CHAPITRE II
Vexclusisme est la cause des erreurs des systèmes
philosophiques.
L'histoire de la philosophie ne nous montre dans les différons systèmes philosophiques qu'une seule et même philosophie à différons degrés de développement, comme aussi que des principes particuliers , dont chacun est la base d'un système, que les rameaux d'un seul et même tout. Hegel.
Pendant long-temps on n'a considéré l'histoire de la philosophie que comme le tableau des abberrations de l'esprit humain. De ce point de vue on n'était nullement surpris de rencontrer tant de systèmes contraires et opposés ; c'était là tout autant de marques de la faiblesse et de la folie de l'intelligence. Une fois qu'il était admis que la raison est incapable d'arriver à la vérité , il était naturel qu'on ne se fit aucun sdaipule de prendre tou-
tes ses productions pour des absurdités , et qu'on ne sentit pas le besoin de chercher la cause de ces variations infinies ; cela qjait logique.
Mais dès que cette opinion avancée et soutenue par les théologiens qui s'imaginaient d'autant plus honorer Dieu qu'ils le supposaient père d'enfants plus absurdes, eut disparu devant les idées plus saines de la philosophie , dès qu'on envisagea l'histoire des opinions humaines d'un autre point de vue , on fut arrêté par une difficulté, Commententendre ces éternelles variations ? On eut re-
cours pour les expliquer à bien des raisons ; on invoqua des causes extérieures , des causes intérieures , la liberté , la limitation de l'esprit humain, etc. Tout cela était peu satisfaisant; on pouvait toujours dire , nous savons bien pourquoi l'esprit humain ne connaît pas toutes choses , puisqu'il est fini ; mais pourquoi dans l'étroite sphère où il est enfermé, ne voit il pas toujours les choses de la même manière et sous la même forme? D'un autre côté beaucoup de philosophes étaient assez volontiers portés à croire que tout le monde s'était trompé jusqu'à eux et que dorénavant on marcherait sur leurs traces dans la voie de la vérité. Mais ces belles promesses ne séduisaient que quelques esprits et laissaient indifférens tous les autres.
Une difficulté analogue s'était présentée aux Néoplatoniciens. Ils Favaient tranchée en décidant que les variations qui existent entre les divers systèmes, ne sont qu'apparentes et que le fond de toutes les philosophies est le même. C'était là une pensée ingénieuse , mais singulièrement difficile à soutenir, quand on arrivait aux faits et aux détails. Aussi restà-t-elle dans le champ des spéculations et ne fut-elle pas mise en pratique. Ce fut là un désir d'Éclectisme, l'Éclectisme dans son enfance.
Leibnitz , le premier éclectique des temps modernes , fut aussi le premier qui chercha à donner une solution philosophique de ce difficile problême. Nous avons déjà cité les paroles célèbres qui contiennent le principe d'après lequel il pensait qu'on peut ramener tous les systèmes à l'unité. Il lui Sembla que les systèmes philosophiques avaient raison quand ils affirmaient une idée, puisqu'ils en avaient constaté l'existence , mais qu'ils pouvaient bien s'être trompés en niant une autre idée, parce que sa non-existence ne suivait pas nécessairement du fait qu'elle n'avait pas été apperçue et analysée. Ainsi la vérité des systèmes , en même temps que ce qui pourrait les conduire à l'unité], serait dans l'affirmation , leurs erreurs et leurs discordances dans des négations aven-
turces et précipitées. Cette solution donnée par Leibnitz a été reprise et soutenue de nos jours par FÉclectisme.
Cependant c'est plutôt là l'indication d'un principe de solution que la solution elle-même. Car, enfin , on peut encore demander : pourquoi ces négations ? quelle en est la cause ? pourquoi les uns n'ont-ils vu que la matière , les autres que l'esprit? etc.
L'Éclectisme moderne , en complétant l'idée de Leibnitz , qu'il adopte du reste et qu'il prend pour point de départ (i) , a donné la solution tout entière.
La manière dont chaque école considère et ré-
(1) «Voilà donc Leibnitz, dit M. Cousin, se séparant également du sensualisme de Locke et de l'idéalisme de Descartes , et ne rejetant absolument ni l'un ni l'autre : c'est là , selon moi , l'idée fondamentale de Leibnitz , et vous sentez que j'y applaudis de toutes mes forces. Pourquoi ne le dirai-je pas? Puisqu'on cherche à ces faibles leçons des autécédens , je le reconnais bien volontiers , c'est à Leibnitz qu'elles se rattachent; car Leibnitz!, ce n'est pas seulement un système, c'est une méthode, et une méthode théorique et historique à la fois , dont le caractère é minent est de ne rien repousser et de tout comprendre pour employer tout. Telle est la direction que nous nous efforçons de suivre ,, et celle que nous ne cesserons de recommander comme la seule , comme la véritable étoile sur la route obscure de l'histoire de la philosophie. » Cours de 1829, tom. i, p. 476.
— absout les questions philosophiques dépend de sa méthode ; qu'elle le sache ou non , son système est intimement lié à la méthode qu'elle adopte.
Sa méthode à son tour dépend de l'idée qu'elle se fait de la faculté de connaître. Selon qu'elle croit que l'esprit humain arrive à la vérité par telle ou telle voie , elle se fait une méthode , d'après laquelle elle procède à la solution des questions philosophiques.
