CHAPITRE IV
De l'esclavage et du servage.
'uoique j'aie déjà dit quelque chose du sort des esclaves lorsque j'ai développé l'organisation des républiques de la Grèce, il m'a paru nécessaire d'examiner plus particulièrement ce qui est connu de leur condition pour mieux en saisir les rapports avec les institutions sociales, autant, du moins, que le peu de notions qui nous en restent pourra le permettre, quelques répétitions seront indispensables , mais je les éviterai le plus possible.
Nul doute que l'esclavage ne soit une violation du droit que tout homme a d'être libre ; c'est une vérité qui n'a besoin d'aucun développement pour être sentie. Cependant tel est le pouvoir de l'habitude , que les Grecs avaient fini par regarder leur condition comme un état naturel. Aristote lui-même a élevé un échafaudage de raisonnemens pour prouver qu'ils n'étaient pas des êtres de la même nature que l'homme libre , comme si la nature avait reconnu deux espèces
d'hommes essentiellement distinctes (i). En changeant les noms, ses argu mens auraient pu servir aux barons féodaux pour prouver que leur sang était d'une nature particulière. Aristote, malgré tout son génie, a été en-* traîné par les préjugés de son siècle; ce qui est d'autant plus inconcevable qu'il lui aurait suffi pour s'en prémunir d'arrêter son attention sur les sources diverses d'où pro+ venaient les esclaves des Grecs* ' *
Premièrement les ennemis vaincus, tant dans les guerres extérieures que dans celles de peuple à peuple , au sein de la Grèce; étaient réduits à l'esclavage, surtout lorsqu'ils avaient opposé de la résistance , et , par conséquent , montré de l'énergie. Thucydide et d'autres historiens en ont rapporté de nombreux exemples (2). Mais ils- étaient de sang grec ; toute la difficulté étâit dans le malheur d'avoir succombé. Où , par conséquent , voir cette différence des âmes qu'Aristote a voulu établir ? le même Grec, vainqueur ou vaincu, en changeait-il en même temps que de condition ?
(1) Arist. polit. L. i , c. 3 et 4-
(2) Thuc hist. L. 1 , c. 68 et 112 ; L. 3 , c. 36 et 63 , L* 4» c. 48 3 L. 5, c. 3 . 02 et 116 , ctç, . ■ . :
Secondement les Grecs achetaient des esclaves sur les côtes de la Mer Noire , c'està-dire, des mêmes régions où depuis les Mamloucks ont tiré ceux avec lesquels ils composaient leurs armées , et l'énergie guerrière de ces milices est connue. Dès lors l'assertion d'Aristote que tout barbare est né pour l'esclavage , est une de ces erreurs à peine tolérable chez le vulgaire ignorant; mais qui est intolérable dans les écrits de ce génie si sublime» » .
a Les Grecs connaissaient deux espèces distinctes d'esclavage également dégradées dans l'opinion publique. L'une était l'esclavage personnel où l'individu était la propriété aliénable de son. maître , assimilée par la législation aux animaux domestiques pour les cas rédimables (t). L'autre était l'esclavage de la glèbe, autrement nommé servage, où l'individu ne pouvait pas être séparé du sol auquel il était attaché, et dont il suivait la destinée dans tous ses changemens de maîtres ; telle était la condition des Hilotes. On reconnaît l'existence du premier dès les temps homériques, tandis qu'il n*est parlé du se-
(i) Suit!, yoee *nag4gê oikatou.
cond que pour les temps historiques , ce qui n'est pas toutefois un motif suffisant de nier son existence antérieure: on connait si peu ces époques obscures que le silence des écrivains n'est pas une preuve.
