CHAPITRE IV
LA PERSO.N-NE DE MOÏSE ET SON ÉPOQUE SE REFLÈTENT DANS LE PENTATEUOl-E
C'est un fait reconnu par la critique et souvent remarqué, qu'un auteur se peint lui-même dans ses écrits. Le génie d'un écrivain, ses préoccupations, les phases diverses de son existence se reflètent dans ses ouvrages. Dieu a posé lui-même cette loi à laquelle il s'est librement soumis en créant l'homme à sa propre image.
Ce principe admis, il faudra reconnaître que de fortes raisons inclinent l'esprit à penser que Moïse est l'auteur du Pentateuque. Car nous le retrouvons, dans ces pages antiques, tel que les traditions, l'histoire sacrée et l'histoire profane nous le représentent, réalisant une œuvre de délivrance et de législation avec des moyens proportionnés au but à atteindre'.
' La preuve de Tauthenticité du Pentateuque par les arguments intrinsèques a pris , dans ces derniers temps, un développement considérable. Les découvertes et les progrès des sciences y ajouteront encore. Cependant, il faut le reconnaître, cet arg-ument ne peut faire sur l'esprit une impression décisive que par Tensemble
Le dessein du Pentaleuque répond donc au but que s'est proposé Moïse. Ce grand homme a été suscité de Dieu pour fermer une époque et en ouvrir une autre. Dans la personne de Moïse se rencontrent le dernier des patriarches el le premier des prophètes. Il vécut sous la loi dite de nature et sous la loi appelée écrite ; et il eut pour vocation de faire succéder celle-ci à celle-là ou plutôt de les réunir. Moïse fut une sorte de médiateur choisi par Dieu entre les temps anciens et des temps plus nouveaux. Sa mission était de faire comprendre à Israël le chemin merveilleux par lequel Dieu Tavait conduit de la Chaldée en Chanaan et de Chanaan en Egypte, et en même temps d'introdidre son peuple dans la voie nouvelle qui doit aboutir à l'accomplissement des promesses.
Tel le but poursuivi par Moïse , tel aussi le dessein du Penlateuque. Ce livre est véritablement pour Israël le lien du passé et de l'avenir. Le passé, dans le Pentateuque, c'est la Genèse. L'avenir, c'est la partie législative qui le réglera ; ce sont les prophéties. Le lien, c'est TExode. Les miracles de la délivrance et du séjour au désert correspondent à ceux de la vocation d'Abraham, de son départ de Chaldée et de son voyage au pays de Chanaan .
Le Pentateuque reflète le génie inspiré de Moïse
(les traits du tableau. A côté des certitudes, ou y voit paraître des prol>at)ilités; à côté des preuves, il va des iusiuuations. Pour compreudre cet arj^unient, il faut se rappeler comment on juge de la ressemblance d'un portrait par l'ensemble.
et les phases diverses de sa vie. Moïse était à la fois un grand homme d'Etat et un grand prophète. L'inspiration divine s'unissait en lui à une puissante nature. Tel est le Moïse que nous retrouvons dans le Pentateuque.
Le génie personnel du grand homme éclate dans l'unité féconde qui domine les cinq livres. L'écrivain ne se renferme pas dans la symétrie indigente d'un plan laborieusement trouvé : par ses développements naturels et sa marche à la fois libre et réglée, sa pensée réalise le plus simple et le meilleur des plans.
Moïse avait pour mission d'élever et d'instruire son peuple. Le Pentateuque est essentiellement un livre d'enseignement, Thnra. Dans la Genèse, le Pentateuque enseicjne l'origine d'Israël. Comme les vieux poètes, vieil auteur lui-même, il prend l'histoire de ses compatriotes à l'origine du monde et de l'homme. Dans l'Exode ;, il enseigne quel a été l'acte d'alliance de Dieu avec les Hébreux , ses conditions générales et les merveilles qui le précédèrent et le suivirent. Dans le Lévitique , le Pentateuque enseigne les obligations particulières aux Israélites consacrés au culte de Jéhovah : le code cérémoniel est une vraie loi organique. Dans les Nombres , le Pentateuque enseigne les olîligations du contrat relatives à la vie civile et à la vie politique ; il eu montre le véritable sens par l'application qu'il en fait aux événements contemporains. Enfin, dans le Deutéronome, Moïse résume l'enseignement de la loi, et, comme les législa-
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leurs antiques, il prend toutes les précautions qui peuvent en assurer Texécution dans l'avenir et créer des garanties contre Finconstance naturelle du peuple.
