CHAPITRE III
V Éclectisme 9 seul moyen d? éviter Pexclusisme.
Les doctrines exclusiyes sont dans la philosophie ce que les partis sont dans l'État. L'Éclectisme tend à substituer à leur action yiolente et irrégulière une direction ferme et modérée qui emploie toutes les forces , n'en n'églige aucune , mais ne sacrifie à aucune Tordre et l'intérêt général. Cousin.
La fausseté des systèmes philosophiques est le résultat de leur méthode exclusive et de leur oubli de certains élémens ; nous venons de le prouver. Montrons maintenant comment l'Eclectisme peut seul faire éviter ce double écueil, comment il peut d'un autre côté être une méthode qui tienne compte de tout , et de l'autre faire une analyse exacte et complète.
« Voyez; vous contentez-vous de l'un ou de l'autre de ces deux systèmes exclusifs (le sensua-
lisme de- Locke et l'idéalisme de Kant? Vous condamnez à l'immobilité votre propre pensée ; ou bien il faut laisser là le système de Kant comme celui de Locke , passer outre , et faire comme l'humanité et le monde qui , je pense , n'ont nulle envie de s'arrêter à la fin du dix-huitième siècle. Vous voilà donc cherchant un nouveau système. Mais cherchez autant qu'il vous plaira , étudiez , approfondissez , comparez tous les systèmes qui ont paru depuis trois mille ans , et vous verrez qu'en dernière analyse ils peuvent se réduire à ceux-là même que vous venez de rejeter , à l'idéalisme et au sen* sualisme ; de sorte que ni vous ne pouvez vous arrêter à ces systèmes , ni vous ne pouvez en sortir. D'un côté il vous est démontré que ni l'un ni l'autre ne sont le dernier mot du genre humain , et de l'autre il vous est démontré aussi qu'il n'y a pas un seul autre système spécial qui ne soit réductible à l'un ou à l'autre de ces deux là. Comment donc faire ? Etant ainsi éliminées les deux mauvaises solutions , qui consistent à adopter l'un ou l'autre de ces systèmes ou à se tourmenter pour en chercher un nouveau qui ne serait que l'un ou l'autre plus ou moins modifié , on arrive , par voie de dégagement , à la seule solution qui reste , savoir : l'union des contraires , l'aban-
don de tous les côtés exclusifs , par lesquels les deux systèmes se repoussent ; l'adoption de toutes les vérités qu'ils renferment, et par lesquelles ils se sont établis dans le monde et se sont élevés à la hauteur de systèmes historiques ; et la combinaison de toutes les vérités dans un point de vue plus compréhensif que l'un et que l'autre système, capable de les contenir, de les expliquer et de les achever tous les deux. Après l'idéalisme subjectif de l'école de Kant , l'empirisme et le sensualisme de l'école de Locke , développés et épuisés dans leurs derniers résultats possibles , il n'y a plus d'autre combinaison nouvelle que l'union de ces deux systèmes dans le centre d'un vaste et puissant Eclectisme ( 1 ) . »
L'Eclectisme , seul système qui soit encore possible , peut seul , prétendons nous , faire éviter tout exclusisme. Dabord seul , il peut , en conciliant les deux méthodes incomplètes dont on s'est servi jusqu'à ce jour , fonder une méthode nouvelle qui s'applique à tous les ordres de faits , qui ne laisse en dehors ni ce qui tient à la sensibilité , ni ce qui est du domaine de la raison. Seul encore , dans le travail philosophique il peut nous conduire à tenir compte de tous les élément dont la considéra-
(i) Cousin, cours de l'hist. delà phil. 18*8, 13« leçon, p. ÎS-IS.
tion est nécessaire pour la solution des questions philosophiques, à n'en oublier, à n'en négliger aucun , et par conséquent à n'en expliquer aucun par .de vaines hypothèses , en un mot à faire autant que possible une analyse complète.
L'éclectique , en effet , au lieu dç s'attacher à une seule des deux méthodes que nous avons indiquées , commence par reconnaître la valeur de l'une et de l'autre et la nécessité de ne plus les séparer. Il trouve dans la nature de l'homme la raison de la légitimité de l'une et de l'autre ; il voit dans l'histoire quelles ont conduit Tune et l'autre à des résultats vrais , quand on ne les laisse pas isolées , et il en conclut qu'il faut les adopter toutes les deux. Le spectacle des erremens dans lesquels a conduit l'usage exclusif de chacune d'elles le confirme dans cette idée (i).
