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LIVRE VI

Du Beau (1).

Le beau s'adresse surtout à la vue, mais il s'adresse encore à l'ouïe : il résulte même de l'harmonie des sons, et il peut se retrouver dans toute musique, quelle qu'elle soit, puisque les chants et les accords sont beaux aussi. Bien plus, en s'élevant de la sensation à des choses qui la dépassent, les sentiments, les actions, les sciences ont leur beauté, tout de même que les vertus. Et si, au-dessus de tout cela, il existe quelque chose de plus beau, c'est ce que cette discussion saura bien nous montrer. Quelle est donc la cause qui fait que les corps nous semblent beaux? que notre oreille se penche à la beauté des sons? que les beautés qui ne tiennent qu'à l'âme nous touchent? quelle est la cause qui fait que tout cela est beau ? Est-ce une seule et même cause qui rend belles toutes ces choses? ou bien la beauté est-elle différente dans le corps et différente dans ce qui est autre que lui? qu'est-ce que toutes ces choses belles? qu'est-ce que la beauté elle-même? Il y a des beautés qui ne sont point telles par les sujets où elles sont, ainsi les corps; elles ne sont belles qu'en participation. D'au-

(1) Voir plus haut le rapport, pages 36 et 151.

très choses le sont par elles seules : et telle est, par exemple, la nature propre de la vertu. C'est, qu'en effet, les corps, tout en restant les mêmes, paraissent tantôt beaux , et tantôt ne le paraissent pas. Et l'on dirait qu'être corps pour eux, et être beaux, sont des choses fort diverses. Qu'est-ce donc que ce quelque chose qui se montre dans les corps? Yoilà la première question qu'il nous faut étudier.

Quel est donc ce quelque chose qui émeut la vue du spectateur, qui l'attire vers soi, la ravit, et lui donne le plaisir du regard ? Le principe une fois trouvé, nous le prendrons comme un degré pour arriver à l'explication de tout le reste.

C'est une sorte d'axiome admis par tout le monde que la proportion des parties entre elles, et relativement au tout, jointe à la couleur convenable, produit la beauté qui s'adresse aux yeux; et qu'être belles pour les choses de ce genre, et pour toutes les autres, c'est être proportionnées, c'est avoir une certaine mesure. On le voit donc : il n'y a rien là de simple : c'est le composé tout seul qui nécessairement est beau. C'est le tout qui est beau dans ce cas-là. Les parties prises séparément ne seront donc pas belles par ellesmêmes : elles ne le seront que comme contribuant au tout pour le rendre beau. Et pourtant, si le tout est beau, il faut bien aussi que les parties soient belles : car le tout ne serait point beau s'il se composait

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de parties qui fussent laides : il faut donc que toutes les parties aient leur part de beauté. Et pourtant on reconnaît aussi des couleurs qui sont belles, et par exemple, la lumière du soleil, toutes simples qu'elles sont : et comme elles ne sont pas belles par suite de la proportion, elles seraient donc en dehors du beau. Comment l'or cst-il donc beau ? Comment l'éclair est-il donc beau la nuit? Comment les astres sont-ils si beaux à voir? Il en ira tout de même du simple dans les sons : et cependant, dans un concert composé de beaux sons, il est possible que chaque son pris isolément soit beau aussi bien. De plus, la proportion subsistant la même, tantôt le même visage parait beau, tantôt il ne le paraît pas. Comment alors ne devrait-on pas dire que le beau qui accompagne la proportion est autre chose qu'elle? et que la proportion n'est belle que par quelque chose qui n'est pas la proportion? Si, passant jusqu'aux sentiments, jusqu'aux pensées qui sont belles, on prétendait y reconnaître encore la loi de la proportion, quelle proportion pourrait-on trouver dans de beaux sentiments, dans de belles lois, dans des sciences, dans des doctrines? Et par exemple, comment de simples spéculations pourraient-elles avoir entre elles des rapports de proportion ? Et si l'on reconnaît dans ces choses quelque harmonie, les choses mauvaises ellesmêmes auront entre elles un accord, une harmonie

