ENCHAINEMENT CHRONOLOGIQUE ET LOGIQUE
DES FAITS qu'il RACONTE
Les fouilles entreprises depuis le commencement du siècle dans l'ancienne Babylonie et en Egypte amènent incessamment au jour de nouveaux témoins du passé, et on ignore ce qu'elles nous révéleront encore. Des civilisations enfouies ressuscitent à nos yeux étonnés. Ces découvertes apportent un précieux secours à l'intelligence et à l'explication de l'Ancien Testament.
Nous savons maintenant que , longtemps avant Moïse, on gravait des inscriptions et des récits, en Assyrie et en Chaldée , sur la pierre et sur la brique, et qu'en Egypte on écrivait sur les papyrus ^
Il n'en est pas moins vrai que l'œuvre de Moïse, par sa forme, par l'étendue, par l'enchaînement des parties , tranche sur les plus anciens livres connus. Gomme histoire du monde et de la religion , c'est le premier. Dieu a voulu lui donner ce titre à la considération et au respect.
' Voir plus bas , chapitre vi.
6 PRELIAHNAIRES
Nous savons que la néocrilique en veut diminuer l'antiquité et placer la date de sa rédaction première au dixième ou au neuvième siècle avant Jésus- Christ. Ce serait déjà une belle antiquité, Mais notre conviction est que la néocritique se trompe, et nous montrerons la témérité de ses hypothèses. Il est certain pour nous que le Pentateuque, dans sa substance, remonte au quinzième siècle avant Jésus- Christ, c'est-à-dire au temps de Moïse. Si on le compare avec les livres historiques et religieux de la Chine et de l'Inde, il l'emporte sur eux en antiquité ' .
* L'histoire des Chinois, dit Lassen, ne commence à s'éclaircir qu'à partir du viii'^ siècle avant Jésus-Christ, bien que la première dynastie de la Chine , celle de Ilia ou Yao , remonte vraisemblablement à plus de deux mille ans avant notre ère. (P. Gaubil, Traité de la chronologie chinoise.) L'incertitude qui règne sur la date de la naissance de Zoroastrc, sur sa vie et le doute s'il y a eu un ou plusieurs Zoroastre, montrent bien que, pour la Perse, l'histoire commence encore plus tard que pour la Chine. Le fondateur du mazdéisme n'est mentionné ni dans les inscriptions des rois achéménides, ni chez Hérodote, qui pourtant déci-it avec tant d'exactitude le culte des Perses et leurs pratiques religieuses.
L'histoire certaine de l'Inde commence à peine avec le bouddha Çakia-Mouni, dont la vie est entourée de mystère. Or les Singhalais, selon M. Burnouf, placent Çakia- Mouni au vii'= siècle. Les annales de l'Inde, avant le bouddhisme, ont été écrites soit d'après des légendes , soit d'après les poèmes héroïques et mythologiques du Ràmâyana, du Mahâbhârata, soit d'après les Pourànas, où se trouvent mêlés les éléments d'une cosmogonie fantaisiste et d'une théogonie symbolique. La plus complète et la mieux raisonnée de toutes les chroniques indiennes est la chronique du Kachemir. Elle a pour auteur Kalhana Pandita, fds d'un premier ministre de Kachemir. Il vivait en 1148 après Jésus-Christ. C'est donner une idée de cette chronique de dire qu'elle .fait vivre trois siècles un roi antérieur seulement de six cents ans à Pandita , auteur de la chronique. L'histoire des temps primitifs de J'inde procède par
Le Pentateuqiie, histoire harmonieuse du monde, est un livre qui a traversé, sans mutilations ni additions importantes, plus de trois mille ans. Il s'est dégagé de toutes les ruines qui ont enseveli les œuvres de l'esprit humain. L'exemplaire original, il est vrai, a disparu avec l'arche ; les plus anciens manuscrits hébraïques de la Bible, conservés aujourd'hui dans nos bibliothèques européennes, ne remontent pas même au x" siècle après Jésus-Christ ^ ; mais Dieu a placé la conservation du texte sacré au-dessus de tout principe de destruction : nous aurons l'occasion de l'établir plus tard.
L'Histoire sainte, depuis la création jusqu'à Moïse,
chiffres ronds de mille rois et de mille ans, ce qui suftîl pour montrer le caractère fabuleux de la chronologie hindoue.
