‹ De l'Ecole d'AlexandrieChapitre 120 sur 161 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Etre humble, et ne pas croire qu'on est le seul dont Dieu s'occupe.

Si l'on se plaint que la richesse et la pauvreté ne soient pas également réparties, c'est qu'on oublie d'abord que l'homme de bien ne demande pas de part égale, ni dans l'une ni dans l'autre. L'homme de bien ne croit pas que ceux qui possèdent tant de choses aient davantage pour cela : il ne pense pas que les chefs des nations aient plus que les simples citoyens, et il laisse à d'autres le soin de poursuivre ces prétendus biens. Il sait trop qu'ici-bas la vie est double, l'une des hommes vertueux, l'autre du vulgaire des hommes. Les gens de bien ne visent qu'aux plus grandes choses, aux plus relevées. Pour les autres qui sont plus soumis à la faiblesse humaine, la vie est double également; l'une, par le souvenir de la vertu, présente encore quelque bien; l'autre, est la vie de cette foule corrompue, qui n'est que l'ouvrière des choses nécessaires, à ceux qui vaent mieux qu'elle. Quand un homme commet un

(1) Voir plus haut le rapport, pages 62, 126, 128.

IIe ENNÉADE. LIV. IX, CHAP. IX. 205

meurtre, ou que sa faiblesse le rend esclave des plaisirs, ce n'est pas l'intelligence qui commet la faute : ce sont les âmes aveugles encore comme d'imberbes enfants. Mais si cette vie est une arène où les uns sont vainqueurs, et les autres vaincus, comment ne serait-elle pas bien ordonnée? Si tu y souffres, qu'importe cette douleur à un être immortel? si on te tue, tu as ce que tu souhaites; si tu crois avoir à te plaindre, rien ne te force à rester dans cette cité. Tout le monde convient qu'il y a dans cette vie des peines et des châtiments. Comment donc se plaindre avec raison d'une cité où chacun reçoit ce qu'il mérite (1), celui-ci, le prix de sa vertu, celui-là, la honte qu'a justement encourue sa faute? Ce ne sont pas seulement les images des Dieux, ce sont les Dieux eux-mêmes, qui de là-haut veillent sur nous, et qui échapperont sans peine, dit-il (dit Platon), aux accusations des hommes, régissant toutes choses avec ordre du commencement à la fin, donnant à chacun la part qu'il mérite, suivant ses actes dans les existences successives. Voilà ce qu'ignore l'homme téméraire qui s'emporte contre les décrets divins. Mais il faut toujours s'efforcer d'être soi-même le meilleur qu'on peut : il faut ne pas croire qu'on soit le seul à pouvoir devenir bon :

(1) Voir plus haut le rapport, pages 33 et 50.

car cela seul ne suffit pas encore pour l'être réellement; il faut penser aussi que les autres hommes sont bons, que les génies le sont aussi, et bien davantage encore les dieux qui sont dans ce monde, et veillent sur nous-, et par-dessus eux tous, le chef de tout cet univers, l'âme bienheureuse. Il faut pour tant de bienfaits célébrer les Dieux intelligibles, et bien au-dessus d'eux, ce grand roi qui règne sur le monde, et dans la foule des Dieux, reconnaître sa grandeur incomparable. C'est que, pour expliquer Dieu, il ne faut pas tout réduire à l'unité ; mais expliquer la multiplicité du divin, dans toute l'immensité que Dieu montre lui-même, n'appartient qu'à ceux qui connaissent sa puissance, et qui savent que tout en restant celui qu'il est, il a fait tant d'autres êtres divers, suspendus à lui, qui ne sont que par lui, qui ne viennent que de lui. C'est par lui que le monde existe : c'est lui que contemple tout être mortel, que contemple chacun des Dieux, qu'ils prophétisent aux hommes ses volontés, et leur apprennent par les oracles ce qui lui plaît. Mais si ces Dieux ne sont pas ce qu'il est lui-même, la chose est toute simple et toute naturelle. Si tu veux voir les choses de haut, et te grandir toi-même jusqu'à ce niveau que tu dois égaler, sache d'abord que plus on est bon, plus on est bienveillant envers tous, et envers les hommes. Il faut du reste être fier avec

IIe ENNEADE. LIV. IX, CHAP. IX. 207

mesure, sans rudesse, et n'aller que jusqu'où doit aller notre nature. Il faut croire que les autres aussi ont place auprès de Dieu, et qu'on n'est pas le seul à se ranger après lui, illusion pareille à celle de ces songes où l'on croit que l'on vole. Il ne faut pas se priver par là soi-même de devenir Dieu autant qu'il est donné à l'âme de l'homme de le devenir. Elle le peut autant que l'intelligence la guide : s'élever au-dessus de l'intelligence, c'est tomber en dehors de l'intelligence même. Les hommes insensés croient parfois à ces vains discours qu'ils écoutent avidement : « Tu seras meilleur, non pas seulement « que tous les hommes, mais aussi que tous les « dieux, » tant est grand l'amour-propre des hommes : et tel qui jadis était humble, modeste et simple, s'exalte tout à coup si on lui dit (1) : « Tu es le « fils de Dieu, et les autres que tu admirais jadis ne « sont pas ses enfants : Dieu repousse le culte qu'ils « ont reçu de leurs pères; toi, tu es meilleur que le , « ciel lui-même, et sans avoir rien fait. » Puis, bien d'autres voix viennent se joindre à celle-là : et c'est comme un homme qui ne sachant pas compter entend dire par des gens qui ne le savent pas plus que lui, qu'il a mille coudées, qui croirait les avoir, qui entendrait que les autres n'en ont que cinq, et s'ima-

(1) Ceci semblerait s'adresser aux Chrétiens, que Plotin a peut-être confondus avec les Gnostiques. Voir plus haut pages 4 et 61.

ginerait que mille est un grand nombre. Certes, la providence de Dieu veille sur nous; mais pourquoi négligerait-elle le monde, dans lequel aussi sont les autres hommes? mais si Dieu ne peut pas regarder le monde, il ne peut pas davantage regarder ce qui est ici-bas : et s'il voit les hommes, pourquoi ne verrait-il pas aussi en dehors d'eux? Pourquoi ne verrait-il pas le monde dans lequel ils sont? S'il ne voit pas en dehors d'eux, c'est-à-dire, s'il ne voit pas le monde, c'est qu'il ne les voit pas non plus. Si l'on dit que les hommes n'ont pas besoin de lui, le monde en a besoin : il en connaît l'arrangement : il connaît ceux qui sont dans ce monde, comment ils y sont, comment ils sont ici-bas. Et les hommes qui sont chers à Dieu, prennent avec douceur toutes les choses de ce monde, si le mouvement universel des choses leur vient imposer quelque souffrance nécessaire. Il ne faut pas regarder à ce que voudrait le cœur de chacun, il faut regarder à l'ensemble, estimant les hommes suivant leur mérite, tendant à ce, but où tendent tous les êtres qui peuvent avoir un but, croyant que bien des êtres le poursuivent, que ceux qui l'atteignent sont heureux, que les autres l'atteignent dans la mesure même où il leur est donné de le pouvoir, et qu'on n'est pas le seul au monde à jouir de cette faculté. On n'a pas toujours ce qu'on se vante d'avoir : souvent on dit qu'on possède ce qu'on

IIe ENXEADE. LIV. IX, CHAP. XVIII. *209

sait bien qu'on n'a pas. L'on croit souvent avoir, sans avoir réellement : on croit posséder seul, ce qu'on n'est pas le seul à posséder.

Page 1