toute pareille. Il y a bien parfaite harmonie aussi , parfait accord entre ces deux assertions : que la tempérance n'est que faiblesse, et que la justice n'est qu'une ignorance généreuse. Toute vertu est une beauté de l'âme : et une beauté bien supérieure à toutes les précédentes; mais dans la vertu, où est la proportion? La vertu n'a certes pas de proportions, ni comme grandeur, ni comme nombre. Et puis comme l'âme a plusieurs parties diverses, dans quelle faculté se trouve cette combinaison, ou mélange des parties ou des idées? Ou plutôt que devient cette prétendue beauté de l'âme quand l'âme est réduite à l'unité?

Essayons donc, en reprenant les choses dès le début, d'expliquer ce qu'est le beau dans les corps. C'est d'abord quelque chose qui du premier coup devient sensible : l'âme, en quelque sorte, le comprend et le nomme : elle l'accepte parce qu'elle le reconnaît et s'harmonise, pour ainsi dire, avec lui. Quand, au contraire, elle rencontre le laid, elle se replie sur elle-même; elle le nie : elle s'en éloigne, parce qu'elle n'est point d'accord avec lui , et qu'elle en est tout altérée. Il faut donc dire qu'étant de sa nature ce qu'elle est, étant d'une essence supérieure parmi les êtres, du moment qu'elle voit quelque chose de même espèce qu'elle, ou seulement la trace, elle se réjouit*, elle est transportée; elle attire à elle cet objet; elle

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se ressouvient d'elle-même et de tout ce qui lui appartient. Où est donc la ressemblance des beautés de ces lieux et des beautés que nous voyons ici-bas? car, s'il y a ressemblance, il faut qu'elles soient semblables. Comment celles-ci et celles-là sont-elles belles? Les secondes le sont, il faut le dire, par une participation d'espèce. Tout être sans forme, mais qui par sa nature doit recevoir la forme et l'espèce, tant qu'il est^ privé de l'idée et de l'espèce, est laid et en dehors de l'idée divine; il est absolument le laid. Le laid est encore ce qui n'est point soumis à la forme et à l'idée, la matière ne pouvant recevoir absolument la forme qui résulte de l'espèce. Quand l'espèce vient sejoindre à la matière, elle ordonne, elle amène à une totalité parfaite ce qui doit être un, par le rapport de parties diverses, et le fait un par la correspondance de ces parties. Comme l'espèce est une, il faut aussi que ce qui reçoit la forme soit un, autant qu'il est possible qu'une chose composée de plusieurs éléments devienne une. La beauté réside alors en cette chose ainsi ramenée à l'unité, se donnant ellemême aux parties tout aussi bien qu'elle se donne au tout. Et quand elle rencontre un objet un et à parties semblables, elle communique aussitôt la même qualité au tout : et c'est ainsi que, soit l'art, soit la nature, donne la beauté, celui-ci à une maison tout entière y compris ses parties, celle-là à une

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pierre précieuse. Voilà donc comment le corps devient beau, l'idée issue du divin se mettant en communication avec lui.

La faculté faite pour être en rapport avec le beau le connaît; et rien n'est plus puissant qu'elle pour juger les objets qui lui sont propres, même lorsque le reste de l'âme vient apporter aussi son jugement. L'âme se sent aussitôt en barmonie avec lui , par l'idée qu'elle possède en elle-même; et elle se sert de cette idée, comme d'une droite mesure, pour porter le jugement qui lui appartient. Mais comment ce qui est extérieur au corps peut-il s'entendre avec ce qui ne se rapporte qu'au corps? Comment l'architecte mesurant la maison du dehors à la maison du dedans en idée, prononce-t-il que cette maison est belle? C'est que la maison extérieure, si vous en isolez les pierres, n'est que la forme du dedans, divisée dans la niasse matérielle du dehors, mais sans parties, et se montrant dans plusieurs objets à la fois. Ainsi donc, aussitôt que le sens aperçoit l'espèce dans les corps , reliant et dominant la nature contraire et sans forme, aussitôt que le sens aperçoit cette forme qui éclate au-dessus des formes extérieures, l'âme réunit en un tout unique la beauté dispersée, elle la ramène, et la rattache à cette beauté intérieure indivise; elle la met en une douce et complète harmonie avec le dedans. C'est ainsi que pour l'homme vertueux la marque de