On n'est plus admis aujourd'hui à dater la rédaction des Védas dune époque antérieure au xiv^ siècle avant notre ère. Le savant éditeur du Rig-Véda , M. Max Millier, en place le développement compl3t dans l'espace d'environ mille ans, du xii'= au ii<= siècle avant J.-C. (Max Mûller, Hist. of anc. Sanskrit Hier., p. 301-305. Nève , les Epoques littéraires de l'Inde; Marins Fontane , Inde védique.) 11 ne trouve aucune trace d'histoire authentique dans la littérature de l'Inde avant cette période. Les lois de Manou sont du xn" ou du xi*^ siècle. C'est de cette même époque que datent les poésies d'Homère et d'Hésiode. Or, suivant la tradition constante des juifs et des chrétiens, le Pentateuque, non seulement dans sa partie législative, mais aussi dans sa partie historique, comptait, à l'apparition de Jésus -Christ, plus de quinze siècles d'existence.
* Le célèbre théologien anglais Kennicott, qui compulsa luimême deux cent cinquante manuscrits hébreux et en fit compulser environ trois cent cin({uante par les plus habiles philologues de son temps, n'a pas trouvé de manuscrits hébreux de la Bible que l'on puisse faire remonter au delà de l'année 1106 de notre ère. M. de Rossi pense que le n° 634 de son catalogue est du viii« siècle. (Kennicott, Dissert, général.; de Rossi, Variœ lectiones, etc.)
et surtout depuis la sortie d'Egypte jusqu'aux Macliabées, s'otlre à nous avec une suite et un enchaînement qui la mettent au rang des histoires les plus sûres et les plus authentiques : les événements, liés les uns aux autres, sont aussi inséparables que les fils d'un tissu.
Trois grands liens chaînent pour ainsi dire l'histoire du peuple de Dieu : la logique des événements qui se succèdent les uns aux autres comme l'effet suit la cause, la chronologie, les tables généalogiques des peuples et des familles. On dirait réellement un tissu dont la chronologie et les tables généalogiques formeraient la chaîne, et dont les événements seraient la trame. Le rôle de la chronologie n'est -il pas, en effet, d'enlacer et de fixer dans leur ordre de succession les faits qui se déroulent dans l'histoire, lils légers qui s'emmêlent aisénu'ut et que laisse après elle, dans son mouvemeul peipétuel, la navette inépuisable du temps?
Tout le monde sait combien la chronologie de la Bible, bien qu'elle ait beaucoup souffert des copistes et des reviseurs , l'emporte sur la chronologie tronquée et fantaisiste de la Perse, de l'Inde, et même de la Chine. Seule la Bible est un livre qui fournit un ensemble de dates avec lesquelles la science peut discuter.
Sans doiiU-, la chronologie biblique offre des incertitudes relatives à l'épocjue de l'apparition de l'homme sur la terre : l'écart entre les dates qu'on relève dans les principaux textes se chiffre par mil-
liers d'années*. Faut-il s'en étonner? On ignore ce qu'on entendait à l'origine par année et comment elle se comptait. L'évaluation du temps fondée sur la succession des générations et sur la durée additionnée des vies de quelques patriarches, est une base de calcul très imparfaite. Il se peut qu'entre les patriarches dont les noms ont émergé au-dessus de la mer de l'oubli et que la Bible nous montre issus les uns des autres, il y ait eu des descendants intermédiaires, fils, petit-fils, arrière-petits-fils, dont la Genèse ne parle pas parce que leur mémoire avait péri*. Aux yeux du chronologiste , le patriarche se survivait dans ses enfants, et le dernier arrièrepetit-fîls de sa lignée était encore son enfant.
Voilà peut-être pourquoi la vie des premiers patriarches nous paraît démesurément longue. Il se
* De la création d'Adam à la vocation d'Abraham, il s'est écoulé 2 023 ans suivant le texte hébreu et la Vulgate, 3 389 ans suivant les Septante. Les calculs , ou plutôt les hypothèses des savants diffèrent aussi notablement : ils varient entre 3 950 ans (Scaliger) et 6 984 ans f tables alphonsines ). L'Église a toujours laissé toute latitude aux chrouologistes sur ce sujet. Nous renvoyons le lecteur à notre livre le Monde et l'homme primitif, p. 290.
