CHAPITRÉ V
De P Éclectisme comme système
En réunissant tous les systèmes incomplets , on aurait une philosophie complète , adéquate à la totalité de la conscience. Cousin.
Nous ne pouvons pas avoir ici la prétention d'examiner tous les matériaux que l'Eclectisme a déjà amassés pour la formation du système supérieur à tous les systèmes exclusifs qui Font précédé , ni les solutions qu'il a données déjà à une foule de questions importantes. Nous serions entraîné par là beaucoup plus loin que nous ne pouvons nous le proposer. Nous nous bornerons à considérer quelques objections et quelques difficultés qu'on lui a présentées.
Il faut reconnaître d'abord que l'Eclectisme n'a point encore coulé un système tout d'une pièce ; on en peut bien déjà lier de nombreux fragmens
et en prévoir la solution générale ; mais ce système n'a pas été exposé dans son ensemble. Est-ce là une raison pour établir et décider que la méthode éclectique est impuissante à fonder une doctrine philosophique? 11 ne nous le semble point. Que Ton considère en effet quels travaux immenses exige déjà cette méthode avant de donner le droit de systématiser. Cette sage lenteur est même déjà , selon nous , un signe de solidité. Le philosophe ne procède pas comme l'homme léger qui est pressé de vivre et de jouir. Il étudie et examine long-temps et avec soin avant de se prononcer sur des matières si graves et des sujets si difficiles. Il est rare que des systèmes enfantés dans quelques heures , aient quelque validité. Il est vrai que M. Leroux indique un procédé bien facile de produire des systèmes philosophiques , procédé qui n'est pas nouveau et qui, comme beaucoup d'autres doctrines de M. Leroux , a été emprunté à Schelling. La philosophie n'est pas , selon lui , une affaire de réflexion , mais d'inspiration ; on est philosophe comme on est poète ; c'est même là , si je ne me trompe , une phrase de Schelling. Le philosophe est inspiré, dit M. Leroux.
Qu'entend-on par là ?
Veut-on dire que le philosophe entrevoit parfois spontanément et comme par intuition des idées qu'il éclaircit et féconde par la réflexion ? C'est là une vérité incontestable, que l'Eclectisme a certes assez proclamé ; mais ce qui constitue le travail philosophique , ce n'est pas l'inspiration , mais la réflexion ; la philosophie n'est même, subjectivement, que les efforts que fait la raison pour se rendre compte des idées qui la frappent et qu'elle rencontre.
Veut-on dire que l'imagination entrevoit mieux la vérité que la raison? On détruit par là toute véritable philosophie ; on ouvre la porte aux plus grands abus , et l'esprit philosophique disparaît devant un mysticisme plus ou moins poétique.
C'est ce qui arriva en Allemagne quand Schelling , dont on ne saurait mettre en doute le sens philosophique , eut voulu , par réaction contre l'école de Kant , fonder la philosophie sur ce qu'il appelle l'intuition. Chaque jour vit naître et mourir quelque système bizarre , fruit d'une imagination exaltée , s'annonçant pompeusement comme capable de construire Dieu , le monde et l'homme avec la plus admirable clarté et la facilité la plus étonnante. Les plus raisonnables de ceux qui étaient engagés dans cette funeste route , se récrié-
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rent contre l'abus qu'on faisait de leur méthode , sans s'apercevoir qu'ils n'en étaient que la conséquence naturelle (1) , et il ne fallut rien moins que les mordantes attaques de Hegel pour arrêter ce débordement de philosophie poétique (2).
Que l'on considère encore que l'Eclectisme , dans sa forme complète et entière , n'est que de hier et qu'il a eu déjà assez à faire de s'asseoir comme méthode. Si, quand Bacon indiqua sa méthode d'observation , on lui avait objecté qu'elle ne pourrait jamais fonder de système parce qu'elle n'en avait pas encore produit , il aurait été en droit de repousser cette objection précipitée et de répondre qu'on attendit un peu , et que dans des choses si difficiles tout ne se fait pas en un jour. Dans tous les cas on ne peut trouver ici une
(1) C'est aiusi qu'on voit Steffens se plaindre daus la préface de sa. science de la nature de cette union déraisonnable de la philosophie et de la poésie. «Quelques uns, dit-il, ont entendu dire que la poésie et la philosophie, la science et Part sont une même chose, et ils en ont conclu qu'on pouvait les marier , ce qui , comme on pouvait le penser, a été également défavorable à toutes les deux. »
(2) Hegel au commencement de son encyclopédie philosophique s'étonne que quand il faut du tems et du travail pour apprendre à faire un soulier , quoique ou en ait la mesure et la forme à son pied, on s'imagine pouvoir produire quelque idée philosophique sans peine et sans étude.
raison de rabaisser le mérite de celui qui à ouvert la route , même quand il aurait manqué de forces pour la parcourir tout entière.
