CHAPITRE VI
Dieu et le bien se confondent. — Indépendance infinie de Dieu.
Comment l'appelons-nous Un? et comment doiton l'accorder avec la pensée? Le regarderons-nous comme l'Un répété plus d'une fois, ou bien est-il un comme le peut être l'unité et le point? Car en ces choses l'âme ôtant et la grandeur et la pluralité du nombre, arrive au plus petit, et s'appuie sur quelque chose qui n'est plus divisible, mais qui était dans le divisible, et qui est dans un autre. Mais Cela n'est ni dans un autre, ni dans le divisible; ce n'est point comme l'indivisible, c'est le plus petit. En effet, il est plus grand que tout le reste, non point par sa grandeur, mais par sa puissance, de sorte qu'il est sans grandeur dans sa puissance, puisque ce qui vient après lui est indivisible dans ses puissances, et sans parties dans ses masses. Il faut admettre aussi qu'il est infini, non par sa grandeur ou son nombre, qu'on ne peut parcourir, mais par sa puissance qu'on ne peut concevoir (4). Car si vous le pensez comme intelli-
(1) Voir plus haut le rapport, page 144.
294 EXTRAITS DE PLOTIB.
gence ou comme Dieu, il est encore plus; et si vous l'unissez par la pensée, il est encore plus ici aussi; et si tu te l'imagines comme Dieu, il est encore plus Un dans son être que ne l'est ta pensée. Il est en effet en lui-même, sans avoir aucun accident. Suffisant comme il se suffit, personne ne peut le faire Un autant qu'il l'est. Il faut en effet qu'il soit le plus indépendant, le plus complet, le plus dégagé de tout besoin. Le tout est multiple, il n'est pas un; il a besoin de quelque autre chose : l'Un ne peut résulter de plusieurs. La substance a besoin de devenir Un : mais Lui n'a pas besoin de lui-même ; car il est Lui, et ce qui est plusieurs a besoin d'autant de choses qu'il en existe. Et étant avec les autres choses et chacune des choses qui sont en lui, il ne dépend pas de lui-même : car il a besoin des autres choses, et par l'unité, et par le tout; et en ce sens il nous paraît incomplet. Si donc il doit y avoir quelque chose qui se suffise parfaitement à soi-même, ce doit être l'Un, qui n'est que cela tout seul, et qui ne se rapporte ni à ces choses, ni à un autre dont il aurait besoin : car il ne cherche plus où il doit être, ni où il soit bien, ni où il doive s'appuyer. Cause de tout le reste, il ne tient pas des autres choses ce qu'il est. Et que pourrait-il y avoir pour lui de bien en dehors de luimême? Le bien ne lui appartient donc pas par accident : il est le bien même. Il n'y a pas de bien pour
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lui; car il n'a pas besoin d'appui comme s'il ne pouvait se porter. Ce qui doit s'appuyer sur quelque chose est inanimé; c'est un poids qui tombe s'il ne s'appuie pas sur une base. C'est par lui au contraire que tout le reste est fondé, par Lui que tout coexiste, et que les choses sont dans le lieu même où elles demeurent. C'est avoir quelque chose d'incomplet que de chercher un bien. Le principe n'a pas besoin de ce qui vient après lui. Ce qui est le principe de tout peut donc se passer de tout. Ce qui a besoin de quelque chose désire le principe même qui lui manque. Mais si l'Un a besoin de quoi que ce soit, il ne peut le chercher que parce qu'il n'est pas un, et alors il cherche ce qui doit précisément le détruire. Tout ce qui a quelque besoin a besoin du bien et de ce qui le conserve. Il n'y a donc pas de bien pour l'Un, il n'a donc volonté de rien. Il est le bien suprême, il est le bien non pas à Lui, mais aux autres, si quelque chose peut réellement participer de Lui. Il n'est pas la pensée, pour qu'il n'y ait pas de différence : il n'est pas davantage le mouvement. Il est avant le mouvement, comme il est avant la pensée. Que pourrait-il penser, en effet? Lui-même. Avant la pensée il sera donc ignorant; et celui qui se suffit à lui-même aura besoin de la pensée pour se connaître. Ainsi donc, parce qu'il ne se connaît pas, parce qu'il ne se pense pas, l'ignorance ne sera pas en Lui. L'ignorance n'a
lieu qu'à la condition d'un autre, en tant que l'Un ignore l'autre. Mais ce qui est seul ne connaît rien, il n'a rien qu'il ignore. Un en lui, un en soi, il n'a pas besoin de la pensée de soi-même, puisqu'il ne faut pas même dire qu'il existe avec soi quand on veut chercher l'Un; mais il faut en retrancher et la pensée, et la compréhension, et la notion de soi, et la notion de tout le reste. Il ne faut pas en effet le ranger àTintelligence, mais bien plutôt àla pensée. La pensée ne pense pas , elle est cause qu'un autre pense : mais la cause n'est pas identique à ce qui est pensé. Ce qui est la cause de toutes choses ne peut être aucune des choses. Il ne faut donc pas même dire qu'il est le bien qu'il donne : il faut dire qu'il est autrement que toutes choses, le bien supérieur à tous les autresbiens.