* Les tables généalogiques de la Genèse sont probablement fragmentaires et incomplètes. Nous en avons la preuve dans cette particularité : elles comptent avant et après le déluge dix patriarches. Cette symétrie, qui se rencontre dans les traditions chaldéennes , semble avoir une autre cause que la raison historique. Ainsi a agi saint Matthieu : il a divisé la série des aïeux du Christ en trois groupes de deux fois sept noms; et pour ne point sortir de ce cadre, il a omis plusieurs ancêtres. Comme le but de ces généalogies n'était point d'énumérer les individus, mais de constater la descendance du dernier membre, Abraham povir lai Genèse, Jésus-Christ pour les Évangiles, l'écrivain a pu, sans itt~ convénient, passer du père au petit- fils ou à l'arrière petit- fils. (Cf. Gen. XXIX, b; xxxi, 43, 5'd; Ruth, iv, 18-22 ; I Parai, r, 17, etc.)
peut qne des lacunes énormes se cachent sous ces mots : ViJJÎt Seth postquam genuit Enos octingentis septem annis, gênait que filios et filias, etc. L'omission des intermédiaires de même sang dans les tables généalogiques trouve des exemples jusque dans les Evangiles.
Nonobstant, la succession généalogique des patriarches, dans ses grandes lignes, avec les chiffres ronds et les à peu près de l'ancien Orient, est un document très précieux; et, telle qu'elle est, la chronologie de la Bible, surtout à partir de la sortie d'Egypte, met dans l'histoire des Hébreux une lumière , un ordre , un classement , qui donne à l'ensemble des événements la plus grande autorité. Longtemps on compta par générations comme on compte aujourd'hui par siècles. Une vraie chronologie, proprement dite, n'apparaît dans la Bible qu'à partir d'Abraham et de Jacob ; mais avant eux , dans les familles et les tribus on gardait la mémoire des ancêtres. Des hommes publics , des généalogistes, appelés nn'û'.ï:, schoterim, furent de bonne heure chargés de dresser des tables et d'inscrire les noms des chefs de famille successifs. Lorsque la chronologie proprement dite fournit des dates précises marquées par les grands événements, les généalogies, que l'on continua de dresser, contrôlèrent heureusement cette science.
Enfin, quelle autorité la logique naturelle des événements, venant s'ajouter à celle de la chronologie biblique, ne donne-t-elle pas à l'Ancien Testament tout entier! L'histoire des Hébreux forme
un tout , dont on ne peut rien retrancher, et auquel on ne peut rien ajouter de considérable sans laisser après soi des traces accusatrices : le fil logique et continu des événements permet de remonter d'un grand fait à un autre avec autant de facilité que de certitude. C'est ce que Bossuet a si bien établi dans son Histoire universelle. « Les temps du second temple, dit-il, supposent ceux du premier, et nous ramènent à Salomon. La paix n'est venue que par les combats ; et les conquêtes du peuple hébreu nous font remonter jusqu'aux Juges, jusqu'à Josué, jusqu'à la sortie d'Egypte. » On peut ajouter jusqu'à Joseph, jusqu'à Jacol). Isaac et Abraham, jusqu'au déluge, jusqu'à la chute, jusqu'à la création.
Il n'est pas aisé de supprimer de l'histoire du peuple hébreu, soit Abraham, soit Jacob, soit Moïse, soit la législation du Sinaï. Ce serait une tentative assez semblable à la suppression . dans l'histoire de France, du règne de Charlemagne, de Louis XIV ou de Napoléon. Retranchez l'un ou l'autre de ces règnes, et dès le suivant vous ne pourrez plus vous expliquer ni les frontières du royaume, ni la législation, ni létat des esprits. Le tissu historique demeure interrompu ; ses fils brisés ne se peuvent renouer. De même , sans Moïse et les principaux événements qu'il rapporte, comment expliquera-t-ori et la délivrance d Egypte et la présence, sur le sol de Chanaan, d un peuple jadis esclave, devenu riche, puissant, constitué en nation savamment organisée? Comment 1 Egypte a-l-elle affranchi ces cinq ou six cent mille ouvriers hébreux, une de ses richesses ?
Comment ces esclaves échappés ne sont -ils pas morts de faim dans le désert? Gomment se sont- ils eux-mêmes si vite et si parfaitement organisés? D'où est venue à ce peuple nouveau cette législation si prévoyante, si humaine, si sage, en un mot, si parfaite, el qui le place du premier coup audessus des j)euj)les les plus anciennement civilisés? Gomment se sont accomplis , en moins de cinquante années, tant d'événements?
La raison suffisante de ces faits ne se trouve que dans rhistoire des merveilles racontées par Moïse.
Tel est renchaînement des événements; telle est la logique (jui relie toutes les parties de l'histoire des Hébreux : le temps des Rois suppose celui des Juges, à leur tour les Juges supposent Moïse et ses merveilleux écrits.