Or, l'homme a deux instruments de connaissance, les sens et la raison. De là, selon qu'on donne une importance exclusive à l'un ou à l'autre de ces instruments, deux méthodes différentes , l'une toute d'observation , l'autre toute de de raisonnement. Il arrive rarement qu'elles soient aussi tranchées que nous le supposons ; mais il sul&t d'une préférence pour l'un et pour l'autre de ces deux éléments pour que la méthode devienne partiale et exclusive (1).
(1) « D'après une loi de la nature dans le monde des organisations extérieures, la supériorité d'un organe est toujours punie par un vice dans les autres parties ; il arrive quelque chose d'analogue dans les systèmes philosophiques. La direction que prend le talent d'un penseur et qui constitue son individualité dans la science, cette direction se développant entièrement, écrase inévitablement les autres. » J. H. Fichte.
pétons , c'est par leurs négations que les systèmes sont faux. En niant une partie de la réalité ils tombent dans une erreur qui se creuse d'autant plus profondément que leur négation première les entraine à une foule de fausses conséquences qui finissent par entourer le système entier d'un épais nuage d'invraisemblance. « Ce n'est pas, en effet, lorsqu'il affirme, qu'un système est dans l'erreur; mais lorsqu'il nie, lorsqu'il tente de renverser toutes les autres doctrines. Erreur et intolérance sont synonimes. On n'est pas matérialiste pour croire à l'existence de la matière , mais parce qu'on nie celle de l'esprit. On n'est pas idéaliste rêveur, à la manière de Berckley et de Fichte, pour admettre les actes et les produits de la pensée, mais lorsqu'on nie le témoignage et l'empire des sens. Ce n'est pas en affirmant les attributs infinis de la cause première que l'on tombe dans le panthéisme ; mais en niant la liberté et la personnalité humaines. On n'est pas mystique quand on cherche à élever son âme jusqu'à Dieu sur les aîles de la méditation et de la prière; mais quand, les yeux levés vers le ciel et les bras croisés sur la poitrine , on oublie ses devoirs envers ses semblables et envers soimême ; quand une fausse exaltation nous fait mé-
connaître le but sublime de notre vie terrestre et sociale (1). »
Comment se fait-il , demandera-t-on , qu'on se soit apperçu si tard que l'exclusisme est la source de toutes les erreurs des systèmes philosophiques; qu'ils ne sont faux que parce qu'ils négligent quelques élémens et qu'ils veulent remplir ces* lacunes par des hypothèses ou des analogies forcées ?
Il faut remarquer qu'une idée n'est jamais abandonnée , tant qu'il reste quelque espoir de pouvoir par elle donner une explication satisfaisante. Or , tant que le sensualiste a pu croire que les systèmes sensualistes qui lui étaient antérieurs, n'étaient insuffisants que parce qu'ils n'étaient pas assez développés, que parce qu'ils n'avaient pas fait une étude assez approfondie , une analyse assez exacte des élémens de Ja sensibilité , il a bien pu rester persuadé qu'un travail plus complet , fait de son point de vue , donnerait enfin la véritable solution de tous les problèmes; il a donc dû persévérer dans la tendance de son école. On peut en dire autant de l'idéaliste. De^là il est arrivé que chaque philosophe a repris le travail du point de
(1) Franck, discours sur les systèmes de philosophie, p. 1 1 et
vue de son école , Fa poussé un peu plus loin qu'on ne l'avait fait jusqu'à lui , a mieux analysé la partie qui était accessible à sa méthode , a fait une synthèse, exclusive toujours, mais dans son exclusisme plus complète que les précédentes, jusqu'à ce qu'enfin idéalisme et sensualisme ayant parcouru la carrière dans laquelle ils étaient chacun engagés , ont atteint leur dernière limite et se sont arrêtés , incapables de produire plus et autre chose que ce qu'ils avaient fait jusqu'alors.
Ce n'est qu'au moment que leur impuissance est démontrée, qu'ils ont atteint chacun leurs dernières conséquences , que le sensualisme a épuisé tout ce qu'il peut embrasser de son point de vue , que l'idéalisme est arrivé au point au-delà duquel il ne peut plus rien imaginer, ce n'est qu'en ce moment qu'on peut sentir la nécessité de quelque chose de supérieur au seul sensualisme et au seul idéalisme. Aussi long-temps qu'ils n'ont pas touché l'un* et l'autre leurs dernières limites , on peut croire qu'on pourra arriver par l'un d'eux à une solution complète et générale ; mais dès qu'ils sont épuisés, dès que leur incapacité est sentie, une méthode plus vraie en même temps que plus large doit être cherchée et trouvée. On ne peut nier que l'école de Gondillac n'ait conduit le sensualisme
jusqu'à son point extrême , et que l'école de Kant n'ait donné à l'idéalisme sa plus haute expression. Un système plus entièrement sensualiste que celui de Condillac , est tout-à-fait impossible ; comme il est aussi impossible d'être plus idéaliste que l'école de Kant. Il est prouvé par là que l'idéalisme et le sensualisme ont fini leur temps et doivent faire place à une méthode complète et non exclusive. L'Éclectisme renonçant à toute considération simpliste des choses , se présente comme cette méthode capable de tenir compte de tous les élémens et de les tous expliquer.