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la vertu est bien douce qui se montre dans un jeune homme, parce qu'elle répond à cette vraie vertu que le sage porte en lui. La beauté de la couleur est simple dans sa forme : la présence de sa lumière l'emportera sur l'obscurité de la matière, l'idée et l'espèce étant tout à fait incorporelles. C'est là aussi ce qui fait que le feu est beau comparé aux autres corps, parce qu'il a le rang d'espèce par rapport aux autres éléments. Il est supérieur par sa position : il est le plus léger des corps, parce qu'il est le plus rapproché de l'incorporel. Seul, il ne reçoit pas les autres corps, tandis que les autres le reçoivent. Les autres s'échauffent, et lui ne se refroidit pas. Il est coloré primitivement, et les autres corps reçoivent de lui l'espèce de la couleur. Il brille donc et resplendit parce qu'il est une espèce. Le corps qui ne le possède pas, devenu incapable de recevoir la lumière, cesse d'être beau, parce qu'il ne participe plus à l'espèce de la couleur. Les harmonies invisibles rendent visibles celles qui éclatent dans les sons, donnent même ainsi à l'âme l'intelligence du beau, en la lui faisant voir dans un autre qu'elle. Les harmonies sensibles peuvent être mesurées en nombre, non pas dans toute espèce de sons, mais dans celui qui sert à. produire l'espèce et à la faire saillir. Telles sont donc les beautés qui s'adressent à la sensation, beautés qui ne sont que des images, et comme des ombres fugitives descendues dans la ma-

tière, qui l'embellissent, et qui en y apparaissant excitent notre admiration.

Quant aux beautés supérieures qu'il n'est pas donné à la sensation de découvrir, mais que l'âme voit et qu'elle nomme sans le secours des organes, il faut s'élever plus haut pour les contempler en laissant la sensation rester ici-bas. Mais de même que pour les beautés accessibles aux sens, ceux qui ne les ont pas vues et reconnues pour belles, ne peuvent pas plus en parler que s'ils étaient aveugles de naissance, de même la beauté des sentiments reste inconnue à ceux qui n'ont point en eux cette beauté des sentiments, des sciences et des choses de cet ordre. La splendeur de la vertu reste voilée pour ceux qui n'ont pas même su se représenter combien est belle la face de la justice et de la sagesse, dont le soleil à son couchant ou à son lever n'égale point l'éclat. Mais ces beautés, il les faut voir avec cette partie de l'âme qui seule peut les découvrir : il faut, quand on les voit, éprouver plaisir, étonnement, admiration, bien plus qu'en face des beautés sensibles ; car c'est alors qu'on se trouve avoir touché les vraies beautés. Devant ce qui est beau, ce sont là les sentiments que nous devons éprouver : émotion, doux étonnement, désirs, amour, saisissement mêlé de plaisir. Voilà ce que doivent éprouver, voilà ce qu'éprouvent les âmes pour ces beautés qu'elles ne voient point, toutes les âmes pour ainsi

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dire sans exception, mais surtout celles qui sont les plus aimantes , de même qu'en présence des corps tous les voient sans que tous aient une égale émotion, l'émotion étant la plus forte pour ceux qui aiment le plus.

