DANS L'ENSEIGNEMENT
La doctrine de la solidarité, qui a trouvé ses formules dans les écrits de sociologues comme MM. P. Leroux. ( luvau. Marion, comme MM. Alfred Fouillée, Jean Izoulet, Charles Gide, comme M. Léon Bourgeois qui l'a rendue populaire ; comme leurs disciples MM. C. Bougie, Fleurant, Delvaille, Jules Payot, F. Alengry, est fort à la mode. On en dispute dans les salons comme à l'École des Hautes Etudes sociales. Elle est thème à dissertations, à discours, à essais et articles. Comme elle fait beaucoup parler d'elle, parfois on la moque et 1 attaque, surtout dans les milieux mondains où l'on lient pour l'individualisme, pour la charité, où l'on n'admet pas la théorie de la « dette sociale », où l'on admire moins la douceur du geste qu'évoque « l'union pour la vie » que l'éner-
1. Rapport présenté au - '■■ ngrès de l'Education sociale, Bordeaux J19U8I.
gie des attitudes suscitées par la « lutte pour la vie ».
Mais cette doctrine qui est défendue et combattue avec une ardeur passionnée parmi les savants, les politiques, les gens du monde, est-elle restée à l'état de système dont s'entretiennent les seuls initiés ?
Où en est-on dans la pratique ? L'application at-elle suivi l'énoncé des préceptes ? Y a-t-il eu des faits de propagande et qui aient porté? L'enseignement a-t-il fait sa place à l'éducation sociale et lui at-il ouvert les avenues de la Cité ? Où a porté l'effort? Et qu'a-t-il produit, qu'a-t-il été fait et que faut-il faire ?
Ce sont autant de questions qu'il convient de se poser dans un Congrès où l'on sait que pour faire pénétrer une méthode au profond de la conscience populaire, il faut commencer par l'enraciner, par l'école, dans l'âme de l'enfant.
Il va de soi qu'il ne s'agit que d'une simple esquisse, d'un résumé qui permettra de constater et de rapprocher les quelques résultats qui ont été obtenus depuis une dizaine d'années, et surtout d'établir un plan d'action pour l'avenir.
L'enseignement supérieur qui, dans ses chaires magistrales, semble avoir adopté le solidarisme en
qualité de morale officielle, lui fournit des adeptes qui, de ses principes, se t'ont une règle de conduite.
1° C'est du solidarisait' que se réclament les Associations d'étudiants qui, de jour en jour, fortifient et précisent leur action. Organisées dans chaque Université, elles ne visent pas seulement à établir des liens de camaraderie entre les adhérents, elles font u uvre pratique, ouvrent des bibliothèques, des salles de lectures, se spécialisent dans les futures professions des coopérateurs. Elles ont, à Xancy, à Lille, à Paris, etc., une maison où sont installés les divers services fondés par leur ingénieuse activité. Elles tendent à l'utile, au pratique. Elles arrachent l'étudiant pauvre à son isolement, elles constituent pour lui un foyer, non point seulement récréatif, mais instructif, où il fait l'apprentissage de la vie sociale (discussions, élections, défense d'intérêts collectifs). Elles créent même des groupements professionnels selon les catégories d'études, les spécialités des carrières.
■1 C'est du solidarisme que s'inspirent les étudiants, de jour en jour plus nombreux, qui, à Paris et dans les grandes villes de province, se font inscrire en qualité de professeurs volontaires dans les Sociétés d'éducation populaire. Depuis dix ans environ, le recrutement s'accentue, parmi la jeunesse des écoles, de ces maîtres improvisés qui vont aux Universités populaires, aux grandes Associations d enseignement et qui vulgarisent le savoir acquis dans les Facultéset les laboratoires.
Au vrai, ils gagnent à faire cette dépense de leur activité. Ils apprennent à doser, à liltrer les connaissances qu'ils ont acquises en préparant examens et concours. Ils se les rendent claires pour eux-mêmes en les rendant accessibles aux Étudiants populaires. La dette dont ils s'acquittent tourne pour eux à profit moral et intellectuel.
