CHAPITRE XV
Dieu n'a d'autre principe que lui-même. — L'homme peut retrouver Dieu en lui-même. — Extase (1).
Il est à la fois l'objet aimable et l'amour : il est l'amour de lai-même : car il n'est pas beau autrement que par lui-même, et en lui-même. Et il ne peut être avec soi qu'autant que ce qui est avec, et ce avec quoi il est, se confondent en un seul et même. Mais si ce qui est avec est identique avec ce à quoi il est, et si ce qui désire est un avec le désirable, et que le désirable soit l'hypostase et comme le sujet, ici nous apparaît encore l'identité du désir et de la substance. Et si cela est, c'est encore Lui, c'est toujours Lui qui se fait lui-même, qui est maître de Lui, et qui n'est pas comme quelque chose le veut, qui est comme il le veut lui-même. Et en disant qu'il ne reçoit rien en lui-même, et que rien autre ne le reçoit, nous excluons par cela même toute idée de hasard, qui l'aurait fait ce qu'il est, non-seulement en l'isolant et en
fi] Voir plus haut le rapport, pages 101 et 151.
VIe EXXEADE. LIV. VIII, CHAP. XV. 291
le faisant pur de tout le reste, mais encore parce que nous pourrions retrouver en nous-mêmes, si nous la cherchions, une nature tout à fait analogue, qui ne tient rien du dehors, rien des choses qui sont suspendues à nous, et qui nous font souffrir tous les accidents du hasard et de la fortune. Toutes ces choses en effet qui sont r.os esclaves sont soumises aux hasards, et ne marchent que comme la fortune le veut bien. A Lui seul appartient d'être maître de lui, à Lui seul appartient cette indépendance d'une lumière qui est une espèce du bien, qui se produit par l'acte du bien, fort supérieure à notre intelligence qu'elle dépasse, indépendance qui n'est point acquise et qui est fort au-dessus de la pensée. Une fois montés jusqu'à ce principe, et devenus Lui tout en repoussant tout le reste, que pourrions-nous dire de l'état où nous serions si ce n'est que nous sommes plus que libres, plus qu'indépendants? Qui pourrait nous mettre en contact avec le hasard, avec les accidents, avec les coups fortuits, une fois dans cet état de véritable vie, ou plutôt arrivés à cet état qui n'a plus rien autre que Cela, et qui est Cela seul? Toutes les autres choses isolées ne peuveut pas se suffire à elles-mêmespour être ce qu'elles sont ; mais c'est là ce qui se suffit, tout isolé qu'il est; hypostase première, non pas dans un être inanimé, ni dans une existence dénuée de raison : car alors elle serait elle aussi impuissante à être, et ne
serait que le reflet appâli de la raison : elle serait tout indéterminée. Mais autant elle gagne en raison, autant elle échappe au hasard : car ce qui est selon la raison ne relève plus de la fortune. Lorsque nous nous élevons ainsi, ce n'est plus même pour nous la raison, c'estplus beau que la raison, tant Cela est loin d'être un simple effet du hasard. C'estd'elle que vient la racine même de la raison : c'est là qu'aboutissent toutes choses .-c'est comme le principe et la base d'une plante immense qui ne vit que par la raison. Elle demeure en elle par elle-même, et donne l'être à la plante par la raison qu'elle possède.
VIe ENNEADE. LIV. IX, CHAP. VI. 293