Que Jéhovah ait dicté une loi et se soit révélé au peuple hébreu sur le mont Sinaï, c'est un fait dont témoigne chez lui une tradition constante, qui remonte aux premiers jours de son existence. Le Sinaï, cette colline révérée du désert, se dressait aux regards comme un témoin de la révélation du Dieu d'Israël, ténu)in que, dès le temps des Juges, Débora invoquait dans son cantique fameux et d'une irrécusable aullu'uticité. « Les montagnes se sont ébranlées devant Jéhovah, s'écriait-elle; le mont Sinaï a tremblé devant le Dieu d'Israël'. >• A son tour, David chantait : « Dieu est présent sur la montagne de Sion, comme il le fut sur la montagne de Sinaï*. »
« Jiui. V, •;.
2 Ps. hXVU, IS.
Sion . la sainte montagne , consacrée par la présence de l'arche d'alliance et des tables de la loi, rappelait, en effet, le Sinaï, comme le Sinaï, à son tour, rappelait Moïse et sa loi. Ces souvenirs étaient corrélatifs.
Si loin que l'on se plaise à s'enfoncer dans le passé du peuple juif, on trouve établie la croyance au miracle du Sinaï et à tous les prodiges du Pentateuque. L'histoire de la nation semble inséparable de ces traditions, qui, soit au temps de Débora, soit à l'époque de David, sont également populaires. Est-il possible qu'elles se soient furtivement introduites? Leur nature et le caractère des faits dont elles perpétuent le souvenir, rendent inacceptable une telle hypothèse.
Il est vrai, il y eut chez les Grecs des traditions fabuleuses ; mais qu'étaient ces traditions , sinon d'aimables fictions chantées par les poètes, évidemment arrangées pour le plaisir de l'esprit, au fond desquelles pouvait bien se cacher quelque vérité, mais que nul homme sensé n'eut voulu accepter au pied de la lettre? Qu'y a-t-il de commun entre les chants des rapsodes et les traditions juives? Là, c'est une croyance vague à quelque fait lointain, que l'on sait, que l'on avoue avoir ^té transformé par l'imagination du poète. Ici, au contraire, c'est la croyance profonde à la réalité de faits historiques qui servent de base à la législation et à la religion. Le rapsode chante en se jouant; la Bible raconte avec gravité. Le premier vise à flatter l'imagination, le second à ébranler la volonté. Moïse
commande le sacrifice, Tobéissance absolue; le rapsode s'en va content, s'il a obtenu des applaudissements et une place d'honneur au foyer des princes.
On pourrait également comparer les traditions juives avec les traditions persanes, hindoues, chinoises, etc. Que racontent ces dernières? Des événements sans date, rejetés dans un passé ténébreux. Il est vrai que, différents de la poésie grecque, qui avoue ses fictions et abandonne toute prétention au dogmatisme, les livres sacrés de l'Orient afTcctent tous un caractère doctrinal. Mais c'est précisément ce caractère qui enlève aux traditions dont nous parlons toute autorité historique. Que sont les cosmogonies et les théogonies d'Orient ? Des allégories. Elles n'ont qu'une valeur hiératique. C'est la seule explication qui puisse être donnée de ces histoires impossibles ^
Lorsqu'on veut y prendre garde, on ne tarde pas à reconnaître que les traditions juives possèdent un
* Il existe en pâli un livre des (J,inq cent cinquante naissances du Bouddha. Dans ces naissances, il aurait été tour à tour cheval, singe, écureuil, lion, éléphant, etc., parmi les animaux; artisan, marchand, guerrier, roi, etc., parmi les hommes; démon et dieu parmi les êtres surhumains. Il naquit d'une femme douée de trentedeux espèces de prérogatives; il en eut aussi trente -deux principales, mais*, de plus, cjuatre- vingts secondaires. Quand, dans sa jeunesse, le Bouddha méditait, les jambes croisées, sous un pommier rose, Tombre immobile le couvrait constamment, tandis que celle des autres arbres continuait à tourner. Il était si éloquent, qu'une grenouille qui avait entendu un de ses discours arriva à l'état de Dâva, et entra dans une des routes du salut. Une autre fois, cinq cents chauves-souris qui entendaient la loi sans la comprendre sont devenues des Dcvas, et plus tard des religieux parfaits. (V. F. Nève, le Bouddhisme.)
véritable caractère historique, et qu'il est souverainement déraisonnable de les confondre avec les fables des autres peuples.
Quel imposant témoignage que celui d'une nation qui se lève tout entière et qui dit : Jai vu! j'ai entendu! J"ai traversé la mer Rouge à pied sec; j'ai mangé la manne durant quarante années, et j'étais là lorsque Jéhovah parut au milieu de la foudre et des éclairs !