Mais il nous faut chercher ce que c'est que ces sentiments d'amour pour les beautés qui ne tombent pas sous les sens. Qu'éprouvez-vous pour ce qu'on appelle de belles actions, de belles idées, des mœurs sages , en un mot pour ces actes de vertu, ces dispositions vertueuses, cette beauté des âmes? Qu'éprouvez-vous quand vous vous voyez vous-mêmes beaux au dedans de vous? D'où vient qu'alors vous êtes enivrés, transportés? D'où vient que vous désirez vous unir à vousmêmes et vous recueillir en vous, en vous isolant du corps? Car c'est bien là ce qu'éprouvent ceux qui aiment véritablement. Quel est donc cet objet qui les émeut si vivement? Ce n'est certes ni forme, ni couleur, ni étendue; c'est quelque chose qui ne s'adresse qu'à l'âme, qui est elle-même sans couleur, qui possède la sagesse dénuée de couleur tout comme elle, qui possède la splendeur de toutes les autres vertus? Quel est donc cet objet qui vous émeut, soit que vous découvriez en vous-mêmes, soit que vous découvriez dans un autre, la grandeur de l'âme, la justice du coeur, la tempérance si pure, le courage à la figure imposante, la dignité et la pudeur à la démarche

calme, posée, imperturbable, et par-dessus tout, l'intelligence brillant de sa divine lumière. Passionnés pour ces objets admirables , comment disons-nous qu'ils sont beaux? C'est qu'ils sont, c'est qu'ils paraissent : et celui qui les voit ne peut pas s'empêcher de dire que ces êtres sont les êtres véritables. Que sont donc les êtres qui sont véritablement êtres? Ils sont beaux. Mais la raison veut savoir encore ce que sont ces êtres pour rendre l'âme ainsi amoureuse? Quel est cet ornement qui comme une lumière embellit toutes les vertus? Voulez-vous encore, en prenant les choses toutes contraires, comparer à ces beaux objets, les objets qui sont laids relativement à l'âme? Il est bien facile de comparer à cet objet que nous cherchons, le laid, et de dire pourquoi nous lui donnons ce nom. Supposons que l'âme soit laide, intempérante, injuste, pleine des désirs les plus déréglés, remplie de trouble, de crainte par lâcheté, d'envie par cupidité, ne songeant jamais qu'aux choses périssables et basses, toute faussée, n'aimant que les voluptés impures , vivant de cette vie qui ne sent que par le corps , et se plaisant dans sa dégradation; ne dirons-nous pas que ce n'est point une beauté qu'elle a acquise que cette dégradation qui Ta rendue infirme, et qui l'a faite impure, pleine de toute espèce de mal, n'ayant plus même la vie, ni une sensation qui ait quelque pureté, mais n'ayant plus que la vie la plus basse, par son

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contact avec le mal, mêlée à la mort qui la ruine, ne voyant plus ce que l'âme doit voir, ne sachant plus rester en elle-même, attirée sans relâche vers le dehors, l'inférieur, le ténébreux?Dans cet état souillé, entraînée sans cesse par ses instincts vers les choses qui ne tombent que sous les sens, confondue presque avec le corps, enfoncée dans la matière qu'elle a même reçue en elle, elle a changé d'espèce par son commerce avec l'extérieur. C'est comme un homme qui est tombé dans la boue et la fange : il a perdu la beauté qu'il avait naguères : il n'est plus que ce que la fange et la boue l'ont fait. Pour cet homme, le laid n'est en lui que par l'accession d'une chose qui lui est étrangère, et il y a nécessité pour lui, s'il veut redevenir beau et redevenir ce qu'il était, de se laver, de se purifier.