3° C'est le solidarisme qui guide les étudiants, les élèves des grandes écoles qui, à Paris, en novembre 1905, ont fondé cette organisation-type : l'Association Ernest-Renan, groupant normaliens, chartistes, polytechniciens, étudiants en médecine, en droit — ils sont près de trois cents — et aussi employés de magasin, ouvriers, etc. Les Ernest-Renan consacrent leurs heures de loisir, les après-midi des dimanches et des jeudis aux Associations d'anciens élèves des écoles laïques, aux Patronages, fournissant lecteurs, surveillants, moniteurs d'excursions, de visites aux musées, aux usines. Ils ont une troupe d'acteurs, une équipe de conférenciers, qui se transportent d'Œuvre en Œuvre. Leur Association correspond à une pensée doublement solidariste. Elle rapproche des amis de l'école qui sont travailleurs intellectuels et manuels. Elle prête le concours des aines, des jeunes gens qui déjà gagnent leur pain ou bien conquièrent leurs diplômes, aux tout débutants qui fréquentent l'école et qui ont besoin d'aide, de protection et d'amitié aux heures où ils sont guettés par la rue. Elle a suivi point par point le programme qu'elle s'est tracé, multipliant, depuis
deux ans, séances de i ^création et de travail, élevant l'âme enfantine vers un idéal de beauté en ae donnait! que «les spectacles d'un goût irréprochable. C'esl là. à grands traits, ce que le solidarisme a déjà réalisé dans et par l'enseignement supérieur. On n'est qu'au début d'un mouvement qui s'étend et qu'il faut contribuer à élargir. C'est peu encore, mais l'idée et le sentiment sont éveillés et ce qui est manifestation isolée deviendra méthode généralisée, habitude constante.
Des essais ont été tentés également dans les Lycées et collèges. Ils sont encore clairsemés, mais ils dénotent une ébauche de tendance qui peu à peu gagnera de proche en proche. Des tentatives qui réussissent en amènent d'autres. Une sorte d'entraînement se produit que l'on a plaisir et profil à favoriser, à fortifier.
Mais voici un aperçu ou plutôt un abrégé rapide des quelques faits sociaux qui sont à l'actif de la solidarité dans l'enseignement secondaire.
1° La question a été inscrite au programme des études en 1902, et les plus récents livres classiques sont tout imprégnés de la doctrine qui a été professée d'une façon expresse et continue dans les classes1.
1. N'otamment les Manuels de. MM. Pierre F. Pecaut, Chatel. etc.
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2° On peut constater que, sous l'influence des théories nouvelles, les actes de bienfaisance collective ont moditié leur forme. Hier encore, on s'en tenait à la « quête dite des pauvres », en recueillant les dons anonymes pour d'anonymes infortunes. Nulle intervention des donateurs. Nulle attribution des fonds à telle ou telle Œuvre. A l'heure actuelle, un lycée, un collège, parfois tous les établissements d'une Académie s'intéressent de façon spéciale à une institution déterminée qui, en général, permet à l'enfance heureuse de venir en aide à lVnfance ou délaissée ou indigente : Enfants à la Montagne (Académies d'Aix, de Lyon, de Toulouse, etc.) ; Sauvetage de V Enfance, préservation de la tuberculose (Académie de Paris, après un éloquent appel de M. Liard, vice-recteur). Le sens social se forme parmi les jeunes gens qui sont nourris aux Humanités, soit classiques, soit modernes. Ils sont sur la voie de l'assistance consciente et solidaire, scientifiquement organisée. Il est à souhaiter que des visites, une participation au contrôle dans la distribution des secours préparent cette initiation à la vie sociale. Mais le premier pas est fait, et l'étape sera franchie tout entière.
3° Autre signe de progrès, autre détail minime encore aujourd'hui, mais demain de réelle importance. La Mutualité interscolaire a fait son apparition dans les Lycées et Collèges de filles et de garçons.
C'est dans l'Académie de Bordeaux qu'elle s'est
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affirmée avec le plus d< vigueur el de précision. Autorisée par une circulaire de M Bienvenu-Mar-
tin '. alors ministre de l'Instruction publique, recommandée par M. le recteur Thamin, elle a été vulgarisée par un professeur du lycée de Bordeaux, M. Rochelle, qui a fait entrer dans la pratique une organisation nettement solidaristë. Dans un article de ['Avenir de la Mutualité, il faisait valoir que les élèves de lycées et collèges, en donnant leur cotisation à l'œuvre de M. J.-G. Cave, appliqueraient les leçons de morale théorique qu'ils reçoivent enclasse^ prendraient le pli de l'association, feraient acte d'a- ssante et fraternelle solidarité. Il indiquait qu'au où les familles ne réclameraient pas la somme due pour indemnité de maladie, une Caisse de secours spéciale pourrait être établie, « à l'aide de laquelle la section secondaire pourrait prendre à sa charge une partie des cotisations des enfants appartenant à des familles nombreuses et fréquentant les écoles primaires ».
La Mutualité intcrscolaire a fait son chemin. Elle est en plein fonctionnement dans vingt lycées, quarante collèges. Parfois (Orléans, Chartres, Périgueux, etc.) le lycée souscrit des parts de membres honoraires, parfois (Charleville) les lycéens paient la cotisation d'enfants pauvres des écoles primaires.
De plus, la solidarité enfantine se double de soli-