La foi de ce peuple aux miracles de l'Exode repose sur des fondements si solides, qu'on pourra, sans crainte de la faire chanceler, l'invoquer contre lui. Moïse, Samuel et les prophètes, rappelant les merveilles de la délivrance, les tourneront en reproches violents contre l'ingratitude des Hébreux. Ceux-ci s'irriteront de la libre parole des prophètes ; ils les persécuteront , ils les mettront à mort ; mais ils ne renieront jamais les miracles du désert.
GHAPITHK II
LES INSTITUTIONS D ISRAËL , LES DIVISIONS NATIONALES, LES RÉSISTANCES A MOÏSE
Un témoignage frappant en favenr de l'anthenticité dn Pentate,:qiie nous est fourni par les institutions d'Israël.
Gomment, sans les faits racontés par Moïse, expliquer les fêtes de Pâque, de la Pentecôte, des Tabernacles, etc.? L'arche, les tables de la loi, la verge d'Aaron, la relique de la manne, furent des témoins longtemps subsistants des faits relatés dans le Pentateuque. Les institutions civiles et politiques, de leur côté, nous reportent au temps et aux événements de l'Exode. Dans les cérémonies lévitiques, dans les objets du culte et jusque dans les ornements (hi grand prêtre, on constate par des indices nombreux que l'auteur du Lévitique a longtemps connu el observé l'Egypte.
Lorsqu'un homme a habité pendant des années un pays étranger, il trahit le séjour qu'il y a fait par les objets souvent nombreux qu'il en a rapportés, par des usages et des habitudes particulières
aux contrée? d'où il est revenu, par l'accent de son langage. Il a contracté là une originalité qui dure.
Au fond, le gouvernement des Juges et des Rois, celui du royaume d'Israël comme celui du royaume de Juda, le prophétisme et la théocratie juive, ne sont que la continuation du gouvernement mosaïque ; ils le supposent et ils le prouvent. La religion, la législation et l'histoire du peuple juif s'expliquent sans embarras par les récits du Pentateuque. Ecartez les récits de Moïse, ces trois grandes choses ne se comprennent plus ; on demeure en présence d'un fait sans cause, d'un édifice immense suspendu dans les airs.
On lit dans les mémoires de l'abbé Ledieu, qu'un jour devant Bossuet la conversation tomba sur les libertins, qui commençaient de son temps à dire à huis-clos ce qu'ils ont répété trop souvent depuis à la face du monde : « Moi, je ne puis croire. » « Il ne s'agit pas, dit Bossuet, avec ces sortes d'esprits, de discuter des difficultés de détail pour les faire croire ; il faut les y amener de loin par les considérations qui établissent la suite de la religion. Ils ne peuvent nier un Moïse! »
Nous disons que l'existence du peuple juif, avec son histoire , ses traditions , sa législation , ses fêtes, implique l'authenticité du Pentateuque. Le géologue et le naturaliste découvrent au sein des rochers les empreintes qu'ont laissées des plantes et des animaux aujourd'hui perdus, et ils concluent de la présence de l'empreinte à l'existence d'un être qui a disparu. Plus heureux que le naturaliste, nous constaterons
dans rhisloire des temps les plus reculés l'empreinte du Pentaleuque, et nous pourrons comparer l'objet lui-même, puisqu'il n'a pas péri, à son image partout retrouvée.
Les divisions et les animosités qui se sont continuellement succédé en Judée ruinent, de leur côté, riiypolhèse rationaliste de l'origine post- mosaïque du Pentateuque.
Le fait de ces divisions permanentes est constant. Elles remontent aux premiers jours de l'histoire nationale d'Israël. Dès le temps des Juges, Ephraïm, fier du séjour de l'arche à Silo et de son importance territoriale, prétend à l'hégémonie de la nation. L'Ephraïmite Abimélech est un jour sur le point de réaliser l'idée d'une monarchie israélite. Après la mort de Saûl , nous voyons Ephraïm grouper autour de lui les tribus du nord , et opposer Isboseth à David; sous le fils de Salomon, il réussira à faire triompher ses idées séparatistes.
On sait l'aversion que se vouaient mutuellement les Samaritains et les Juifs au temps de Jésus-Christ. Ces deux peuples, habitant le même pays, évitaient de se rendre service et de communiquer ensemble. « Il est un peuple, disait l'auleur de l'Ecclésiastique, qui n'est pas un peuple et que je hais..., le peuple insensé qui demeure à Sichem'. » Ce sentiment s'explique. Les Samaritains étaient originairement des idolâtres, habitants de Babylone , de Cutha, d'Avah, d'Eniath et de Sépharvaïm, envoyés
< Eccle. L, 27-28
par Salmanasar pour repeupler la terre sacrée des enfants d'Abraham, Lorsque les Juifs revinrent de la captivité, les Samaritains s'opposèrent au rétablissement du temple et de la ville de Jérusalem ' .
