de quoi? De ce que la religion ne faisait pas d$ continuels miracles. À notre avis, elle agit comme tous les autres principes , c'est-à-dire , peu à peu et selon les lois
ordinaires de toutes choses. Tout bien considéré, nous sommes plus chrétiens que ceux qui nous ont précédés. Nous comprenons infiniment mieux 1ê christianisme. Ses principes généraux se sont presque tellement identifiés avec ce qui forme la culture de la masse éclairée des peuples modernes, qu'ils sont pour nous comme des principes naturels (4).
Il est vrai que les symboles sous lesquels on a autrefois systématisé le christianisme et qui sont encore en vigueur de nos jours , ne jouissent pas d'une grande autorité sur les esprits. Mais ce fait ne prouve rien contre le sentiment chrétien ; les destinées de la religion ne sont pas attachées à celles de tel ou tel des systèmes sous lesquels on a voulu la présenter. La théologie est essentiellement mobile; elle a passé par bien des phases depuis le commencement de Fère chrétienne jus-
(1) Les reproches et les exhortations des 'prédicateurs peuvent nous faire connaître l'état religieux de leurs diverses époques* Que l'on compare les plus austères de nos prédicateurs modernes avec ceux d'entre les pères de l'église qui Tétaient le moins , et Ton restera convaincus que au fond il y a aujourd'hui plus de christianisme qu'alors. Je ne parle ni du christianisme ni des prédicateurs du moyen-âge; on sait quels reproches les Maillard et les Menot étaient obligés d'adresser aux hommes de leur temsj et cependant déjà la civilisation était sur le point de renaître.
qu'à nous , sans que la foi chrétienne ait subi aucune atteinte de toutes ces variations ; au contraire, au milieu de ces variations de dogme, elle est restée toujours la même ; elle a même gagné en largeur et en profondeur , à mesure que sous l'influence d'une philosophie plus humaine et plus complète , la théologie , brisant ses vieux cadrés , Ta traduite en des idées dç plus en plus larges et pures. Plaignez vous de la théologie; accusez la d'être restée stationnaire et de n'avoir pas suivi le mouvement de la philosophie moderne qui devait la guider ; rejetez les systèmes surannés; mais la religion essentiellement distincte de la théologie , ne souffrira aucune atteinte , et au lieu de nous offrir une foi nouvelle , présentez nous une nouvelle théologie , c'est-àdire, une nouvelle traduction en idées du sentiment chrétien , une traduction qui soit en harmonie avec nos principes philosophiques , avec notre vie, avec notre temps, avec notre civilisation.
L'Eclectisme a donc raison de ne pas vouloir se détacher du christianisme et de s'en tenir à lui. Il est même probable que plus tard, quand il sera devenu la philosophie populaire , il aura à s'unir plus étroitement avec lui pour en donner une formule répondant à ses principes , et à faire
sur la théologie le même travail qu'il a commencé pour la philosophie. Jusqu'ici les systèmes théologiques chrétiens ont été aussi exclusifs que les systèmes philosophiques. Mystique et réaliste au moyen-âge , la théologie tend depuis la naissance au rationalisme et à l'idéalisme . Le besoin d'une conciliation de ces deux tendances exclusives se fera sentir , dès que l'esprit tolérant et conciliateur de l'Eclectisme sera généralement compris. C'est même un fait digne de remarquer que le premier grand philosophe éclectique des tems modernes, Leibnitz, a consacré une partie de ses travaux à essayer de réunir le catholicisme et le protestantisme (1). C'est à l'Eclectisme en effet qu'il appartient de ramener à une unité supérieure le christianisme aujourd'hui partagé en tant
(1) Un de ces vagues instincts qui ne trompent guère, a déjà armé contre l'Éclectisme tous les systèmes théologiques exclusifs. Leurs représentants ne comprennent pas trop peut-être ce qu'ils ont à craindre de son esprit large et conciliant, mais tendant à renverser tous les excès; cependant ils ont senti qu'il y avait là pour leurs idées un principe ennemi et menaçant. Il est certain en effet que tôt ou tard l'exclusisme devra tendre à disparaître du champ de la théologie devant un éclectisme bien entendu. Mais comme des ruines des systèmes exclusifs devra sortir en même tems un système plus complet , il n'y aura pas lieu de se plaindre du changement, et la religion ne pourra que gagner à être mieux traduite en idées.
de camps ennemis. C'est à ces principes éminemment conciliants , à cette philosophie qui cherche partout ce qui unit et repousse ce qui divise , qui fait ressortir les points du contact des idées les plus opposées en apparence , que le monde devra le retour du christianisme à l'unité. Voila du moins une œuvre qui est belle à tenter et qui semble revenir de droit aux successeurs de Leibnitz. Mais c'est plutôt par une action indirecte que par une action directe que l'Eclectisme doit agir sur la théologie. Qu'il forme l'esprit du siècle, et cet esprit saura bien ensuite interpréter le sentiment chrétien selon ses principes philosophiques.