Quod si défïciant vires , audacia certc La us crit : in magnis et voluissc sat est.
Enfin, que l'on considère qu'il n'est pas juste de conclure de fait que la méthode éclectique n'a pas produit de systèmes à cette assertion générale qu'elle n'en peut pas produire. D'abord le fait n'est vrai que dans d'étroites limites. 11 est certain que la méthode éclectique a déjà mis au monde bon nombre de vérités aussi-grandes que fondées ; il est inutile de les rappeler ici (1). Ensuite il faut
(1) On peut considérer, par exemple, la théorie éclectique de la psychologie comme formée. Dans la préface de la l. re édition des fragmens , M. Cousin en trace les traits principaux. Le résultat de cette théorie est que la conscience contient trois facultés : la sensibilité , l'activité libre et la raison , et que tous les faits de conscience peuvent se ramener à ces trois choses, faits sensibles , faits volontaires , faits rationnels. M. Leroux a jugé à propos de s'élever contre cette théorie ; mais , ce qui au reste ne peut nous surprendre, c'est pour arriver à un résultat à peu près équivalent. La synthèse est un éclectisme déguisé, avons-nous déjà dit; de même la psychologie de M. Leroux n'est qu'un remaniement de celle de M. Cousin; Les mots et les noms sont changés ê le fond est le même. Eu effet, pour M. Leroux, le moi, dès qu'il agit, se montre comme sensation , sentiment et connaissance. La connaissance est une affirmation; ce qui affirme, c'est le moi. Puisque le
juger la méthode , non d'après ce qu'elle a fait , mais sur sa valeur elle-même. Est-elle vraie ? estelle juste ? et si elle Test , ainsi que nous croyons l'avoir démontré , il est impossible qu'elle ne conduise pas tôt ou tard à un système complet ; toute méthode porte déjà en soi un système , il ne faut
moi affirme , il se distingue de ce qu'il affirme ; s'il s'en distingue , il le voit donc hors de lui ; or il ne peut voir son objet hors de lui sans que cet objet ne soit pour lui une sensation ; et dès l'instant que la sensation et la connaissance existent f un troisième terme surgit nécessairement , qui est le sentiment , c'est-à-dire , l'impression que la sensation produit dans le moi qui connaît ; voilà la théorie psychologique de M. Leroux. La sensation représente le non-moi, la connaissance le moi, et le sentiment le rapport du moi au non-moi. Or, remarquez que le moi n'est pas posé ici comme une activité , mais comme une pure passivité, et c'est là une grave et dangereuse erreur. M. Leroux l'a bien senti; aussi il a affirmé que le moi est une force ; mais ce qui. est fort singulier, c'est que le moi n'est une force que en taut qu'il ne se manifeste pas, c'est-àdire, qu'il n'agit pas , c'est à-dire encore , une force inactive , mot» qui ne peuvent s'accoupler. — Sauf cette double erreur, cette théorie est la même que celle de M. Cousin. Le moi est ici une activité libre , une volonté , le non-moi est représenté dans la sensation et par la sensation, la raison est le lien du rapport du moi et du nonmoi. Telle est en deux mots cette psychologie ; elle estclaire, complète, vraie; -elle fait la part de chaque chose et elle, représente chaque élément par son caractère déterminant. La connaissance n'est pas ici un des élémens du moi , ainsi que le dit mal à propos M. Leroux par une étrange confusion de mots ; la connaissance est la possession du moi , et elle résulte des trais élémens du moi T de la sensation , de la volonté et de la raison r
que l'en faire sortir ; mais il y est aussi sûrement contenu que le chêne est renfermé dans le gland. Il est vrai que cette méthode demande plus que tout autre un travail laborieux , puisque au travail de la pensée elle veut qu'on joigne l'étude de l'histoire ; mais il ne s'agit pas du travail et du temps qu'elle exige ; il s'agit de sa puissance ou de son impuissance à produire un système philosophique. Envisagée sous ce point de vue , qui est le vrai , la question est résolue.