Cependant deux peuples aussi profondément divisés se trouvent avoir entre leurs mains un même code sacré, le Pentateuque*. Jéroboam, dans sa révolte, voulut que les dix tribus conservassent le culte mosaïque et presque toutes ses prescriptions. La loi de Moïse, sauf le culte du veau d'or et le lieu des sacrifices, était la même à Samarie qu'à Jérusalem. Les discours tenus par les prophètes aux rois et au peuple d'Israël mettent ce fait hors de doute. Or le culte suppose un rituel ; la législation , un code. Ce rituel et ce code ne pouvaient être que le Pentateuque^
Comment expliquer l'existence et l'autorité du Pentateuque chez les Samaritains et chez les Juifs, chez les tribus du royaume d'Israël et chez les tribus
* Escl. IV, 2-3.
^ Nous ne prétendons pas que le texte samaritain qui se trouve encore aujourd'hui entre les mains des familles samaritaines de Naplouse soit un texte contemporain du schisme de Jéroboam. Les philologues croient reconnaître les caractères d'une copie remontant, selon les uns, à lépoque de Darius et d'Alexandre, et, selon les autres, à une époque beaucoup plus récente. Cette copie a sans doute été préférée à Tancien texte, comme plus favorable au culte schismatique établi sur le mont Garizim. (Voy. les Samaritains de Naplouse, par l'abbé Barges.)
^ Cf. III Reg. XXI, 3 et 10, et Lev. xxv, 23 , Num. xxxv, 30, xxxvx, 8, Deut. XVII, 6 et xix, 15; III Reg. xxii, 17, et Num. xxvii, 16; IV Reg. m, 20, et Exod. xxix, 38-39; IV Reg. iv, 1, et Lev. xxv, 39., etc»
du royaume de Juda? Vu fait évident se dégage ici: le Pentateuque avait été adopté par les Samaritains avant leur hostilité contre les Juifs et reconnu par les dix tribus avant leur séparation.
Or l'hostilité entre les Samaritains et les Juifs existait au jour où les Judaïtes , de retour de la captivité, refusèrent d'associer les Samaritains à la construction du temple, au temps de Zorobabel. Il répugne d'admettre que les Samaritain? aient consenti depuis à accepter des Juifs , leurs ennemis , un code religieux et politique; et, vice versa, il répugne que les Juifs aient accepté le Pentateuque des mains des Samaritains, qu'ils méprisaient. L'apparition tardive et subreptice du livre eut d'ailleurs éveillé de toutes parts le soupçon d'une introduction frauduleuse.
Il y a longtemps que les apologistes chrétiens ont établi l'argumentation suivante : le Pentateuque remonte au moins au temps de Zorobabel.
Arrivés à ce point, un même raisonnement nous mène plus loin et prouve que le Pentateuque est antérieur au schisme des dix tri])us.
Que l'on réfléchisse à l'étonnante susceptibilité des nations rivales ou même à la susceptibilité d'une province à l'égard d'une autre province , on verra à quel point l'émulation et la jalousie qui régnaient jadis entre elles contrariaient jusqu'à l'adoption des meilleures mesures et des usages les plus recommandablcs. Dans nos temps modernes, la réforme grégorienne du calendrier n'a pas été acceptée par ritlglise grecque, par opposition à l'Eglise latine. Le
système décimal des poids et mesures, malgré sa supériorité avouée sur tous les autres systèmes, n'a pas été jusqu'ici adopté par toutes les nations , à cause de son origine française ; et sans la volonté puissante d'un gouvernement central ayant les moyens de se faire obéir, ce système serait encore aujourd'hui repoussé en France par plusieurs provinces.
Non, les dix tribus du royaume d Israël n'eussent pas voulu accepter le Pentateuque s'il eût été l'œuvre des tribus ennemies du royaume de Juda, pas plus que les tribus de Juda et de Benjamin n'eussent reçu le même livre des mains des tribus d'Israël. L'hostilité des monarques des deux royaumes admit des trêves ; mais Ihostilité des deux populations ne s'assoupit jamais. L'acceptation d'un même code n'était possible , dans les deux royaumes, qu'à la condition de leur réunion et de la pression exercée d'en haut sur les résistances populaires. Or l'histoire n'a gardé le souvenir ni de cette réunion ni de cette pression. Nous concluons donc , en second lieu , que le Pentateuque remonte au moins au règne de Salomon.
