CHAPITRE IV
L'Éclectisme comme méthode*
11 me semble qu'il est arrivé aujourd'hui pour la philosophie une époque bien marquée de changement , et qu'elle demande un plus grand cercle et une plus large exposition systématique. Le»
deux tendances absolues opposées , la réflective et la dialectique , sont arrivées à leurs dernières limites ; il faut aujourd'hui le» combiner en un tout. Chacune doit venir ici avec ses droits , mais aussi avec ses limitations propres ; et c'est là le point de vue particulier du système que nous donnons pour nécessaire.
J. H. FlCIITE.
La plupart de ceux qui repoussent l'Eclectisme se le représentent comme un procédé arbitraire f d'après lequel chacun choisit à son gré dans les systèmes philosophiques ce qui peut lui paraître le plus probable ; c'est bien là l'Eclectisme de Cicéron , celui contre lequel M. Leroux s'élève avec
force, mais ce n'est pas l'Eclectisme de M. Cousin. La méthode éclectique Cicéronnîene , si toutefois on peut donner le nom de méthode à ce qui n'est qu'un procédé assez grossier et non systématique, ne peut en aucune façon éviter l'exclusisme ; elle n'est jamais certaine de prendre ce qui est fondé en raison , ni de prendre tous les élémens dont il faut tenir compte ; le choix n'est déterminé que par le sentiment particulier de celui qui le fait ; il variera avec les individus , ce qui paraît probable à l'un, n'ayant aucune apparence de vérité pour un autre. Ainsi ce procédé ne va qu'à faire un triage arbitraire et incertain au milieu des systèmes philosophiques. Toutes les objections qu'on présente d'ordinaire à l'Eclectisme , atteignent celui-ci , mais non l'Eclectisme moderne qui est essentiellement différent.
L'Eclectisme moderne , en effet , ne procède jamais arbitrairement et ne choisit pas ce qui lui plait . Ce que l'histoire prouve être essentiel , lui est nécessairement imposé ; il ne peut le repousser , et c'est par là même qu'il peut éviter tout exclusisme. Il ne se permet point de rejeter aucun des élémens que l'esprit humain a mis en lumière dans son développement. Convaincu que les systèmes ne s'attirent pas des partisans par ce qu'ils ont de faux ,
autres ne sont que des variétés , il se sent forcé de reconnaître comme vrai ce qui fait la base de chacun d'eux, c'est-à-dire Pexistence de l'esprit et celle de la matière. Cela admis, chaque fois que la spéculation, tendra à s'en écarter , l'Eclectisme devra l'arrêter comme exclusive , comme penchant vers l'erreur , et la ramener à l'acceptation de ce qu'il a reconnu pour inaliénable.
Tel est l'Eclectisme comme méthode. Comme on le voit , il ne se permet pas d'aller prendre à son gré ce qui lui plaît dans le trésor des opi-
qu'il n'y a que deux systèmes fondamentaux , l'idéalisme et le sensualisme. C'est à ces deux là que tous les autres peuvent se ramener. Le mysticisme n'est ou qu'un idéalisme outré ou que la négation delà puissance de la faculté de connaître; dans l'un et l'autre cas il ne donne rien de nouveau à la philosophie. Le scepticisme ne fournit pas non plus d'élémens nouveaux à la connaissance ; son rôle est de faire voir ce qu'il y a d'exclusif et de faux dans les systèmes qu'il nie, et sous ce rapport il a une grande valeur historique. Quoiqu'il soit facile de sentir l'importance qu'a pour l'histoire la succession du dogmatisme , soit idéaliste , soit sensualiste , du scepticisme et du mysticisme , l'Eclectisme doit considérer principalement l'idéalisme et le sensualisme. Si l'on remarque que l'un et l'autre de ces deux systèmes ont leur raison dans les deux facultés de connaître que possède l'homme , les organes des sens et la raison , on se rendra facilement compte de leur existence et on comprendra bien vite qu'ils sont fondés dans la nature même de la faculté de connaître en général , en même tems qu'on restera convaincu de la nécessité de ne pas séparer deux choses qui se complètent mutuellement.
nions humaines ; il ne ferait ainsi qu'une bizarre mosaïque. 11 n'accepte que ce que l'histoire tout entière a montré ferme et persistant au milieu de la variété des systèmes , que ce qui est démontré être fondé dans la nature même des choses , que ce que l'humanité a pour ainsi dire sanctionné de son approbation universelle.
L'éclectique se met ainsi à l'école de tous les philosophes qui ont laissé une trace brillante de leur passage dans Fhistoire de l'humanité ; il écoute leurs enseignemens avec soin , mais aussi avec esprit de critique. Il cherche à comprendre jusqu'où ils sont restés dans là vérité et quel est le point où ils s'en sont écartés ; il essaie alors de se rendre compte des causes qui les ont égarés. Et ce travail n'est pas seulement une gymnastique dans laquelle son esprit se redresse et prend une vigueur nouvelle ; c'est encore , c'est surtout une véritable étude philosophique de toutes les questions qui forment le champ de la philosophie. Ce n'est pas seulement une introduction , une préparation à la tractation des problêmes; c'est cette tractation elle-même , tractation faite par tous les siècles et par tous les génies dont s'honore l'humanité (1). L'histoire devient ainsi la véritable école
(1) « L'histoire de la raison humaine, ou Phistoîre de la phi-