Le servage n'a pas existé chez tous les peuples de la Grèce ; quelques-uns seulement ont eu des serfs , surtout les Lacédémoniens et les Thessaliens et précisément ce sont eux qui ont eu le plus de relations avec les peuples du nord où nous avons aussi reconnu l'existence du servage dès les époques les plus reculées. Mais l'esclavage proprement dit a existé chez tous les Grecs indistinctement et à toutes les époques. Homère , dans les peintures qu'il nous a laissées des temps où il a vécu , parle des nombreux esclaves des deux sexes que possédaient ses personnages principaux. Ceux , dans leur nombre , qui inspiraient le plus de confiance dirigeaient le travail des autres et les surveillaient. Une esclave que Laerce avait achetée et qu'il aurait volontiers admise dans son lit , dit Homère , sans la crainte que sa femme n'en prit de l'humeur, était l'esclave de confiance de son petit-fils Télémaque , qu'elle avait vu naître; c'est elle qui avait la surveillance de toutes
les esclaves de son sexe (i). H en était de même pour les hommes ; le chef des porchers d'Ulysse avait été acheté par Laerce son père (2). La simplicité des mœurs homériques les rapprochait beaucoup de leurs maîtres qui souvent se mêlaient à leurs occupations (3), et toujours dirigeaient leurs travaux (4). Leur condition devait être douce et se rapprocher du sort des esclaves chez les Arabes , où il est , pour ainsi dire , une espèce d'adoption.
Mais si , à ces époques reculées , la condition des esclaves a pu ressembler à ceux-ci , il n'en a plus été de même aux temps moins anciens. Alors une démarcation tranchée a séparé l'homme libre de l'esclave ; plus le premier a senti les prérogatives de sa condition et sa dignité d'homme libre, plus il a été disposé à rabaisser au - dessous de lui l'homme condamné à lui obéir. De là ce préjugé tellement enraciné chez les Grecs qu'il a porté son influence jusques sur Aristote,
au point de lui faire prendre leur dégrada- — ■ . t
(1) Hom. Od. L. i , t. 433.
(2) Hom. Od. L. f y.
(3) Hom. Od. L. 6', v. 58.
<<) Hes. aspis , t. 39.
tïon sociale pour une infériorité de nature.
Par une de ces contradictions dont l'homme de tous les siècles a fourni des exemples, les Grecs qui rejettaient si bas les esclaves dans l'échelle de la société, confiaient , le plus souvent, à l'un d'eux, l'éducation de leurs enfans. A l'exception des Spartiates qui ont reconnu l'utilité d'une éducation publique, mais l'ont limitée au seul développement des forces physiques , tous n'ont admis que l'éducation domestique, et c'était un esclave acheté dont le père formait le pédagogue chargé d'instruire ses fils. Clinias confie le sien, Alcibiade, à son esclave Zopyre (i). Thémistocle le sien à son esclave Sicinnus (2). Diogène, tombé entre les mains des pirates, a été vendu par eux et il devint le pédagogue des enfans de son maître (3). Comment ceux qui ravalaient si fort la condition des esclaves, qui regardaient leur moral comme si inférieur à celui des hommes libres , pouvaient-ils leur confier leurs enfans , sachant combien les impressions que reçoit le premier âge ont d'influence sur le reste de la vie ?
(t) Plut, iu Alcib.
(a) Ctctn. Alex. Sccd. L. i , c. y.
(3) Diog. Lacrt. ia Diog.
D'après l'organisation morcelée de la Grèce , il est difficile de ramener à des données générales la condition des esclaves et ses rapports avec le corps social. Chaque ville, pour ainsi dire, avait une manière d'être à elle et des règles particulières d'administration qu'elle n'adoptait que trop souvent, d'après des vues rétrécies à des intérêts de localité , et souvent même peu en harmonie avec celles de leurs voisins les plus immédiats, qui, de leur côté, avaient des conceptions non moins étroites: leur manière de considérer l'esclavage a dû s'en ressentir. Quelques républiques ont gêné l'acquisition des esclaves, afin de lier davantage le plus grand nombre des hommes libres à la culture des terres , tandis que. d'autres ont donné un libre essort au commerce des esclaves : dans le nombre des premiers , on peut compter surtout les Phocéens et les Locriens > qui ont longtemps défendu d'en posséder, dans la crainte qu'ils ne consomment les alimens nécessaires aux hommes libres ( 1 ). Plus en général les citoyens ont vécu dans les campagnes, et moins ils ont dû avoir
(1) Ath. deipn. L. 6.
d'esclaves, parce que le plus grand nombre s'y occupait de l'agriculture ; telle devait être i'Elide où • j'ai déjà fait observer ces habitudes. Avec la progression de l'inégalité des fortunes, les esclaves ont du se multiplier davantage encore avec celle du luxe, et l'attrait qu'a offert le séjour des villes , surtout lorsque des rétributions imprudentes y ont encouragé l'oisiveté, comme Athènes nous en offre un exemple. Alors ce ne furent plus seulement les familles riches qui s'entassèrent dans la ville , mais des pauvres qui quittèrent les honorables fatigues de l'agriculture, pour augmenter la populace de cette ville. Diminuant ainsi le nombre des journaliers on dut accroître considérablement le nombre des esclaves employés à l'agriculture. On trouve des traces de l'emploi des manœuvres dès le temps d'Hésiode (i), et à coûtes les époques postérieures (2); mais leur nombre aura diminué naturellement à mesure que les séductions de la ville ont étendu leur influence.