Ainsi se décmivre Tunité du Pentateuque. Il est écrit d'un bout à l'autre dans un même but, à savoir : l'enseignement moral d'Israël ; il est composé suivant une seule méthode, la méthode historique. Point de vaines discussions : une majestueuse exposition des révélations de Dieu , une narration pleine d'ordre, de lumière et d'autorité. Point d'inutilités scientifiques : le Pentateuque omet les explications cosmogoniques. Il raconte la création conformément aux vieilles traditions des sémites monothéistes ; il parle du monde physique comme on parle encore couramment aujourd'hui du lever, du coucher du soleil, de sa marche an-dessus de l'horizon, c'està-dire suivant les apparences. Il vise l'enseignement moral d'Israël. Pour nous bien montrer qu'il n'entend pas s'en écarter en quoi que ce soit , Moïse omet de nous parler de Thistoire de l'Kgypte pendant les quatre cents ans que les Hébreux demeurèrent en ce pays , et ne mentionne que deux changements de rois sur le trône des pliaraons. C'est encore pour la même raison qu'il énumère si brièvement les campements qui eurent lieu dans les quarante années de pérégrinations au désert. En un mot, le Pentateuque porte le sceau d'une seule pensée, puissante autant que persévérante.
Si l'unité compréhensive et le vaste plan du Pen-
tateiiqiie sont dignes du génie inspiré de Moïse, ce livre, considéré sous ses autres aspects, ne répond pas moins fidèlement à l'idée que l'histoire nous donne de ce prophète . dont il est écrit que nul ne fut si grand en Israël.
Une simplicité vraiment antique, une concision pleine de sens, une noblesse naturelle, sont les qualités habituelles de son style : point de vaine pompe ni de négligences, indices de l'ambition de l'esprit ou de sa faiblesse ; jamais il ne perd de vue la haute pensée qui l'a décidé à écrire. Il sera tour à tour si^iblime comme dans cette parole : Que la lumière soif, et la lumière fut! profond comme dans cette définition de Dieu : Je suis celui qui est ! touchant comme dans l'histoire de Joseph , gracieux comme dans celle disaac et de Rebecca , lyrique comme dans le cantique du passage de la mer Rouge et dans celui du Deutéronome. On reconnaît à cette éloquence, aussi variée qu'inépuisable, celui qui par sa parole inspirée entraîna tout un peuple après lui. et, gloire bien rare ! garda jusqu'à la mort son principat sans rivalité et sans éclipse.
Il y a dans le Pentateuque des traits de grandeur, de génie et d'éloquence qui couAiennent admirablement à l'idée que nous avons d'un Moïse. Nous ne voulons pas entrer dans le développement de cette pensée; mais il n'est pas de sujet que Fauteur du Pentateuque ne touche avec une supériorité magistrale. Faut-il parler le langage si mesuré, si exact et si difficile de la loi ? Le Lévitique et le Deutéronome le manient avec une aisance et une pré-
cision qui surprennent. Non seulement ces deux livres sont un chef-d'œuvre de codification, un monument de clarté en matière légale ; mais de plus ils reilètent d'une manière saisissante, jusque dans des sujets profanes, la religion et la piété du grand serviteur de Jéhovah.
Voilà ce que nous indiquons, en passant, touchant la forme du Pentateuque. Si nous voulions étudier à fond ce livre merveilleux, comparer la doctrine du Pentateuque avec les philosophies tantôt subtiles, tantôt puériles des peuples païens les plus civilisés , mettre en parallèle l'humanité de sa législation avec les cruautés légales des peuples anciens les plus vantés, que n'aurions-nous pas à dire? Pour la doctrine , la morale et la législation , le Pentateuque s'élève d'une hauteur incommensurable au-dessus de (ou s les livres antiques. Les préceptes de ce qu'on a appelé le Livre de l'alliance * respirent le plus haut senliment de fraternité sociale. Ils sont empreints d'un esprit de charité plus encore que d'un esprit de légalité. Ils contrastent absolument avec l'inllexibililé juridique des Romains et le droit absolu qui ne connaît pas de pitié. Ils ressemblent plutôt à des préceptes de l'Evangile qu'à des articles de code. N'est-ce pas ainsi qu'un Moïse, homme de génie inspiré de Dieu, devait penser et écrire?
Passons maintenant en revue les principales cir-
' Oïl :> (louné co nom à In parlio do l'Exode (jiii sYlciid du clial)itro XX, verset 22, jiis<nian rhnpilre xxni, verset 20.
constances de la vie de Moïse ; nous les verrons toutes se refléter dans le Pentateuque.
Moïse a eu son berceau en Egypte, il a été élevé à la cour des pharaons , il a vécu au milieu de leurs usages et de leurs lois. Le Pentateuque reproduira ces usages et ces lois ; et aux yeux de celui qui Fétudie, il apparaîtra semé de souvenirs et d'allusions relatifs à TÉgypte.
Les Egyptiens, comme on sait, se couvraient d'amulettes. Ils les portaient au cou en forme de collier, au bras en guise de bracelet, au front en manière de bandeaux. Moïse fait allusion à cet usage idolàtrique. Exhortant les Israélites à méditer la loi, il les engage à en avoir toujours un exemplaire avec eux , dans leur maison , en voyage , à le tenir le jour dans leurs mains, à le placer la nuit sous leur chevet ; puis il ajoute : « Que la loi soit liée à votre main comme l'amulette , qu'elle soit placée à votre front et suspendue entre vos yeux^ ! » L'ne allusion absolument semblable se trouve dans l'Exode ^
On peut remarquer dans nos musées égyptiens nombre de stèles qui ont été enduites d'une préparation de chaux avant de recevoir les caractères hiéroglyphiques dont elles sont chargées. Tel fut, dès le temps primitif, le procédé expéditif d'après lequel les Egyptiens traçaient sur la pierre avec l'encre ce qu'il eût été bien plus long de graver avec le ciseau.
