LA CRITIQUE NÉGATIVE
C'est ici le lieu de dire un mot d'une classe trop nom])reuse d'écrivains qui, Aoulant bannir l'élément surnaturel de la Bible, travaillent en effet à la démolir. Nous lui donnerons le nom de critique négative.
Cette critique n'est plus le monopole de l'Allemagne. Depuis une trentaine d'années, Hollandais, Anglais, Français se sont faits les béritiers et les propagateurs du scepticisme biblique. Inspirée par les systèmes pbilosopbiques qui ont succédé à ceux du xviii" siècle, la critique négative est devenue, au milieu de l'indifférence religieuse , fatale aux croyances chrétiennes ; elle crée à notre époque un vérilable danger. Comparée au voltairianisme , elle en diffère par le ton et la méthode ; mais elle arrive aux mêmes résultats. Quel était le point de départ et comme le principe générateur du voltairianisme? Une hostilité passionnée contre la religion chrétienne , regardée comme un obstacle à l'émancipation df riiumanité ; une haine ardente et active du
Christ . de la pureté de ?a morale . de la sublimité de ses vertus.
Tel n'est pas le point de départ du rationalisme allemand. En crénéral. les rationalistes se montrent très éloignés des préjugés des encyclopédistes, qui peignent le christianisme comme une religion barbare dans son culte , absurde dans ses dogmes , ridicule dans ses cérémonies, ennemie des arts, des lettres et de la raison : religion qui n'aurait fait que verser du sane . enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du monde. La critique négative combat au nom de la philosophie positiviste, ennemie déclarée de toute intervention divine. Quand elle n'aspire pas à devenir une philosophie, elle revendique le principe protestant de la liberté absolue de l'esprit. Le philosophe épris des conceptions de son intelligence leur sacrifiera tout ce que la Bible leur oppose. On constatera chez le poète la fascination de ses rêves brillants; chez le philologue et l'exégète . l'adoration des systèmes , des combinaisons , des formules scientifiques et de prétendues découvertes. Philosophes, poètes, philologues useront tous leur vie dans le culte de leurs propres pensées, dans l'idolâtrie de leur propre esprit. Les études, les veilles, les sacrifices de toute sorte ne leur couleront pas si ces veilles, ces études et ces sacrifices ont pour objet le triomphe d'un système qui porte leur nom . d'une conception éclose dans leur esprit. Ils n'ont point de haine contre le christianisme, et c'est souvent comme à regret qu'ils en ruineront les bases. Ils s'en excuseront parfois, et
avant de frapper la victiine, ils déposeront une couronne à ses pieds : dernier et impuissant regret du savant, subissant, comme malgré lui, la tyrannie d'un svstème qui exclut Dieu des affaires humaines et du gouvernement du monde.
La méthode du voltairianisme était surtout le rire et la dérision. On le sait, ce ne fut point sur le terrain de la science que le patriarche de Ferney livra les comjjats qui décidèrent ses succès. Quand il s'agissait du prêtre et de la religion, il déposait le souci vrai. Ce n'est pas sans raison qu'on lui attribue cette parole : « Mentons, mes amis, il en restera toujours quelque chose. » Par les grâces de Tesprit il eut l'art funeste, chez un peuple léger et alors aimable, de rendre l'incrédulité à la mode.
La méthode de la critique négative est tonjours d'apparence scientifique. Il n'y a peut-être aucune science dans laquelle les rationalistes ne se soient montrés habiles et qu'ils n'aient plus ou moins étudiée. Leurs voyages, leurs travaux en linguistique, l'étude des sources de l'histoire en feraient les utiles pionniers de la vérité , si l'esprit de système , l'amour de l'extraordinaire , l'absence enfin d'un légitime contrôle , ne compromettaient les résultats de leurs efforts.