Ainsi donc nous ne nous tromperions pas en disant que l'âme n'est laide qu'en se mêlant, en s'unissant, en s'inclinant, au corps et à la matière. C'est en effet la laideur de l'âme, de n'être point pure, de n'être point sans mélange, comme pour l'or d'être souillé de terre : qu'on le sépare de ces scories, l'or demeure, et il est beau, isolé de tout le reste et réduit à lui seul. Et de même pour l'âme; isolée des désirs qu'elle n'a que par le corps quand elle se mêle trop à lui, délivrée de toutes les passions, purifiée des souillures qu'elle contracte en se faisant corps, réduite à elle-

même, elle dépose toute cette laideur qui ne lui venait que d'une nature autre que la sienne.

C'est que, comme le dit une antique maxime, la sagesse, le courage, toute vertu, et la pensée même, est une purification. Et voilà pourquoi les mystères nous donnent à entendre que celui qui n'est point purifié restera plongé dans la fange aux enfers, parce qu'en effet ce qui n'est pas pur se plaît dans la fange par son vice même. C'est le porc dont le corps tout souillé se complaît dans cette ordure. Qu'est-ce, je le demande, que la vraie tempérance, si ce n'est de repousser les plaisirs du corps, de les fuir parce qu'ils ne sont point purs et ne peuvent être les plaisirs de la pureté? Le courage, c'est de ne pas craindre la mort. Et la mort, c'est la séparation de l'âme isolée du corps. Cette séparation n'effraye pas celui qui veut être seul. La grandeur d'âme, c'est le dédain des choses d'icibas. La pensée, c'est l'intelligence qui se détourne des choses inférieures, et qui conduit l'âme aux plus hautes. L'âme ainsi purifiée devient idée et raison tout à fait incorporelle, intellectuelle, tout entière au divin, d'où vient la source même du beau, et de tout ce qui lui ressemble. L'âme donc élevée à l'intelligence, est bien plus dans le beau. L'intelligence et tout ce qui vient d'elle, voilà la beauté de l'âme qui lui est propre et non point étrangère, parce que c'est en cela seulement que l'âme est véritablement. Aussi

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a-t-on bien raison de dire que pour l'âme, devenir bonne et belle, c'est ressembler à Dieu, parce que c'est de Dieu que viennent la beauté et toutes les autres perfections des êtres. Les êtres se confondent avec le beau : et la nature qui leur est contraire, c'est le laid. C'est là le mal primitif pour eux : tandis que leur nature propre c'est le bien et le beau ; car le bien et la beauté sont tout un. C'est qu'il faut identifier le bon et le beau, le laid et le mal, et placer tout d'abord en première ligne , la beauté, qui est aussi le bien d'où sort spontanément l'intelligence, qui est aussi le beau. L'âme n'est belle que par l'intelligence : et les autres choses ne sont rien que par l'âme qui les fait belles, soit actions, soit sentiments. C'est que ce qu'on appelle les corps, c'est l'âme qui les fait : divine comme elle l'est, portion en quelque sorte du beau lui-même, les choses qu'elle touche et qu'elle conduit, elle les fait belles autant du moins qu'elles peuvent recevoir de beauté.

Sachons donc remonter vers le bien que toute âme désire : quand on l'a vu, on sait aussi comment est beau ce que je veux dire. Il est désirable en tant que bien : et le désir ne s'adresse qu'à lui. L'obtenir n'appartient qu'à ceux qui s'élèvent vers les choses supérieures, qui se détournent et se dépouillent des vêtements qui les enveloppaient ici-bas. C'est comme ceux qui entrent dans les sanctuaires des tem-

