CHAPITRE IV
Les trois hypostases sont l'Un ou Dieu, l'intelligence et l'âme.
On peut encore se convaincre de la supériorité de l'intelligence sur l'âme, par le spectacle du monde sensible. Qu'on l'admire si l'on veut pour sa grandeur, sa beauté, cette régularité éternelle du mouvement qui l'emporte, pour ces dieux qu'il renferme dans son sein, les uns visibles, les autres invisibles, les démons, les animaux, et toutes les plantes : mais que l'on remonte aussi à son admirable exemplaire, à ce monde plus vrai, et que l'on y voie tous les intelligibles (4), tous les objets éternels qu'il contient dans l'arrangement et la vie véritables, qu'on y voie l'intelligence sans mélange qui les conserve, cette sagesse infinie , cette vie digne de Saturne, Dieu étant à la fois la perfection et l'intelligence. Il renferme en effet en lui et toutes les choses immortelles, toute l'intelligence, Dieu tout entier, l'âme tout entière, objets éternels. Heureux comme il l'est, pourquoi voudrait-il changer? ayant tout en lui, où voudrait-il aller? parfait comme il l'est, il ne peut vouloir d'accroissement. Aussi tout en lui est complet; afin qu'il soit complet lui-même, il n'a rien qui ne le soit : il n'a rien en lui qui ne pense aussi. Il pense
(1) Voir plus haut le rapport, page 104.
Ve ENNEADE. LIV. I, CHAP. IV. 255
sans chercher, parce qu'il a la pensée, et le bonheur est en lui, et n'est pas chose acquise. Mais il a tout de toute éternité, il est vraiment l'éternité que le temps imite en enveloppant l'âme, omettant ceci, et saisissant cela. Tout le reste sans exception se rapporte à l'âme; tantôt Socrate, tantôt cheval, toujours quelqu'un des êtres, et l'intelligence étant tout : il renferme donc toutes choses dans le même, comprises dans le même : il est seul : et le présent est toujours, et l'avenir n'est jamais. Il est toujours le présent, et le passé jamais. Rien en lui n'est jamais passé : mais tout a toujours été : toutes choses y sont toujours les mêmes, satisfaites de leur état et y restant, étant toutes et intelligence et être tout ensemble, étant l'univers entier, étant toute l'intelligence, étant tout l'être. L'intelligence en pensant crée l'être : et l'être, parce qu'il est pensé par l'intelligence, donne le penser et l'être. Mais il y a une autre chose qui est la cause de la pensée, comme elle est la cause de l'être. H y a donc une chose différente, cause commune de toutes les deux : car ces deux choses sont à la fois et ne peuvent se manquer l'une à l'autre. Mais elles sont deux ; et cette chose est une , étant à la fois l'intelligence et l'être, le pensant et le pensé. L'intelligence se rapporte à la pensée : l'être, à ce qui est pensé : car la pensée n'aurait pas lieu, s'il n'y avait pas ici différence, et en même temps aussi
identité. Ainsi donc, les premiers principes sont l'intelligence, l'être, la différence, l'identité; ajoutons aussi le mouvement et le repos : le mouvement, s'il y a pensée; le repos, pour revenir au même; la différence, pour qu'il y ait pensant et pensé, et si l'on enlève la différence, revenu à l'unité, on reviendra aussi au repos. Il faut en outre que les choses pensées comme différentes, aient rapport les unes aux autres : mais il faut encore l'identité, puisqu'il est un pour lui-même, un pour tout le reste, et la différence est la diversité. Devenus multiples, ces objets produisent le nombre et la quantité-, et la qualité, c'est la nature propre de chaque chose, source et principe d'où est venu tout le reste.