‹ De l'école a la cité, études sur l'éducation populaireChapitre 11 sur 73 · CES ÉTUDIANTES POPULAIRES · texte numérisé non relu

CES ÉTUDIANTES POPULAIRES

Je passe à une autre travée. I fne très vieille femme

• ■pelle une page, sans trop de fautes et anicroches. Noos faisons un petit boul de causette.

— Venez-vous au cours (Induites depuis longtemps, madame ?

— Depuis quinze ans... J'ai appris à lire, à écrire. Je sais tenir mes comptes.

Et de ses pauvres doigts tremblants, la doyenne à eheveux blancs, qui, depuis quinze ans, a la patience et le courage de s'asseoir sur les bancs de l'école, à côté île fillettes, et dont l'ardeur au travail impose à toutes estime et respect, me montre son cahier où s alignent des chiffres à la suite d'exercices calligraphiques. Elle est fièrc du résultat, et a raison. Et, avec volubilité, elle remercie maîtresses et compagnes.

Autre petite scène, et tout aussi poignante.

Une femme de quarante-cinq ans environ, sans faire attention à la visite affectueuse qui est faite aux élèves du cours, continuant à pencher sur la page d'écriture un front que ride l'effort, s'applique à imiter un modèle. Elle est tout entière à son devoir. Je ne puis m'empècher de la féliciter, de l'encourager. Et le dialogue s'engage et la réponse est émouvante :

— Pourquoi venez-vous au cours du soir seulement depuis deux saisons ?

— J'avais pu me passer d'écrire, monsieur. Mais mon fils est au régiment. Je reçois des nouvelles. Je veux lui en donner de sa maman. Il est content d'en

Eij. Petit. i-

avoir, là-bas, au Maroc. Et je suis contente de savoir ce qu'il fait.

Et fillettes et adultes, et la quadragénaire et la toute vieille, toutes fraternisent, toutes rivalisent d'élan et de patience, toutes s'éloignent des ténèbres intellectuelles pour gravir les sommets lumineux, ou tout au moins pour arriver à mi-côte. Honte d'être ignorantes, désir du gagne-pain, amour maternel : quel que soit le mobile qui les pousse, elles s'activent à l'ouvrage avec encore plus de conviction, d'assiduité que les jeunes gens et les adultes hommes.

Je devrais, après tant de visites, tant de visions semblables, être habitué au spectacle, traverser les salles avec indifférence. Je ne le puis. Au contact, même répété, de ces misères, « à peu que le cœur ne me fend », comme dit le poète.

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