pies (4), qui se purifient, déposent les vêtements qu'ils avaient naguères, et qui entrent nus, jusqu'à ce qu'ils arrivent dans leur marche, en laissant tout ce qui n'est pas du Dieu, à le voir lui-même seul à seul, cet être sans mélange, simple, pur, à qui toutes choses sont suspendues, que toutes choses contemplent, qui les fait être, vivre et penser, cause unique de la vie, de l'intelligence et de l'être. Mais, si une fois on pouvait le voir, de quels amours ne serait-on pas saisi ! de quels désirs de se réunir à lui ! de quelles admirations de plaisir! Sans l'avoir vu encore, on le désire comme le bien, et quand on le voit, on le contemple comme le beau, on est rempli de frémissement et de joie, on est frappé d'un effroi qui ne trouble pas, on aime d'un véritable amour, on a d'âpres désirs, on sourit de pitié pour les autres amours et l'on dédaigne les choses que jadis on croyait si belles. C'est comme ce qu'éprouvent ceux qui ont vu une fois les figures des dieux et des génies : ils ne trouvent plus rien de pareil dans les beautés des autres corps. Que serait-ce donc, pourrions-nous dire, si l'on voyait le beau luimême, le beau pur par lui seul, sans ce mélange de la chair et du corps, non pas sur la terre, non pas dans le ciel, mais là où le beau est pur? Car toutes ces choses sont accidentelles, mélangées, non primitives,

(1) Voir plus haut le rapport, page 111.

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et ne dérivent pas du beau tout seul. Si donc on voyait cet être qui conduit tous les autres, qui se donne à eux tout en restant en lui-même et sans rien recevoir d'eux, confondu dans sa contemplation, jouissant de lui, rendu semblable à lui, de quelle beauté aurait-on encore besoin? Cette beauté qui est belle par ellemême, cette beauté première, rend ses amants beaux comme elle, et les pénètre d'amour. Voilà le noble but, voilà le but suprême des âmes : voilà le but qui appelle tous nos efforts, pour que nous ne soyons pas privés de cet admirable spectacle, qui rend bienheureux celui qui a cette vue bienheureuse, qui rend infortuné celui qui ne l'a pas. Ce n'est point être malheureux que de ne point voir les beautés des couleurs, des corps : ce n'est point être malheureux que de n'avoir ni puissance, ni domination, ni royaume : c'est être malheureux que de n'avoir point cette seule chose, dont la possession vaut mieux que l'empire et le gouvernement de la terre entière, de la mer, du ciel : la seule chose qu'il faille voir et contempler, en abandonnant, en dédaignant tout le reste.

Comment s'y prendre? comment faire? Comment pourra-t-on contempler cette beauté inaccessible, qui demeure comme au fond des sanctuaires, et qui n'en sort pas, de peur que quelque profane aussi ne la voie? Qu'il aille donc, qu'il pénètre, celui qui en a la

force, laissant au dehors la vue de ses yeux, sans se

retourner désormais vers cet éclat des choses qui jadis l'éblouissaient. Il ne faut plus courir après ces beautés corporelles : mais sachant qu'elles ne sont que des images, des traces et des ombres, il faut fuir vers cet objet divin dont elles ne sont que le retlet. Si Ton s'élançait pour saisir comme vrai, ce beau fantôme qui voltige sur les eaux, on serait comme celui dont parle une fable, si je me souviens bien, qui, descendu dans les ondes, y disparut bientôt (1) : de même aussi celui qui ne cherchera que les beautés corporelles, et qui ne saura point s'en délivrer, descendra non point en corps, mais en âme, dans ces profondeurs sombres que déteste l'intelligence, et restant aveugle dans l'enfer, ne verra encore que des ombres dans ces tristes lieux. Fuyons donc dans notre chère patrie, voilà le vrai conseil qu'il nous faut donner. Mais comment fuir? Comment nous échapperons-nous, pareils à Ulysse quand il rappelle la magicienne Circé ou Calypso, à ce qu'il me semble, ne voulant point rester auprès d'elles, bien qu'il eût tant de plaisirs sous les yeux, et qu'il pût jouir de tant de beautés sensibles? Notre patrie, c'est le lieu d'où nous sommes venus : c'est là qu'est notre père. Mais quel équipage devonsnous prendre? Comment fuir? Nos pieds ne feraient jamais le chemin : ils ne peuvent que nous porter

(1) Voir plus haut le rapport, pages 111 et suiv.

