LES ÉTUDIANTES POPULAIRES
... Dans une grandeville industrielle. Une école, le soir. Cours d'adolescentes et de femmes adultes. Les auditrices, très zélées, très désireuses de s'instruire, ont effort pour suivre la lecture à haute voix d'un précis d'hygiène.
On sent qu'elles sont harassées par le rude travail de la journée. Chaque « étudiante populaire » lit à son tour, au hasard de la place. Les mots un peu difliciles sont expliqués par l'institutrice qui s'ingénie à être claire, à trouver des termes accessibles à la moyenne des intelligences.
On arrive à un passage sur les aliments chauds dont l'usage est recommandé par l'auteur. Je me mets à causer avec la lectrice désignée par le « roulement ».
— On vous donne là de bons conseils, mademoiselle ?
— Certes, oui. monsieur.
— Vous les approuvez. Les suivez-vous.'
— C'esl impossible. Je me lève à cinq heures el demie. Il faut que je sois à l'atelier à six heures et
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demie. La distance est longue. Je mange quelques s de la veille.
— Et à midi, mademoiselle .'
— A midi, je n'ai que très peu de temps à moi. L'aller et le retour prennent presque toute l'heure. Le plus M>u\enl. je fais mon repas d'un peu de charcuterie.
— Mais le soir? Ce soir, par exemple?
— Le soir, je sors à six heures et demie de l'atelier, et je suis très fatiguée. Parfois, pourtant, j'apprête une soupe. Mais la viande froide achetée par tranches fait le fond du repas. Aujourd'hui, comme le cours commence à sept heures et demie, j'ai dévoré, en hâte, deux brioches. Je n'ai pas voulu manquer la séance. Je mangerai du jambon et du pain en rentrant. »
C'est ainsi qu'on se nourrit. C'est ainsi que les estomacs se perdent, que la santé s'altère, et que la race dépérit dans les villes. Et c'est ainsi que le soir, nombre de jeunes filles et de femmes viennent recevoir un peu d'instruction, aliment nécessaire, comme a dit Danton, — mais après le pain !
Quand aura-t-on, en France, les cours d'enseignement général, les cours d'apprentissage, avec horaire de jour, sans retenue sur le salaire ?
... Dans une salle à côté, un murmure confus, un monotone bourdonnement se fait entendre. Je suis chez les illettrées, — car il y a encore plus de femmes illettrées que d'hommes analphabétiques.
Mais la statistique manque qui en révèle le lamentable total.
L'enseignement mutuel est à l'honneur — et à la peine. Des ouvrières qui savent lire, par groupes de deux ou trois, ou par unité, débrouillent des débutantes : admirable manifestation de solidarité parmi les humbles et les faibles pour qui I'entr'aide n'est pas un vain mot.
J'avise une fillette de quatorze à quinze ans, à la mine intelligente, qui, sous la direction d'une monitrice, épelle les lettres :
— Vous n'avez jamais été à l'école, mademoiselle ?
— Oui,. monsieur.
— Souvent, et avec suite ?
— Non, monsieur. J'y suis allée « une paire » de semaines par hiver.
— Étiez-vous malade ?
— Non , monsieur. Je suis l'aînée de sept enfants. A cinq ans, je gardais un frère et une sœur pendant que mon père et ma mère étaient en atelier. »
C'est la triste réponse qu'on fait à la ville, et qui jette un jour cru sur les intérieurs surpeuplés, sur les taudis où, dans la même pièce, grouille toute la nichée, sous la garde d'une enfant sacrifiée. Elle fait pendant à la non moins triste réponse rurale : « Monsieur, je gardais les bêtes ! »
Voilà bien la fréquentation scolaire imposée par la loi!