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COMMENT FORCER DES APPRENTIS

La loi de 18oî exige que l'apprenti soit pourvu d'un contrai écrit qui assure, entre autres avantages,

l'instruction do l'atelier « progressivement et complètement ». Mais la loi ouvrière, comme la loi scolaire, est violée.

Sur 000.000 apprentis, 540.000 se contentent d'un contrat oral et, pour la plupart, sont privés de tout apprentissage même élémentaire. Là encore, comme le disait M. 0. Gréard, dans un mémoire célèbre, ce qu'il faudrait créer, « ce sont les mœurs ».

Mais ces 540.000 recrues, que leur fait-on faire ?

Le machinisme les spécialise. On n'en fait pas des ouvriers complets. Ils accomplissent lo même geste automatique, inlassablement. M. Pierre Morel, conseiller municipal de Paris, cite comme exemple de spécialisation « la fabrication de la montre qui nécessite la collaboration de 120 ouvriers dont les uns font les aiguilles, les autres les cadrans, les pivots, les ressorts, etc., de sorte qu'un ouvrier peut faire des aiguilles pendant trente ans sans être capable de réparer sa montre si elle vient à s'arrêter ». MM. Astier et Cuminal, qui insèrent cette citation dans leur livre si probant sur l'Enseignement technique, peuvent conclure avec justesse : « Comment, dans de pareilles conditions et devant le consentement tacite du père, l'apprenti ne serait-il pas considéré à l'atelier comme une sorte d'appareil mécanique destiné seulement à fournir la force et le bénéfice ? »

Mais, dit-on, les 600.000 apprentis populaires ont la ressource des Écoles privées fondées par les patrons, des Cours techniques ouverts par des municipalités, des Associations, des Sociétés d'instruction, des Syndicats, des Bourses du travail, etc.

D'après M. Cohendy, 4.233 cours au total existent, retenant 95.000 auditeurs.

Mais MM. Astieret Cuminal retranchent 50 p. 100 de ces étudiants populaires pour les restituer à l'enseignement général et n'en réservent qu'environ 40.000 qui recevraient une instruction vraiment appropriée à sa fin, contribuant de façon effective à l'apprentissage.

Plus de 550.000 adolescents sont donc privés de toutes connaissances techniques qui les arrachent à leur tache de manœuvre, leur permettent de se translormer en ouvriers.

Encore les 40.000 élus, parmi tant d'appelés qui ne répondent pas à l'appel et qui pourtant ont le bonheur de résider dans une ville où fonctionne, grâce à l'initiative privée, une organisation préparatoire, ne sont-ils guère favorisés.

Que de fois j'ai vu ce spectacle, depuis quinze ans, vision décourageante dont je ne puis me déprendre par la pensée! C'est le soir, dans une humble salle d'école. Des apprentis, sortant à peine de l'atelier, après une rude journée de labeur, sans avoir eu souvent le temps de refaire leurs forces par un pauvre

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repas pris à la hâte, entrent, encore en costume de

travail. Ils s'assoient (lovant le cartable à dessin, devant la planche à épure. Ils s'efforcent d'écouter les explications du professeur volontaire. Mais si souvent leurs yeux lourds de fatigue se ferment, si souvent leur attention cède à un invincible besoin df sommeil! Nombre de séances sont comme perdues, malgré l'énergie morale et des maîtres et des disciples.

Mais, en vivante antithèse, ailleurs et notamment rue de Charenton, au Cours professionnel pour apprentis, qu'avec tant de compétence et de dévouement dirige M. July, comme le spectacle chai

Ces séances, je les revois en leur pittoresque décor, en leur grouillement d'activité féconde.

C'est presque dans un grenier, tout en haut d'un escalier terriblement raide, dans une école, la réunion de six équipes d'apprentis qui consacrent la matinée du dimanche à s'assimiler leçons de dessin et de science appliquée.

Dans un espace où elles ont peine à se mouvoir, six « classes manuelles » fonctionnent. Serruriers, menuisiers, électriciens et précisionnistes, tôliers, zinguistes exécutent des modèles d'après des croquis cotés. Cette élite déjeunes gens ne prêtent que peu d attention à la visite qu'on leur fait. Ils sont tout entiers à leur ouvrage. Ils savent le prix du temps et en font un utile emploi. C'est vraiment la vie intense.

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Même vision, rue Blomet, dans une école, à Grenelle.