Mais les divisions des Hébreux n'ont pas commencé avec Jéroboam. Le mécontentement qui, sous Roboam, eut pour cause les impôts excessifs, avait dès le règne de Salomon gagné une partie du peuple. Pendant le règne de ce monarque absolu et magnifique, couvait déjà la discorde qui éclata sous son fils ; il existait dès lors un parti qui n'attendait que le moment favorable pour lever l'élen-
dard de la rébellion. Salomoii le savait; il voulait frapper son chef Jéroboam, lorsque celui-ci, pour échapper à la mort, s'enfuit en Egypte.
Si donc l'introduction du Pentateuque chez les Hébreux eût été l'œuvre de Salomon, le premier acte de Jéroboam aurait été de rejeter le Pentateuque, qui d'ailleurs gênait son plan de schisme. Jéroboam l'eût banni de ses Etats, comme il rejetait les impôts décrétés par Salomon, comme il rompait avec les lévites et avec le temple.
Les règnes de Saûl et de David virent aussi éclater des divisions. Il y eut le parti de la cour et le parti de l'opposition. David gagna à sa cause, par la générosité de sa conduite, une portion considérable du royaume, et triompha à la fm de la puissance de la maison de Saûl. Samuel, de son côté, se vit forcé, par l'inconstance du peuple, à se démettre d'un pouvoir qu'il tenait de Dieu.
Puisque les divisions ne manquèrent point de se produire sous Salomon, sous David, sous Saûl et sous Samuel , comment le gouvernement moins affermi des Juges en eût-il été exempt? Les guerres intestines pendant cette période de l'histoire des Juifs allèrent quelquefois si loin, qu'elles faillirent, vers le temps d'Othoniel, anéantir la tribu de Benjamin.
Il y eut donc toujours chez les Hébreux des dissensions et des factions rivales*. Or ces factions
* Les ratioaalistos eux-mêmes reconnaisseut ce fait, comme on lo verra par la citation suivante, dont nous n'acceptons pas néan-
exerçaient nécessairement les unes sur les autres une surveillance hostile. Dès lors, comment supposer qu'un parti n'eût pas reproché à l'autre l'introduction frauduleuse du Pentateuque? Et si toutes les factions, tous les partis ont reconnu ce même code , il n'y a de ce fait qu'une raison suffisante : l'autorité dun homme plus fort que tous les partis, supérieur à toutes les résistances, un Moïse'.
Prodigieusement enclin à l'idolâtrie, le peuple hébreu ne devient néanmoins jamais idolâtre. C'est en vain que l'exemple des nations qui l'entourent et les puissantes excitations du sensualisme exercent
moins toutes les assertions : <( La Palestine a cela de commun avec la Grèce, la Toscane et tous les pays qui ont vu naître des civilisations originales, d'ofTrir, dans l'espace de quelques lieues, les différences de caractères les plus tranchées. Chacune des vallées de la Grèce avait sa civilisation, ses mythes, son art, sa physionomie intellectuelle et morale. Une critique attentive trouverait peut-être des différences non moins sensibles entre chacun des cantons de la Palestine. La prépondérance tardive de la tribu de Juda n'effaça pas ces variétés locales. Ephraïm avec sa montagne de Garizim, rivale de Sion, sa ville sainte de Béthel, ses nombreux souvenirs de l'âge patriarcal, était, sans contredit, la plus considérable des individualités qui luttaient contre l'action absorbante de Jérusalem. La rivalité de ces deux familles principales en Israël date des époques les plus reculées de leur histoire. Au temps des Juges, Ephraïm, par le séjour de l'arche à Silo, et par son importance territoriale, tint vraiment Thégémonie de la nation. L'idée de la monarchie Israélite faillit un moment être réalisée par Éphi'aïm, lors de la tentative d'Abimélech. Après la mort de Saûl, nous voyons celte tribu grouper autour d'elle toutes les tribus du nord, opposer sans succès Isboseth à David, l'habile et heureux champion des prétentions de Juda; puis^, après la mort de Salomon , faire enfin triompher ses tendances séparatistes par le schisme du royaume d'Israël et l'avènement d'une dynastie éphraïniit,e , 973 avant J.-C. » (E. Renan, Histoire gén. des lanyiies sémit.) ' V. Duvoisin, l' Autorité des licres de Moise.
sur lui leur action. S'il s'incline un moment devant les dieux des nations, il se relève bientôt et brise les idoles.