(1) Hes. op. et dics. L. 2, v. 220.
(2) Àrist Polit» L. 3 , c. 3. Isocr. optalaic. De m os th. in Ettbul. Iles y ch, yoce poastriai. Ath. peidn. L. 6.
Aux esclaves ruraux, dont le nombre s'est accru en proportion que les citoyens- ont dédaigné les travaux de l'agriculture, doit être ajoutée leur multiplication pour le service domestique. Une autre cause en a aussi augmenté le nombre dans les villes, c'est le dédain dont les préjugés frappaient l'exercice des arts. Tandis qu'une population oisive embarrassait le gouvernement et lui étai? à charge , l'exercice des arts était abandonné à quelques étrangers domiciliés, et à un plus grand nombre d'esclaves, achetés pour ce genre de spéculation. Ils ont fini insensiblement par se trouver dans une telle proportion , comparés au nombre des citoyens, qu'ils ont inspiré des inquiétudes. En effet, tandis que les causes que j'ai développées, en augmentaient progressivement le nombre , d'autres causes également actives, tendaient à diminuer celui des hommes libres, telles que leurs guerres continuelles, d'autant plus sanglantes, qu'elles étaient provoquées par des haines nationales ; leurs discordes intestines où les factions se proscrivaient tour à tour, et forçaient le parti vaincu à de fréquentes émigrations. J'ai déjà fait connaître ailleurs à quel petit nombre se
trouvaient réduits les Spartiates vers la fin de l'indépendance de la Grèce, malgré tous les avantages dont leur caste jouissait. Il en a été de même chez les Athéniens. Lors du dénombrement fait au temps de Démétrius de Phalère, il ne s'est trouvé que vingt-un mille citoyens, tandis qu'il y avait quatrecent-mille esclaves ( i ). Une disproportion pareille mais plus ou moins forte, a aussi existé chez les autres peuples de la Grèce, et plus d'une fois elle en a compromis la sûreté. Athènes a été troublée par des mouvemens d'esclaves (2). La tranquillité de l'ile de Chio a été longtemps compromise par des esclaves insurgés et maîtres des montagnes (3). L'ile de Samos a couru les mêmes dangers (4). Les Grecs et les Athéniens surtout , ont fini par sentir les dangers de leur position, et tantôt ménageant leurs esclaves,
(i) Atb. deiptl. L. 6. Meurs, op. T. I , p. 2J.
(a) Ath. deipn. L. 6. Pendant la guerre du Péloponèse, la ville de Déoelis en Attique, ayant été occupée par les Spartiates , vingt-mille esclaves ruraux profitèrent de la circonstance pour s'échapper (Thuc. hist. L. 7 , c. 27).
(3) Arist. polit. L. 4, c 4- Thuc. hist. L. 8, c. 40.
(4) Ath. deipn. L. 6.
parce qu'ils en craignaient la révolte ( i ) , d'autres fois faisant peser sur eux un bras de fer pour les contenir par la terreur, ils n'ont jamais attaqué dans sa source le mal dont ils craignaient les effets. Ils l'auraient fait disparaître, au moins en partie, en sappant les préjugés qui paralysaient l'industrie des hommes libres; ils auraient ainsi rendu les bras des esclaves moins nécessaires , tandis au contraire , qu'ils ont multiplié les séductions qui encourageaient le peuple à l'oisiveté. Les mêmes fautes n'ont pas été commises au même degré par tous les autres peuples de la Grèce, aussi n'ontils pas éprouvés ces inconvéniens au même degré. Cependant chez tous, du plus au moins, une diminution sensible dans le nombre des hommes libres cultivateurs s'est faite ressentir, et un accroissement dans celui des esclaves ruraux en a été la conséquence. La culture des terres a dû en souffrir , surtout lorsque les Grecs, pendant les guerres qui ont déchiré leur pays vers la fin de leur indépendance , ont été con-
(5) Xen. de republ. Athen, Ou a prétendu qu'une loi défendait par ce motif de les frapper eu temps de guerre (Meurs, op. T. 2, p. 90).
traints de négliger la surveillance de leurs esclaves pour chercher la sécurité dans des villes fortifiées.