Là, ce n'est pas aux jours de repos que travaillent les « Étudiants populaires ». Professeurs et patrons, après entente, ont adopté le demi-temps, V horaire de jour. Sur les heures d'atelier sont prises les heures d'enseignement technique.

C'est à cinq heures que les cours ont lieu. J'ai vu, dans une salle trop petite — car on refuse du monde et il y a cent expectants qui sollicitent un bout de place — quarante apprentis mécaniciens, ajusteurs, téléphonistes, recevoir, avec quelle attention ! une leçon de géométrie pratique?

Nulle fatigue sur leurs traits. Ils sont dispos, en plein éveil d'intelligence. On les voit, on les sent heureux d'être admis à des cours dont ils tireront parti pour mieux manier l'outil. Ils prennent leurs notes, s'activent à l'ouvrage, avec le désir de « suivre », de comprendre, de retenir. Et quand la séance sera tinie, la journée de travail sera finie aussi. Il n'y aura pas à reprendre cartable, planche à dessin, refaire le chemin de la maison à l'École.

Quelle est la solution qui s'impose, que réclament les nécessités économiques, les conditions de la vie ouvrière à ses débuts ?

La solution n'est pas unique. Elle est complexe comme le problème lui-même, qui a des données subdivisées.

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D'abord les Écoles doivent être multipliées, et des

sortes, drs modalités les plus diverses, de façon à élargir ['élite des futurs ouvriers supérieurs, des intermédiaires entre dirigeants et dirigés.

Los Cours, dits complémentaires des écoles publiques qui, légalement sont maîtres de leurs programmes, doivent sortir des généralités vagues, — prendre un caractère pratique, s'orienter vers un savoir directement utilisable, nettement ajusté aux besoins de chaque région. Un effort de décentralisation s'impose à eux. 11 est expédient qu'on les modèle, en tenant compte des latitudes, des industries, des mœurs, sur les Cours professionnels complémentaires de la Ville de Paris.

La matinée serait consacrée à renseignement général, l'après-midi appartiendrait au travail manuel spécialisé. Quelques milliers d'apprentis sortiraient, dans les grandes et les petites villes, des Cours complémentaires ainsi réformés, qui, vite, acquerraient une clientèle toujours grandissante.

11 importe en outre que les Cours professionnels fondés par 1 initiative ou des individus, ou des libres collectivités, ou des pouvoirs locaux, adoptent les programmes si harmonieusement établis pour les Cours techniques de la Ville de Paris, qui sont au nombre de douze et réunissent auprès de leurs fondateurs, MM. July etPiocheron, 1.370 étudiants populaires.

Mais il importe tout autant qu'ils adoptent ['horaire de jour, pour éviter aux apprentis les plus laborieux,

les plus méritants, les plus désireux de se periectionner dans leur profession, un surmenage dont les conséquences ne se traduisent que trop vite par l'épuisement des forces et la tuberculose menaçante.

Ce qu'il faut, c'est que l'apprenti, deux, trois fois par semaine, — comme M. Alfassa, président et secrétaire général de la Société de protection des apprentis, a réussi à le faire, par une nette expérience, dans l'école de la rue Blomet, à Paris, — puisse recevoir les leçons de spécialistes, à quatre heures et demie ou à cinq heures du soir, et pendant une heure et demie. Il n'arrivera pas au cours après avoir fourni un travail excessif. Il tirera profit de l'enseignement qu'il demande et qu'on lui offre.

C'est d'ailleurs ce que prévoit, ce qu'escompte le projet Dubief-Astier déposé à la Chambre. C'est le demi-temps, c'est Y horaire de jour qu'il prescrit.

« Le chef d'établissement, dit l'article 57, est tenu de laisser à ses jeunes ouvriers et employés de l'un et de Vautre sexe le temps et la liberté nécessaires pour suivre ces cours. Les heures consacrées à renseignement professionnel pendant la journée légale du travail seront prises de préférence au commencement ou à la fin de la journée. »

Qu'on ne dise pas que l'entente est impossible avec les chefs d'industrie ; qu'ils refusent, sans prélèvement sur le salaire, de donner une liberté... contrôlée à leurs apprentis. L'essai a été fait, cl

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av< c succès, à Taris, à Caen, à Lyon, a Valence, à Bayonne Biarritz, etc., etc. Le profit est pour l'employi -. mais aussi, et peut-être plus grand,

pour l'employeur qui demain aura un ouvrier compensant, par le fini de son travail, le débours en temps et en argent consenti pour lui par une générosité avertie et prévoyante.

sont là des solutions que, en attendant le vote tic la loi Dubief, rapportée par M. Astier, l'initiative

libre peut et doit s'assimiler et appliquer.

