L'AME DES AÎNÉS
Mesdames, Messieurs,
La Ligue de L'Enseignement est en fête. Elle est tout entière à la joie des ambitions réalisées. Elle se projette vers l'avenir. Mais elle ne saurait, sans ingratitude, se montrer oublieuse du passé. Elle a le devoir de mêler h l'espérance le souvenir, d'associer au bonheur de l'heure présente ceux qui, par la pensée et par l'action, lui ont permis de la vivre, ceux qui l'ont conduite d'étape en étape, de ses logis modestes et passagers à sa belle et stable résidence.
Eux aussi, les disparus, les morts dont la survivance morale est pour nous force et consolation, ont droit d'asile dans la demeure deux fois historique, — elle le fut hier, elle le sera demain, — car ne sont-ils pas les dieux Lares, protecteurs du foyer et de l'idée?
Ils veulent, avec nous, prendre possession de ces murs, de ces salles qui retentiront des débats aux-
1. Discours prononcé ;i l'inauguration de L'Hôtel do la Liguu de l'Enseignement, le 30 octobre 1909.
quels hier encore ils participaient, <hi s'élaboreront des projets qui sont le reflet de leur inspiration. Faisons-leur, avec nous, franchir le seuil de la classique maison qu'illustrèrent, autour de Mmc Récamier : la Julie de cet autre hôtel de Rambouillet : Chateaubriand. Eugène Delacroix, David d'Angers, inte-Beuve, el Lamartine. Invoquons-les, devant nos regards et devant nos cœurs.
Ne vous scmble-l-il pas, mes amis, que grave et souriant à la fois, plein de sérénité confiante, nous aimant et sûr d'être aimé de nous, Jean Macé apparaisse devant ses fidèles ligueurs?
Sans doute il a un peu hésité devant la porte s'ouvrant sur la beauté inattendue du décor. Mais il reconnaît ses compagnons d'armes. Il se rend compte que, si le cadre a changé, l'air de la maison es! demeuré le même. Il entre. 11 s'assied à lace coutumière dans le bureau dont il admire le sobre et discret aménagement. Il reprend le travail, d'un esprit vif et sûr. Il se fait rendre compte résultats produits parla propagande qui a groupé plus de 4.000 sociétés adhérentes, et il se réjouit.
Il rappelle à ses intimes la lutte soutenue pour rendre l'École accessible à tous, libérée et libératrice, imposée par la loi et surtout par la conscience nationale.
Le voici qui conte une anecdote, qui nous parle de son « Petit Château, sis en Alsace », où il fut professeur de demoiselles avant de devenir professeur du peuple. Preste et prompt, jeune malgré la vieillesse,
il n'a, dit-il, presque que quatre fois vingt ans, — il tourne une lettre, entre deux causeries, et l'adresse à un de ses nombreux correspondants du dehors, ou bien encore il prépare un discours où il exaltera son amour, pour les provinces perdues. Puis passionné « camionneur d'idées », il s'occupe du Congrès prochain, qui servira à rapprocher ses ligueurs, à répandre sa doctrine de foi sociale et solidariste.
Même il trouve encore le temps de corriger une épreuve de sa Philosophie de poche où s'affirme sa pensée librement spiritualiste, ou bien encore, il ajoute une scène d'actualité à Tune des amusantes et instructives comédies que jouera l'élite de ses élèves, à Monthiers, à ce Monthiers, où en hâte, après une séance ou de la Ligue ou du Sénat, il court retrouver ses disciples désireux d'entendre quelque leçon de sciences professée par le merveilleux vulgarisateur qui compose comme en se jouant, la Bouchée de pain, les Serviteurs de l'estomac, Y Arithmétique de grand-papa.
Et à mesure que sa figure d'apôtre, doux et fort, se précise, que son œil nous interroge, que sa voix nous prêche le courage et la fermeté patiente, voici, qu'à côté de lui, suscités par l'enchaînement des souvenirs, ses disciples, partis aussi pour l'inconnu du grand mystère, semblent se grouper autour de lui, et eux aussi reprendre leur place accoutumée, revendiquer leur rôle, montrer le devoir à accomplir, ébaucher le geste qui s'impose.