On a dit et répété que la condition des esclaves était douce chez les Grecs , et on a cité en preuve la législation d'Athènes , pour ce qui les concerne. La conclusion ne me paraît pas parfaitement exacte, car aucune loi n'a été faite sans avoir été précédée par des délits à réprimer. Ces lois n'accordaient pas, il est vrai, aux maîtres, le droit de vie et de mort sur leurs esclaves comme chez les Romains , mais ils étaient libres d'employer tous les autres genres de châtiment ( i ). L'esclave rebuté par des traitemens trop injustes, pouvait à la vérité, se réfugier dans le temple de Thésée , d'où il contraignait son maître à le vendre ( 2 ) , mais c'était plutôt un ancien usage fondé sur des croyances religieuses, qu'une garantie assurée par des lois. Personne n'avait le droit de porter la main sur l'esclave d'un autre : ce n'était pas par un principe d'humanité, mais parce que leur costume ditfé-
(1) Ath. deipn. L. 6. Xen. Econ.
(2) Demosth. in Mid. Mut. in «nperst. Poil. oaon. L. 7 ,
rant peu de celui des hommes libres, on avait voulu éviter les conséquences d'une méprise (1). Je crois en effet que les Grecs . d'un caractère naturellement sensible et moins sanguinaires que les Romains, ont traité en général leurs esclaves avec moins de dureté, mais il y a loin de là à les avoir traité avec douceur. Une chose surtout ma frappé péniblement : c'est la facilité avec laquelle ils les offraient à la torture, même ceux du sexe. Ils ne le faisaient pas seulement dans des procès où leur honneur et leur vie pouvaient être compromis ; mais aussi dans des causes de la plus légère importance, les plaidoyers de Démosthènes en fournissent des preuves nombreuses (2). Cette froideur avec laquelle ils les exposaient à des tourmens, ne témoigne pas l'humanité dont on leur a fait honneur. Ce danger atteignait moins les esclaves ruraux, plus écartés de leurs maîtres, mais il menaçait à chaque instant les esclaves attachés au service domestique ,
(1) Xen. de republ. Athen.
(2) Demosth. in Everg. m Pantan. in Nicostr. et passim. Suidas voce prokUtis etc.
mestique , qui en étant plus rapprochés^ étaient censés connaître tous leurs secrets i Vils étaient livrés si légèrement à la torture , eux pour qui ce rapprochement devait faire naître un attachement d'habitude, qu'elle indifférence rie devaient pas attendre les esclaves ruraux qui n'avaient pas les mêmes moyens de se faire aimer ! Aussi ne pouvaient-ils prendre aucun intérêt au succès des travaux dont ils étaient chargés, et l'état de l'agriculture' n'a dû dépendre que du plus ou moins de surveillance de leurs maîtres. Le fait est tellement vrai, que' ce sont les 'cantons de la Grèce, cités pour ceux ou. les propriétaires vivaient le pluis dans leurs terres , qui le sont aussi pour avoir eii 1 agriculture la plus florissante. J'ai déjà fourni l'exemple de FEÎMe.
Les Athéniens pouvaient donner la liberté à leurs esclaves, sbit pendant leur vié, soit par disposition testamentaire; mais ces individus libérés de leurs fers, n'obtenaient que la condition des domiciliés ( i ). Pour acquérir ensuite le rang de citoyens, ils étaient astreints aux mêmes formalités •
(0 Pull. ouom. L. 3, c 4. Mcum. op. T. a, p. 8».
