CHAPITRE VI
V Éclectisme n*est pas une philosophie stationnaire .
Une fois sortie du berceau de l'cipérienee et lancée dans le monde par lamain du calcul , la science marche et s'avance avec le tems de conquête en conquête jusqu'au terme qui lui est assigné. Les siècles, en poursuivant ce* terme , le reculent sans cesse et le chassent pour ainsi dire devant eux.
Cousin.
Nous avons déjà dit que M. Leroux accuse l'Eclectisme au nom du progrès de vouloir enrayer la marche de l'humanité. Nous avons dit aussi que cette accusation nous paraît d'autant plus grave que le mot de progrès est devenu aujourd'hui le mot de ralliement de tous les cœurs généreux. Il suffit pour jeter une grande défaveur sur une idée, sur un système , de les présenter comme stationnâmes. Il importe donc de laver l'Eclectisme de ce reproche. M. Leroux prétend que
i .• Que l'Eclectisme se pose comme la véritable philosophie et que par là il tend à arrêter toute nouvelle recherche, toute idée nouvelle qui se ferait jour ;
2.° Qu'il s'est déclaré le champion du christianisme , religion vieillie , surannée , à laquelle doit succéder, pour le bonheur de l'humanité, une religion nouvelle , résultat de la philosophie moderne ;
3,° Qu'il est le soutien d'un système politique stationnaire , entravant la liberté et par là le bonheur du genre humain.
Voilà les trois points sur lesquels porte l'accusation ; nous allons les examiner l'un après l'autre.
On reproche à l'Eclectisme de vouloir sous le rapport philosophique être stationnaire , d'arrêter indéfiniment la marche et le développement de la pensée , de se poser comme la seule véritable philosophie , au-delà de laquelle l'espçit humain n'a plus rien à attendre , plus rien à découvrir.
Si telles étaient les prétentions de l'Eclectisme, il faudrait les repousser et les condamner , évidemment il n'est pas la borne sur laquelle viendra s'endormir l'humanité. La philosophie est es-
sentiellement mobile , comme l'esprit humain ; elle se développe sans cesse, et loin de lui faire un crime de cette mobilité , comme on le faisait autrefois du point de vue théologique , nous sommes disposés à y reconnaître un précieux avantage. On peut dire d'elle ce que Schlegel dit du philosophe : « On ne peut pas être philosophe , mais seulement le devenir ; on cesse de le devenir, dès qu'on croit l'être. »
Leibnitz crut autrefois qu'on pourrait , en conciliant dans une unité supérieure tous les systèmes précédens, arriver à une philosophie éternelle. «La vérité, dît-il, est plus répandue qu'on ne pense; mais elle est très souvent fardée et très souvent aussi enveloppée et même affaiblie , mutilée , corrompue par des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile ; en faisant remarquer les traces de vérité dans les anciens , ou pour parler plus généralement , dans les antérieurs , on tirerait l'or de la boue , le diamant de la mine , et la lumière des ténèbres ; et ce serait en effet perennis qucedam philosophia. » Opp. tom. v. p. 13.
Mais M. Cousin ne s'exprime pas aussi catégoriquement , parce qu'il sait bien que l'esprit humain ne peut pas posséder cette philosophie éternelle , mais qu'il peut seulement la réfléchir plus ou
moins dans ses traits principaux. Les systèmes exclusifs en reproduisent chacun quelques parties ; l'Eclectisme en reproduira une plus grande part qu'eux , par conséquent il en approchera davantage (1) ; par conséquent encore il sera plus vrai. Mais cela n'implique pas que , à un nouveau développement , Pesprit ne puisse pas encore en apercevoir quelques rayons inconnus à nous.
Au fond qu'est-ce qui' a fait naître cette objection ? un de ces malentendus si fréqûens chez M. Leroux* 11 y a eu ici confusion entre l'Eclectisme considéré comme méthode et l'Eclectisme comme système. Pour qu'un système éclectique put être éternel , il faudrait supposer qu'il a été fait une analysé complète de tout ce qui est et que l'esprit humain ne découvrira plus rien' dans le champ de la philosophie ; ce qui ne peut en aucune façon être admis. Mais on peut très bien con-
(1) « Retranchez toutes ces négations , ouvrez votre cœur et vos bras à tous ces hommes aveuglés par l'erreur , endurcis par l'intolérance., et vous aurez certainement une plus grande part de vérité, vous serez plus près de Dieu , vous vaudrez mieux que le meilleur d'entre eux ; mais pour cela vous ne l'aurez pas toute entière, cette vérité que vous avez recherchée avec tant d'amour : après avoir accumulé les richesses du passé , après y avoir ajouté toutes les idées de votre tems , vous serez obligés d'espérer encore dans l'avenir. » Franck, dise, sur lessystèm.
cevoir que l'Eclectisme comme méthode assistant à tous les développemens futurs de l'intelligence , travaille sans cesse dès ce jour à les fondre et les unir , à mesure qu'ils se font , dans des systèmes de plus en plus élevés. Que l'humanité déploie ses virtualités , qu'elle déroule ses trésors ; l'Eclectisme peut être là pour nouer tous les fils du tissu et ne faire qu'une seule toile , au lieu des mille petits filets que produit l'exclusisme.
Ce n'est pas une perennis quœdam philosophia que veut poser M. Cousin , mais une perennis quœdam methodus , non un système éternel , une philosophie immobile , mais une méthode éternelle et invariable , parce qu'elle répond à toutes les voies par lesquelles l'homme connaît, parce qu'elle tient compte de tous les instrumens de la connaissance et qu'elle les met tous en jeu.