CHAPITRE VI
Dieu est absolument ineffable : le nom même d'Un exprime trèsimparfaitement ce qu'il est.
La substance créée étant espèce, car on ne peut appeler autrement ce qui est produit par le premier principe, et n'étant pas cette espèce particulière, mais toute espèce, de manière qu'il n'en reste pas une autre qu'elle, il faut nécessairement que le premier principe n'ait pas d'espèce, et étant sans espèce , il n'est pas substance. Car il faut que la substance soit quelque chose d'individuel, de déterminé. Or il est
impossible de concevoir ainsi le premier principe; car alors il ne serait plus principe : il serait seulement ce qu'on dirait qu'il est. Si donc tout est dans l'engendré , laquelle des choses dans cet engendré prendra-t-on pour le principe? N'étant aucune de ces choses, il ne peut être que ce qui est au-dessus d'elles. Ces choses ne sont que les êtres et l'être : il est donc au-dessus de l'être. Car ce qui est au-dessus de l'être ne peut se confondre avec lui. On ne peut pas même dire son nom : on ne peut rien dire de lui, si ce n'est : Il n'est pas cela. En essayant de le nommer on ne l'embrasse pas; car il serait ridicule de prétendre embrasser cette nature infinie. Prétendre le faire , c'est s'en éloigner soi-même; c'est ne pas même conserver la trace la plus légère qui puisse y mener (1). C'est comme lorsqu'on veut voir la nature intelligible ; il faut repousser toute idée du sensible pour contempler ce qui est au-dessus du sensible : de même celui qui veut contempler ce qui est supérieur à l'intelligible, doit laisser de côté tout intelligible : alors il le contemplera, sachant seulement qu'il est, mais ne cherchant point à savoir ce qu'il est. Ce qu'il est manifesterait ce qu'il n'est pas : car l'Un ne peut pas être telle chose, puisqu'il n'est pas même quelque chose. Mais nous autres hommes dans nos doutes pa-
l) Voir plus haut le rapport, pages 104 el 140.
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reils aux douleurs de l'enfantement, nous ne savons comment l'appeler : nous voulons nommer ce qui est ineffable, et nous lui donnons une appellation, prétendant nous l'expliquer autant du moins que nous pouvons le faire. Le nom même de Un ne vaut que par son opposition à la pluralité; et c'est là ce qui fait que les Pythagoriciens s'expliquaient symboliquement entre eux Apollon, par la négation même de la pluralité (à, roXXwv). Mais si le Un a une signification, le nom et l'explication deviennent alors plus obscurs que si l'on s'abstenait de donner un nom quelconque (1). Car ce nom même a été dit uniquement, pour que celui qui cherche commence par ce qui, de toutes choses, exprime le mieux la parfaite simplicité, et arrive enfin à nier ce nom même qui n'a été admis que comme le meilleur possible par celui qui l'a donné. Mais ce nom ne suffit pas du tout pour expliquer cette nature, parce qu'on ne peut même l'entendre, parce qu'il ne peut être compris de celui qui l'entend. Mais si quelqu'un de nos sens pouvait saisir ce premier principe, ce serait la vue.
(1) « Mais il faut bien, ô grand Dieu, que vous permettiez aux hommes de parler de vous comme ils l'entendent, et d'exprimer comme ils peuvent ce qu'ils ne peuvent assez exprimer comme il est. » (Bossuet, Sermon sur la ferveur de la pénitence.)