• L'éclectique ne se renferme pas non plus dans un seul côté de la réalité ; il a la prétention et le désir de ne rien négliger, de tout voir, de tout examiner. Il ne se borne pas \ avec les sensualistes , à explorer le champ de la sensibilité, ni avec les idéalistes celui de la conscience ; il les parcourt l'un et l'autre , il en observe les phénomènes
(1) Cousin , fragmens, 3« édit., tom, i, p. 8-6.
divers et il essaie de les ramener, non k une seule cause , mais à toutes leurs causes. Comme sa méthode lui ouvre toutes les directions dans lesquelles rayonne la réalité , il lui est facile de les parcourir toutes. Ainsi l'Eclectique n'est pas seulement sensualiste ou idéaliste ; il est l'un et l'autre à la fois, moins toutefois les erreurs de l'un et de l'autre, erreurs nées de leur prétention à expliquer , les uns les phénomènes de la sensibilité par la conscience , les autres les phénomènes de la conscience par la sensibilité (1).
Précisément parce qu'il tend à la conciliation de toutes les portions de vérité qui se rencontrent dans les systèmes exclusifs , l'Eclectisme repousse tout exclusisme et seul peut éviter ce dangereux écueil.
Un philosophe Allemand moderne , M. Fichte , qui quoique parti d'un autre point de vue que M. Cousin, est cependant arrivé à une doctrine philosophique analogue , représente très bien , selon nous , le rapport de l'Eclectisme aux systèmes «exclusifs.
« Ce nouveau système , dit M. Fichte (2) , trouve
(1) Cousin, fragmeus, 3 e édit., tom. i., p. 7-8.
(2) Du but de la philosophie moderne, p. 15-
son droit à paraître en ce qu'il est la plus haute exposition aujourd'hui possible de la philosophie, puisqu'il embrasse tous les différens côtés qui se sont développés jusqu'à présent dans la science.
» La vérité première n'est pas un idéal creux r après lequel ont couru , comme après quelque chose d'inabordable, tous les systèmes particuliers qui s'approchaient d'elle , et restaient cependant toujours en dehors de son cercle ; elle est précisément ce qui est toujours présent en eux , ce qu'ils contiennent tous. Ce nouveau système se présente , il est vrai , comme en opposition aux autres systèmes , mais au fond il ne prétend que les dépouiller de leurs particularités extérieures et les ramener à l'unité.
» Dans les produits de la nature , cette variété de l'unité , cette variation de formes d'un type premier commun nous remplit d'admiration; il en est de même dans la sphère de l'esprit , là où la liberté et la nécessité s'entrelacent si intimement. Dans la spéculation comme dans l'art, cette va-^ riété des produits de l'esprit doit pouvoir s'étendre jusques aux formes les plus disparates , sans qu'elle cesse pour cela d'exprimer toujours en soi par de nouveaux côtés l'image de la vérité première. Le mérite et la profondeur de ses considé-
rations consistent à trouver comment un anneau de la chaîne éternelle , quelque isolé qu'il soit , a pu cependant tenir l'esprit qu'il a saisi , sous une puissante conviction. Ce qui s'y trouve de positif et de vrai , n'est devenu faux que par son isolement , et n'a pu perdre dans cette forme sa force naturelle de conviction. Ce n'est là qu'une goutte de la source de la vérité ; mais cette goutte peut encore rafraichir et réjouir l'esprit. Aussi les opinions isolées et particulières doivent d'abord se dépouiller de la roideur de leurs formes, pour passer dans un cadre plus large et plus étendu.
« Les zoologues des temps modernes , conduits par l'expérience et l'analogie , n'ont pu s'empêcher de trouver dans chacune des formes des genres et des familles l'idée d'un animal premier , d'un idéal , qui se montre dans les espèces diverses à différents degrés de perfection. De même les systèmes particuliers sont cette philosophie première, vue sous ses différents côtés et dans ses divers degrés de développement. »
Ce système complet dont chaque système particulier ne réfléchit qu'un rayon , c'est celui que veut reproduire l'Eclectisme , en recueillant tous ces rayons divers et en les liant en un faisceau. L'histoire prouve l'impuissance de tous les systèmes ex
clusifs ; il s'agit maintenant de montrer que l'Eclectisme est capable , dans l'application, de fondre en un tout plus relevé les fragmens de vérité qu'ont aperçus les différentes philosophies qui se sont succédées jusqu'à ce jour.