Non , nous dit-on , vous n'arriverez jamais à un système complet par votre méthode , vous constatez l'existence de deux systèmes fondamentaux ; vous les dites irréductibles l'un dans l'autre ; vous les tenez pour aussi vrais , pour aussi faux l'un que l'autre ; par conséquent pour vous tout est vrai , tout est faux ; vous ne pourrez qu'arriver enfin au scepticisme , à une indifférence complète sur tout.
Il est en philosophie une foule de questions qui, selon qu'elles sont envisagées, reçoivent des solutions qui paraissent se contredire. C'est ainsi , par exemple , qu'en partant de l'idée de la prescience de Dieu , on est arrivé logiquement à la négation de la liberté de l'homme, tandis que en partant de l'idée de la liberté de l'homme on
est arrivé aussi logiquement à la négation de la prescience de Dieu. Sera-t-on obligé par là de n'admettre que Tune ou l'autre de ces vérités? Ne pourra-t-on pas arriver à la prescience de Dieu et à la liberté de l'homme malgré ces raisonnemens contraires? Et n'y aura-t-il pas un moyen de concilier ces deux choses , prescience divine et liberté humaine ? Leibnitz a essayé cependant d'un moyen de les concilier ; M. Jouffroy a repris cette idée de Leibnitz , et il y a peut-être encore bien d'autres solutions possibles de cette difficulté. Deux idées qui semblent s'exclure mutuellement r dont l'affirmation de l'une parait devoir entraîner la négation de l'autre , ne sont donc pas au fond inconciliables ; il ne s'agit que de se placer à un point de vue plus élevé. Que sera-ce de deux idées qui ne sont pas contraires , mais qui ne sont qu'irréductibles l'une dans l'autre ? Le spiritualisme ne peut pas se réduire dans le matérialisme , ni le matérialisme dans le spiritualisme ; c'est vrai ; autrement l'un serait la même chose que l'autre ; il n'y aurait pas deux faces dans la même question, il n'y en aurait qu'une ; ou si vous aimez mieux, deux manières de considérer la même chose , mais une seule. Mais l'idéalisme ne peut-il pas pour cela se concilier avec le sensualisme? Supposons qu'on décrive chaque façade extérieure du Louvre ; on
aura quatre descriptions irréductibles, puisqu'une façade n'est pas les autres façades. Cependant on pourra les fondre en une seule description de tout l'extérieur de l'édifice. De même il est possible de concilier des systèmes en soi irréductibles. Irréductible ne signifie pas inconciliable.
L'Eclectisme ne sera donc pas conduit par là dans le scepticisme ; au contraire l'Eclectisme est le seul système qui soit à l'abri des coups du scepticisme. Nous l'avons déjà dit, c'est la négation qui appelle le doute , et l'Eclectisme ne nie rien de ce qui apparaît comme vrai.
L'Eclectisme ne tient pas tout pour vrai et tout pour faux ; au contraire il fait dans chaque système la part de la vérité et la part de l'erreur ; il rejette celle-ci et garde celle-là avec soin. Loin de tomber dans cet excès des sophistes anciens , seul il donne un critère certain pour distinguer la vérité de l'erreur , ce qu'aucun système n'a pu faire avant lui .
Enfin on a reproché à l'Eclectisme de n'être qu'une aggrégation de parties diverses , sans lien qui les unisse , sans esprit commun qui les vivifie , et par là de ne pouvoir jamais donner rien d'homogène et d'unitaire , caractère essentiel d'un systerne.
Si cette objection était fondée , elle serait une forte présomption contre la valeur de l'Eclectisme ; mais elle ne nous parait pas admissible. Nous pouvons en effet remarquer d'abord qu'elle s'applique plutôt à l'Eclectisme Cicéronien qu'à l'Eclectisme moderne. Mais ensuite , comment croire que si , par la méthode éclectique , on arrive à avoir une connaissance exacte de la réalité , sans en négliger aucun élément , on n'aura pas en même temps une idée unitaire de l'ensemble? Si la circonférence est le centre développé , le centre est aussi la circonférence reployée , la connaissance de l'un donne la connaissance de l'autre. De même si l'idée mère d'un système peut donner les détails de ce système, parce qu'elle les contient, les détails d'un système peuvent aussi donner l'idée mère de ce système , parce qu'ils la contiennent à leur tour. Dans tous les cas , si le mot système impliquait nécessairement l'idée d'exclusisme , ce qu'on ne peut admettre , il vaudrait tout autant renoncer à avoir un système de ce genre que de ne l'acheter qu'à la condition d'être exclusif, c'està-dire , de négliger une grande partie de ce qui est i c'est-à-dire encore , d'être dans l'erreur.