une des tribus devait consentir à les adopter, et il fallait que son choix fut confirmé par- une assemblée générale d'au jnoins six-* mille citoyens, et motivée sur des services importans rendus à la patrie (i). Cette faculté même n'était applicable qu'aux esclaves nés libres et tombés par événement dans l'esclavage ; l'esclave né en restait exclu (2)# Les Athéniens se sont montrés beaucoup plus sages . en cela que les Romains , où de trop grandes facilités étaient données au passage de T esclave à l'état d'homme libre, l „. Nous n'avons aucune information sur le mode d'affranchissement et l'état civil des affranchis dans les autres républiques de la Grèce. Dans les démocraties où le peuple était naturellement jaloux de ses droits, une démarcation bien tranchée séparait d'eux les esclaves; il a dû, par conséquent, rendre, difficile leur admission au rang de citoyen. ' Mais nous ignorons s'il en -a été de même chez les peuples où le gouvernement était, oligarchique. IL ne serait pas surprenant que les familles privilégiées eussent tendu
(1) Aristopb. Ranae v. 705.
(2) Meurs, op. T. a p. 88.
â donner de l'ascendant à lèuts affranchis, afin d'accroître de cette manière la force
Je leur parti* (Test une simple conjecture qui West confirmée par aucun fait histo-
T*ique à. mo^ connu , comme aussi il n'y en a aucun qui lui soit contraire.
L'autre espèce de servitude qui existait chez quelques peuples de la Grèce, est pins connue sous le nom» de servage ; l'homme attaché à la glèbe cultivait héréditairement les champs 'qui Savaient vu haitre* et sans en être.; Je. propriétaire il :ne pouvait pas fen être séparé.1 Cette faculté' de transmettre à ses éhfans un* droit â la culture d'un terrain défcferminé, sans être* une propriété, en est cependant le simulacre et peut y suppléer en partie pourie'ncouragetfMhdusirie agricole. On peut considérer œt* état comme un intermédiaire en tre réscia vâgè proprement d if, où ^esclave ne 'peut prendre aucun intérêt âux cultures qu'il exécute ? et l'état tfhomme ïibté où 'Piftdividu vbit comntè conséquence de ses fàtigiies, une amélioration dans son sori ou dans celui tfe saTamillc qui en allège le fardeau; — > " • •
Ch'ez lès Lacédémonjens comme je lai déjà dit, les serfs connus sous le nom
lotcs , étaient frappés de tout le mépris que la morgue olygarchique déverse sur les castes inférieures, condamnées au travail et à la nullité politique. Avilissemens de tous les genres , tout en un mot ce qui pouvait leur faire sentir leur dégradation étai t prodigu é pou r éteindre chez eux le sentiment qu'ils étaient des hommes. Cependant le souvenir que leurs ancêtres avaient été libres, cet instinct naturel qui porte vers l'indépendance , cette pensée ineffaçable que des êtres dont les orgafnes et les besoins physiques sont les mêmes , doivent aussi être égaux en droits : tous ces sentimens réunis luttaient contre les efforts des dominateurs pour les avilir, et ces derniers constamment inquiets sur les intentions de cette caste nombreuse , mécontente et disposée à rompre ses fers, la ménageaient et la vexaient tour a tour, dévoilant par cette marche indécise, leur propre faiblesse. Ils passaient des mesures sévères et souvent atroces dans leurs mpnaens de prospérité, i des mesures faibles et même pusillanimes lors-r que des revers redoublaient leurs craintes (i) ; ils ont porté même l'imprévoyance, darçs leur?
(i^Thuc, Im t. L. 4 , c. 80 et pasftiiu. ,
momens difficiles jusqu'à armer ces mêmes Hilotes pour les faire combattre dans les ar- , mées, oubliant que c'était leur donner le secret de leurs forces ; puis le danger passé , ils ont été effrayés du courage que ces hommes avaient montré, et les ont sacrifié à leur sûreté personnelle , en les faisant périr secrètement (i). Les Spartiates n'ont eu aucune suite dans leur conduite, ou plutôt étant parti d'un faux principe dont ils ne voulaient pas s'écarter, ils en ont éprouvé tous les inconvéniens , sans avoir osé ou voulu s'en départir. Rien de moins propre à maintenir la tranquillité dans une olygarchie , surtout fondée sur des institutions militaires, que cette divisiqn en castes ayant des droits politiques inégaux , parce que les jalousies qui en résultent nécessairement', menacent la sécurité de l'état toutes les fois que des revers extérieurs diminuent la force du gouvernement, ce sont les momens que les opprimés choisissent pour essayer de récupérer leurs droits , et ils augmentent
(«) Inst. hist. L. 3, c. 5. Dans les luttes de la Grèce coutre let Perses , bous voyons unè armée de cinq-mille Spartiates , augmentée de trente-cinq mille Hilotet (Herod. L. 9 , c 10 et a8).