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d'une terre à l'autre. Ne prépare pas non plus l'attelage de tes coursiers, ou quelque véhicule marin : laisse de côté tous ces vains secours : n'y regarde pas : mais fermant les yeux, change la vue corporelle pour cette autre vue que tu peux éveiller en toi , que tout homme possède , mais dont si peu savent se servir.

Quelle est donc cette vue qui voit au dedans de nous ? Au moment où elle s'éveille, elle ne peut soutenir d'abord l'éclat splendide qu'elle aperçoit. Il faut donc que l'âme s'habitue peu à peu à ce spectacle; qu'elle commence par contempler les beaux sentiments, puis les belles actions, que les arts ne font pas, mais que font ces hommes qu'on appelle vertueux (4), puis qu'elle regarde l'âme de ceux qui font ces belles actions. Mais comment voir toute la beauté d'une âme vertueuse? Rentre en toi-même et regardes-y : si tu ne te vois point beau toi-même, fais comme l'artiste fait de la statue qu'il veut rendre belle : il enlève, il gratte, il rend ce trait plus léger, celui-ci plus pur, jusqu'à ce qu'il ait donné à sa statue un beau visage. Et toi aussi de même, enlève tout ce qui est superflu, redresse tout ce qui est faussé, retranche tout ce qui est obscur ; porte la lumière partout, et ne cesse de ciseler ta propre statue jusqu'à ce que brille pour

(1) Voir plus haut le rapport, page 112.

toi la splendeur divine de la vertu, jusqu'à ce que tu voies la sagesse, reposant sur une base sainte et pure. Si tu deviens cela, si tu le vois en toi, tu seras avec toimême dans ce pur commerce, n'ayant plus aucun obstacle à devenir un de cette façon, ne sentant plus dans ton intérieur aucun mélange étranger, mais te retrouvant toi-même, la seule et vraie lumière, la lumière que ne mesure point une certaine grandeur, que ne circonscrit point en la réduisant une certaine figure, et que n'accroît point davantage une grandeur sans limites, mais une lumière qui échappe à toute mesure, parce qu'elle est plus grande que toute mesure, parce qu'elle est au-dessus de toute quantité. Une fois que tu te vois ainsi devenu, c'est que tu es dès lors la vue elle-même; aie ferme confiance en toi, descends-y sans crainte, tu n'as plus besoin de guide qui te montre le chemin : fixe alors ton regard attentif. Voilà le seul œil qui puisse voir la grande beauté. Mais si cet œil vient à la contemplation , encore tout chassieux de ses vices, encore tout impur, faible par lâcheté, ne pouvant soutenir cet éblouissant éclat, alors il ne voit rien de ce qui peut être vu, bien qu'un compagnon le lui montre. Ce qui voit doit être homogène à ce qui est vu; il doit s'être fait pareil avant de se présenter à la contemplation. Notre œil ne pourrait regarder le soleil que s'il devenait lui-même de la nature du soleil : l'âme ne peut voir le beau que

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si elle-même elle est belle. Qu'ainsi donc, chacun d'abord devienne divin, qu'il devienne beau, s'il veut contempler Dieu et la beauté. C'est ainsi qu'il montera jusqu'à l'intelligence, qu'il y connaîtra toutes les belles espèces, et qu'il saura que les idées sont cette beauté; car tout ce qui est beau dans les idées, ne l'est que par la production et l'être de l'intelligence. Ce qui est au-dessus du beau, c'est la nature même du bien qui projette le beau devant elle : et pour tout dire en un mot qui embrasse tout, le bien est ce qui est primitivement beau. Que si l'on veut diviser les intelligibles, le beau intelligible sera le lieu des idées; le bien qui lui est supérieur, sera la source et le principe du beau; ou plutôt l'on réunira dans le même et le bien et le beau primitif, si loin du beau que nous voyons ici-bas.

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DEUXIÈME EWEADE.

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