En période de transition, tout perfectionnement

adopté, toute amélioration conquise, tout progrès

réalisé par les mœurs prépareront le jeu de la loi,

ront l'atmosphère, le milieu où elle exercera

son action dans la plénitude de son efficacité.

Mais, comme solution globale et définitive, faisant le lien entre les solutions partielles et transitoires, unissant en faisceau les forces dont disposent les créations improvisées, les initiatives généreuses surgies sur tant de points, la loi apparaît.

C'est la solution d'État, la solution par l'obligation, qui, en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Suisse, a fait ses preuves.

Il est vrai que la solution par la liberté a fait également ses preuves en Angleterre, aux États-Unis. Et il est regrettable que la France n'ait pas su ou pas pu imiter l'exemple de ces grands pays où l'on a

voulu agir par soi-même, s'organiser en pleine indépendance, et où l'on y a réussi.

Mais le temps a été laissé — plus d'un siècle, depuis l'abolition des corporations — au monde industriel pour mener à bien une œuvre dont dépendaient ses intérêts particuliers et l'intérêt général, et il faut bien reconnaître qu'il n'a pas été employé par la France comme par les pays anglo-saxons.

C'est à l'obligation que, non sans regrets peutêtre mais en toute sincérité, il devient nécessaire d'avoir recours ; à l'obligation qui , en matière ouvrière, doit, comme en matière mutualiste, s'atténuer, se tempérer, tenir compte des contingences, se renforcer et s'étayer de la collaboration que l'initiative privée, née de la liberté, lui offre et dont elle ne peut se passer.

L'obligation ne saurait, pour fonder vraiment 1 apprentissage, négliger les résultats acquis par la liberté.

Elle doit les incorporer, se les assimiler, en maintenir la permanence, parallèlement à l'effort dont elle assume la responsabilité.

— Quelle sera la loi ? C'est M. Alfred Picard, ancien ministre de la Marine, qui, clans son magistral rapport du 4 août 1907 sur le commerce extérieur de la France, la résumera pour nous dans un raccourci saisissant.

La loi se divise en deux parties. La première traite des écoles. La seconde règle les conditions de l'apprentissage, et voici comment l'ancien commissaire

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général de 1 Exposition do 1900 en fait l'exposé : « ... La seconde partie, beaucoup plus originale, crée, pour les jeunes gens ou jeunes filles ayant moins de dix-huit ans et emploj es dans le commerce ou l'industrie, soit en vertu d'un contrat d'apprentissage, soit sans contrat, des cours professionnels ou de perfectionnement gratuits et obligatoires. Ces cours seraient organisés par des commissions locales dans les communes que désigneraient le ministre du Commerce et de l'Industrie, et la charge en incomberait au budget municipal, sauf allocation de subsides du Trésor; les patrons pourraient instituer des cours de même nature, même à l'intérieur de leurs établissements. Les leçons auraient lieu pendant la journée légale de travail, dans la limite de deux heures par jour et de huit heures par semaine ; tous les chefs d'établissement devraient laisser à leurs jeunes ouvriers et employés le temps et la liberté nécessaires pour les suivre. A la lin de chaque année, les élèves subiraient des épreuves pour l'obtention d'un certificat d'aptitude ; en cas d'insuccès, ils recevraient, après trois années, un certificat d'études qui les libérerait définitivement.

« Ces projets soulèvent des problèmes d'une gravité manifeste ; le principe des obligations imposées aux jeunes gens ainsi qu'aux patrons a provoqué et provoquera encore d'ardentes controverses.

o Mais des atermoiements seraient funestes. Puissent les Chambres, si soucieuses du bien public, trouver le loisir d'aborder à bref délai le débat et

prendre les décisions que leur dictera l'amour du pays ! Des déterminations viriles sont urgentes, eu égard aux immenses progrès accomplis par l'enseignement professionnel à l'étranger et particulièrement en Allemagne. »

Il n'est pas douteux que l'appel soit entendu. L'on peut affirmer qu'avant peu l'adolescence ouvrière aura sa charte, son statut.

Aucun enfant du peuple ne doit être privé d'un savoir qui lui permette, s'il est intelligent et laborieux, de sortir de sa misère et de son obscurité, de donner sa mesure là où son activité est appelée à se mouvoir, d'accroître son bien-être par un travail en rapport avec ses aptitudes et dont profite la société.

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