( MZ ) . . ..
ainsi' les embarras des dominateurs. Le contraire a lieu dans une organisation plus sage du corps national, tous prennent intérêt à la chose publique et redoublent d'efforts dans les momens difficiles pour rendre à la commune patrie son Ascendant politique* Mais à Sparte, les Lacédémoniens maltraités par les Spartiates, et les Hilotes opprimés par tous les deux, étaient nécessairement ulcérés. Tant que les Spartiates nombreux' et guerriers ont formé le noyau principal de l'armée, ils ont imposé à ce$ haines et maintenu leur autorité, mais «du moment où leur- ascendant de force a-'dî** minué, tous ce& fermens qui avaient été concentrés «se sont développés , et l'affaiblis* sèment de leur république a été une suite des dissentions intestines.
Le seul allégement qu'éprouvaient les Hilotes au milieu de toutes les humiliations dont ils étaient abreuvés, était de n'avoir à payer qu'une rétribution modérée pour les terres qu'ils cultivaient. S'il faut en croire *l>lutarqùe, cette redevance avait été régularisée au temps de Lycurgue, et un Spartiate qui aurait exigé un surcroit aurait été des-
honoré, dans l'opinion publique (*>. Elle a . pu se conserver aussi longtemps que les institutions attribuées à Lycurgue ont été en vigueur, mais il est douteux que la force de ^opinion l'ait maintenue ensuite, lorsque l'amour des richesses a percé chez les Spartiates. 1 : ^ -,
Aussi long-temps- que les Hilotes ont été ménagés, la certitude de ne payer qu'une redevance modérée, et celle, non moins importante, de laisser à leurs enfans les mêmes terres à cultiver peut leur avoir donné, «ne certaine industrie. Quelques-uns ainsi que je l'ai dit, étaient aussi occupés de l'exercice dès arts , on n'a pas les mêmes données sur la portion de leurs bénéfices qu'ils devaient céder à leurs maîtres, on peut seulement présumer qu'elle était également moaerée, puisque quelques-uns d'entr'eux ont acquis de l'aisance et même des richesses (2).
Il a existé en Thessalie sous le nom de Pœnestes, des serfs dont la condition était è-peu-près semblable à celle des Hilotes. Athénée dit, d'après Archemachus dont les
<i) Plut, in Lyc. et Instit a son.
(a) Arist. polit. L* 2, c 5.
écrits sont perdus, que ces serfs se sont volontairement soumis à cette servitude, se réservant seulement de n'être pas exposés aux caprices sanguinaires de leurs maîtres, de ne pouvoir être séparé du sol , et de ne payer qu'une redevance limitée. Plusieurs
de ces Pœn estes ajoute-t-il , étaient plus riches que leurs maîtres (i). Les mêmes détails sont aussi donnés par Suidas (2) ; % Strabon en parle aussi comme étant de véritables serfs (3); cependant Denis d'Halîcarnasse compare leur sort à la clientelle des Romains, ce qui indiquerait une condition différente du véritable servage (4). II est difficile de savoir lequel de ces auteurs a été le plus exact.
D'autres peuples ont eu pareillement des serfs, mais on a moins de notions encore sur les circonstances particulières de leur condition politique. Un savant à qui on doit beaucoup de recherches sur ces castes dégradées qui ont existé chez les anciens, cite notamment les Clarotes chez -les Cré-
(2) Ath. deipn. L. 6.
(c) Suid. voce Penestai.
• (3) Sir. geogr. L- 12.
(4) Dion, liai. L. 2.
toîs , les Dorophores chez les Héracléôtes , les Gymnètes chez les Argiens , les Corynéphores chez les Sicyoniens, les Arottes chez les Syracusains (i); on peut encore citer les Prospelates chez les Arcadiens. Mais étaientils réduits à un état pareil à celui des Hilotes , c'est ce qu'il nous est impossible de décider d'après le peu de renseignemens qui ^nous ont été transmis par les anciens.
(i) Caperon. M nu. de l'acad. des inscr. T. 28, p. 271
( sSbz )