CHAPITRE PREMIER
La mémoire, pas plus que la sensation, ne se produit par des
images.
Comme nous ne pensons pas que les sensations soient dans l'âme, ainsi que des images et des empreintes analogues à celle d'un cachet, nous ne dirons pas non plus, par conséquent, que la mémoire soit la conservation des notions acquises et des sensations éprouvées, parce qu'il y aurait alors dans Tâme comme une image qui n'y était pas antérieurement (1). Du reste, ces deux explications n'en font qu'une: ou il faut dire que, quand on se souvient, c'est une impression qui a été faite dans l'âme et qui y estdemeurée;ou bien, si l'on n'accorde point l'une des deux explications, on n'accorde point l'autre davantage. Mais, puisque nous n'en admettons aucune, il nous faut nécessairement rechercher comment se produisent ces deux phénomènes. Nous soutenons à la fois que la sensation ne marque pas une image dans l'âme, qu'elle ne l'empreint pas, et que la mé-
(1) Voir plus haut le rapport, pages 34 et 150.
IVe EIVNÉADE. LIV. VI, CHAP. I. 241
moire n'a point lieu, parce que l'image y serait restée. Si nous nous rendons bien compte de ce qui se passe dans la plus claire des sensations, transportant cette même explication à toutes les autres, nous aurons précisément ce que nous cherchons. Il est parfaitement certain que quand nousavons,parlavue, la sensation d'un objet quelconque, nous regardons et jetons la vue là où est situé l'objet en ligne droite, parce qu'évidemment c'est là que la perception doit avoir lieu, et que l'âme regarde vers le dehors, sans qu'il y ait d'ailleurs aucune image en elle, et qu'elle ne voit pas en recevant une empreinte analogue à celle de la bague sur la cire. En effet, elle n'aurait pas du tout besoin du dehors pour voir, si elle avait déjà en elle l'image de l'objet vu, et qu'elle vît par cela seul que l'image a ainsi pénétré en elle. De plus, quand elle assigne une distance à ce qu'elle voit, et quand elle dit d'où vient la vision, elle ne verrait pas du tout comme étant éloigné, un objet qui est directement en elle et sans intervalle. De plus, comment pourrait-elle dire la grandeur de cet objet extérieur? comment pourrait-elle dire qu'il est grand comme le ciel, par exemple, quand l'image qui est en elle ne peut du tout avoir de telles dimensions? L'objection la plus forte, c'est que si nous percevons en nous les images de ce que nous voyons, nous ne
verrons pas les objets mêmes que nous regardons :
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nous n'en verrons que les reflets et les ombres. Les choses elles-mêmes pourront donc être tout autres que ce que nous les voyons. Ce qu'on dit de l'objet visible, qu'on ne peut plus voir si on le place immédiatement sur la pupille, et qu'il faut tenir à distance pour qu'il puisse être aperçu , s'applique encore bien mieux à l'âme dont il faut dire tout à fait la même chose. En effet, si nous plaçons en elle l'image de l'objet visible , ce qui portera cette empreinte même n'en pourra faire un objet de sa vision. Il faut ici deux termes : ce qui voit, et l'objet vu. Il faut que ce qui voit l'image placée ailleurs soit autre qu'elle : ce ne peut être ce dans quoi elle est placée. Il faut donc que la vision s'applique à ce qui n'est pas en elle : elle ne peut être vision si elle s'applique à ce qui est ainsi placé.