ET DU MYSTICISME. XCÏ
même de Fénélon que Bossuet a dû donner à la chrétienté un scandale qui n'était point arrivé par lui, et dont il a déploré plus que tout autre la salutaire nécessité. Mais la philosophie est ici d'accord avec l'Église pour défendre et sauver à tout prix la personnalité, sans laquelle la nature de l'homme n'est plus qu'un indéchiffrable et monstrueux chaos.
Ainsi l'histoire nous l'atteste : l'extase, tel est le but que poursuit le mysticisme, et l'écueil où le plus souvent il se brise, sans voir et sans s'avouer les conséquences d'un tel naufrage. Mais quoi ! des âmes comme celles de Fénélon, de sainte Thérèse, de saintFrançois de Sales, de Gerson, de saint Bonaventure, de Plotin, se sont-elles donc absolument trompées? L'extase n'est-elle qu'une chimère? Le mysticisme n'est-il qu'une complète erreur? Non , non: les théories insoutenables des uns, les austérités excessives des autres, les exaltations de tous ne peuvent pas être complètement vaines, pas plus que ne le sont la charité de saint François de Sales, et la tendresse de sainte Thérèse. Des esprits tels que ceux-là n'ont pas pu se méprendre à ce point ; de tels cœurs n'ont pu vouloir nous abuser. L'extase est donc autre chose que
XCII DE LA MÉTHODE DES W.EXANDRIVs
ne le croit le vulgaire : c'est un étal d'âme qu'il ne connaît pas. Les mystiques ont raison de demander qu'avant tout on croie à eux. el qu'on ne repousse pas par une dénégation ou même une raillerie trop ordinaire, le récit Je leurs sincères transports. Pour ma part, il me semble entendre l'une de ces fières intelligences prendre la parole. et avec ce ton inspiré qui commande l'attention nous dire hardiment : «Profanes, retirez-vous. « vous ne savez point entrer dans le sanctuaire « où les mystiques pénètrent. Sans doute ils ntmt « pas, comme souvent ils le disent, le privilège « d'en être les seuls hôtes : sans doute ce sanc- « tuaire ne renferme pas tout ce qu'ils prétendent « y trouver: mais vous, vous n'avez pas encore le « droit de les y suivre. C'est un rude et long che- « min que celui qu'ils montent : et vous n'avez pas « la force de le monter avec eux. Quand vous « aurez purifié votre àme de toutes les taches qu'y « imprime si souvent votre faiblesse ; quand vos « sens domptés obéiront sans murmure à votre « volonté sainte: quand les passions <jt les intérêts « de la vie se seront tus en vous ; quand une lon- « gue domination vous aura donné un incontes- « table empire: alors, dans la solitude et le re-
ET Dl MYSTICISME. XG1II
« cueillement, essayez de descendre en vous : « essayez d'écouter la voix qui parle au dedans « de votre cœur : et quand, après de pénibles « efforts, si toutefois votre patience ne s'y lasse « bientôt, vous serez parvenus à en saisir quelques « accents, interrogez avec respect ces guides que « jadis vous dédaigniez; recevez leurs conseils exce périmentés; recevez ces enseignements qu'ils « ont conquis eux-mêmes avec tant de labeur. « Et mûris enfin pour ces austères méditations , « tentez , vous aussi, ce voyage où tant d'autres « se sont égarés , en tachant de ne point vous « perdre comme eux dans ces obscurs détours. « Peut-être alors, sans imiter les mystiques, les « comprendrez-vous : et tout en condamnant leurs « excès, aurez-vous pour eux plus de sympathie « encore que de blâme.»
C'est que le mysticisme en effet renferme, pour les âmes droites et amies du bien, plus d'un admirable exemple! Que de modèles il nous offre de grandeur et d'abnégation ! Si ce sont là des vertus difficiles, ce ne sont pas du moins des vertus surhumaines, dans les limites même où la raison les restreint. Que de profonds aperçus il nous donne , s'il ne nous donne pas toujours la vérité ! Sans