* Meditubcris in eis sodons in domo lua, ol amhulans in ilinere, dormions atqne consurt,^cMis. El ligal)is ea ([uasi si(jnum in manu tua, crunhjuo cl movobuntur inler oculos luos. ( Deul. vi , 7 cl 8. I
^ Exod. XIII , 1 0.
Or nous lisons la prescription suivante failc aux Hébreux dans le Deutéronome : « Quand vous aurez passé le Jourdain, vous élèverez de grandes pierres que vous enduirez de chaux afin de pouvoir y écrire '. »
L'usage relatif dans le Deutéronome d'interpeller l'armée avant la bataille esl un usage égyptien. Chaque officier, est-il dit au livre sacré, interpellera ainsi le corps qu'il commande : « Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui ait bâli une maison, et qui désire assister à la fête de première installation? qu'il s'en aille... Y a-t-il quelqu'un qui ait planté une vigne nouvelle? qu'il s'en aille... Y a-l-il quelqu'un qui soit fiancé à une jeune vierge? qu'il s'en aille... Y a-t-il quelqu'un qui soit d'un cœur timide et troublé? qu'il s'en aille, de peur qu'il ne communique sa pusillanimité à ses frères*. »
La peine de la bastonnade , telle qu'elle est décrite dans le Deutéronome , était également usitée en Egypte. « Si le délinquant mérite la peine de la ba?tonnale, les juges ordonneront qu'il soil couché par terre et qu'il soit battu devant eux. Le nombre des coups se réglera sur le délit , mais il ne passera pas celui de quarante, de peur que votre frère ne se retire misérablement déchiré. » Cette attention de la loi de faire coucher le patient par terre, dans un but de ménagement, afin d? ne pas le frapper par hasard aux endroits délicats, était
* Eriges ingénies lapides, et calce kevigabis eos. Dcut. xxvii, 2 et 3.
' Deut. XX, b.
usité en Egypte, où le Làton jouait un grand rôle dans la répression. L'officier bâtonnait ses soldats, le père ses enfants, le maître ses élèves, le mari sa femme, le contremaître ses ouvriers, le percepteur ceux qui tardaient à payer les impôts ' .
Moïse dit aux siens : « La terre dont vous allez entrer en possession n est pas comme la terre d E-
gypte où, après qu'on a jeté les semences, on fait
venir l'eau par des canaux pour l'arroser à la manière des jardins avec les pieds-. » Cette expression : avec les pieds . qui ne se trouve pas dans la ^ ulgate, mais que nous lisons dans le texte hébreu et dans le texte des Septante, ~~-"'2, pedibus tuis , roï; Tronlv a-jTùv. montre plus que toute autre peut-être combien l'Egypte était connue du rédacteur du Pentateuque. En effet, elle rappelle l'irrigation pratiquée dans ce pays et décrite par Philon. a C'est, dit-il. une roue qu on fait tourner par le mouvement des pieds , en montant successivement sur les degrés d'une petite échelle appliquée à une roue. Mais comme , en tournant , la roue ne permetti^ait pas aux hommes de se soutenir, ceux-ci tiennent de leurs mains un appui immobile ; en sorte que , dans ce travail , les mains font l'office des pieds et les pieds celui des mains ; puisque les mains . qui devraient arroser, demeurent en repos, et que les pieds , qui devraient être en repos . donnent le
* Deut. XXV, 2. Lenormaiit, liist. anc. de VOi-ienl . l. III, p. 47; Maspero, Ilisl. anc. des peuples de l'Orient classique, t. I , p. 326 et suiv.
- Deut. XI, 10.
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mouvement à la roue. » Slrabon , Diodore de Sicile, Solin el Vitruve, décrivent aussi ces machines'.
On ne peut quénumérer, tant elles sont nombreuses, les allusions aux usages égyptiens que renferment les quatre derniers livres du Pentateuque. Moïse dit formellement ou donne à entendre que les Egyptiens n'offraient pas de sacrifices sanglants * ; que c'est l'eau du Nil qui les abreuvait d'ordinaire %• que les coups mortels étaient punis de mort*; que l'étude des secrels de la nature était réservée à une seule classe d'hommes habiles, prétendus enchanteurs^; que l'Egypte avait une caste militaire, armée, toujours prête à marcher"; que les pierres précieuses étaient gravées en creux ^
Un écrivain moins familiarisé que Moïse avec l'histoire de l'Egypte eût- il pu comparer l'ancienneté d'Hébron avec celle de Tanis? S'il le fait, c'est donc qu'il suppose que la dale de la fondation de Tanis est mieux connue de ses premiers lecteurs que celle de la cité d'Hébron. De même l'auteur de la Genèse, pour donner une idée de la fertilité de la Palestine, la compare non à des vallées de la Terre
* Pliil. Ih' Cuiif. liiuj.; StiJil)., XVII; Diod., I, m; Solin.,