Qui a arraché ce peuple, si longtemps esclave en Egypte et abruti par de grossiers travaux, à la fascination des sens, ou du moins qui l'a arrêté dans ses entraînements à l'idolâtrie? Qui Ta persévéramment ramené à l'austérité du culte spiritualiste du vrai Dieu? N'est-ce pas la loi de Moïse, écrite dès le commencement et conservée avec un religieux respect? N'est-ce pas elle qui, comme une protestation incessante, s'élevait contre les infidélités du peuple de Dieu ? On dirait au milieu d'Israël un aulre buisson ardent semblable à celui qui apparut à Moïse, buisson inextinguible, allumé par Dieu pour marquer sa présence, et dont la flamme est une menace pour Israël en même temps qu'un perpétuel avertissement. Ce buisson, c'est la Thora.
Nous voyons un combat continuel entre Jéliovah et son peuple. Or ce combat ne se comprend pas sans l'existence de la loi écrite par Moïse. Quel eût été, sans la Loi, ce pacte tour à tour foulé aux pieds et rétabli dans un saint respect, violé encore, et puis de nouveau vengé?
En second lieu, comment expliquer, sinon par l'origine divine de la loi mosaïque, le respect que les Hébreux ont professé à toutes les époques pour une loi si contraire à leurs instincts? La loi mosaïque est bien différente, en effet, de ces lois qui ont été l'expression et le produit des goûts, des inclinations et des sympathies des peuples : c'est une loi de
contrainte imposée par Jéhovah. Bien différente de la loi des douze Tables , que le peuple romain demanda comme une garantie contre le patriciat, la loi de Moïse est une garantie que prend Jéhovah contre Israël, Sans le caractère divin de la législation mosaïque, le peuple l'eût bientôt déligurée, reniée et abolie. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'elle était indiscutable quant au fond et quant à la forme, et de plus consignée dans un monument authentique.
On a cru découvrir une grave raison de douter de l'authenticité du Pentateuque dans le fait suivant raconté au quatrième livre des Rois, chapitre xxii. et dans le second livre des Paralipomènes, chap. xxxiv. Y a-t-il ATaiment là une difficulté sérieuse? Le lecteur en jugera.
La dix -huitième année du règne de Josias , le grand prêtre Helcias trouva dans le temple un exemplaire de la loi, oublié là depuis longues années : peut-être était-ce l'autographe même de Moïse. Sitôt qu'Helcias le découvre, il jette un cri de joie, et bientôt le roi est instruit de l'heureuse découverte. L'étonnement du grand prêtre, l'admiration du roi, la lecture que celui-ci veut qu'on lui en fasse, le regret qu'il éprouve alors de voir combien la loi de Moïse est mal observée, toutes ces considérations ont fait croire à quelques critiques que c'était pour la première fois que le texte du Pentateuque voyait le jour, ou du moins qu'Helcias en avait découvert quelque partie inédite jusqu'alors.
Mais rélonnemeiit du roi s'explique suffisamment soit par l'hypothèse de la découverte de l'autographe de Moïse, soit par l'oubli coupable et l'omission prolongée des prescriptions légales : oubli , omis- sion prévus dans le Pentateuque , et contre lesquels avaient été prononcées des malédictions qui avaient vivement frappé l'esprit de Josias, pendant la lecture qu'il venait d'entendre. Voilà pourquoi l'étonnement du roi est suivi des reproches que s'adresse à lui-même ce monarque et de la douleur qui s'empare du peuple. Mais ces reproches, cette douleur n'accusent-ils pas une faute, un remords? Si la loi se fût révélée pour la première fois, ni le roi, ni sa cour, ni le peuple, n'eussent pu se reprocher de l'avoir enfreinte ; l'omission des prescriptions légales ne leur eût pas été imputable. L'affliction cL le remords s'emparent du cœur de lous ; donc tous avaient négligé de s'instruire d'une loi dont ils connaissaient l'existence et qui n'avait pas cessé d'être à leur portée'.
Loin d'infirmer les preuves que nous avons données de l'authenticité du Penlateuque, on le voit, ce fait les confirme. Pourquoi cette affliction et ces regrets, s'ils ne sont pas motivés par le souvenir ancien d'un code écrit, qui avait été jadis consulté et observé en Israël?
Le lecteur (pii nous aura suivi jusqu'ici, et qui aura médité avec nous les arguments historiques en
< Voir 1rs Prophètes (J'hraël , (ju;ilre siècles de lutte contre l'idolAlrie, p. 068.
faveur de rautorité du Pentateuque . se sera convaincu, nous l'espérons, que la loi. c'est-à-dire la parole vivante de Dieu fixée dans un monument écrit, forme comme le substrat um de l'histoire du peuple hébreu.