L'absence de presque tout contrôle en France est particulièrement regrettable. Bénéficiant de l'ignorance de l'Ancien Testament à peu près générale chez nous, les quelques érudits qui écrivent sur la Hible en prennent vraiment trop à l'aise et discrédileut notre savoir à l'étranger. On ne saurait dire
combien les allures libres et cavalières de M. Renan dans le domaine de l'Ancien et du Nouveau Testament nous ont nui dans lopinion des autres peuples.
On a pris au sérieux , en France . les élucubrations de ce critique . d après le certificat de science qu'il leur décernait lui-même : cela fit rire 1" Allemagne. En appréciant le rôle doctrinal et exégétique de M. Renan, l'histoire dira qu'un sceptique qui n'a jamais rien approfondi a fait illusion à ses contemporains par les grâce de son esprit et le charme de ses paroles. Il a été en toutes choses un érudit, non un savant. Il a flatté les préjugés irréligieux de son temps, et voulu justifier jusqu'aux derniers moments son abandon de l'Eglise qui lavait élevé , et la haine nourrie au fond de son cœur par les sentiments et l'attitude du clergé à son égard.
Combien nos critiques modernes, en fait d exégèse , sont éloignés de la sage réserve que demandaient Bacon et Descartes pour arriver à la certitude I Ce n'est pas une médiocre sagesse qui a dicté ces paroles imposées au savant et répondant si bien à l'infirmité humaine : y admettre un fait qu'après l'avoir Lien observé ; multiplier les expériences ; en contrôler les résultats; ne procéder que suivant les règles d'une sévère induction ; n'affirmer que ce qui est évidemment démontré ! M. Renan est l'homme qui a le plus souvent invoqué ces principes et qui les a le plus rarement observés. Son procédé et celui de ses disciples, tout au rebours de ces règles si simples , consiste à donner une hypothèse comme
un fait, à justifier une première hypothèse par une seconde hypothèse , à échafauder des suppositions dont l'édifice ressemble à ces frêles monuments qu'un souffle renverse ^ Le rationalisme contemporain place et déplace les événements à son gré : là il hasarde une date ; ici il risque une étymologie ; d'un fait douteux il tire une certitude. « Il donne partout, comme disait Bossuet de Richard Simon, plus de décisions que de bons raisonnements. » Niant le ciel et ne voyant que la terre, il rejette le surnaturel ; mesurant la puissance de Dieu au pouvoir de riiomme , il repousse le miracle ; il mêle à la fois les notions, les faits et les idées. Jamais on ne vit autant prodiguer l'érudition dans le libertinage de l'intelligence et les débauches de l'imagination 1
D'un côté , cette érudition trop souvent fantaisiste chez la plupart de ceux qui s'ingèrent dans les questions philologiques, historiques, archéologiques, en matière d'Ecriture sainte; de l'autre, l'ignorance de leurs lecteurs, constituent, en un temps où les lectures sont si légères, un danger sérieux.
Tout homme de bon sens peut combattre im mau- A'ais raisonnement ; mais comment atteindre l'école
^ « Il ne s"a<^it pas do savoir comment les choses se sont passées; il s'aj^it de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer... En pareil cas, toute phrase doit être accompagnée d'un peut-être. Je crois faire un usage suffisant de cette particule. Si on n'en trouve pas assez, qu'on en suppose les marges semées à profusion. On aura alors la mesure exacte de ma pensée. » {Hist. du peuple d'Israël, t. I, préface). Voilà au nom de quels principes un historien et un savnni prétend écrire les Annales du peuple d'Israël.
critique dont nous parlons, dans le fort d'un nouveau genre où elle aime à se retrancher? Gomment la saisir au milieu d'un monde d'hypothèses hérissé d'hébreu, d'arabe, à travers les difficultés de linguistique , de géographie , de chronologie , d'archéologie , de philosophie et de théologie? Cette école effraye ses juges par la peine qu'il faudrait prendre pour instruire la cause, et elle en impose au simple par l'étalage d'une science aux dehors brillants et au fond sophistiqué.
Toutefois, nous voulons l'espérer, le moment n'est pas loin où cette catégorie d'illusionnistes sera frappée d'un discrédit mérité.
M. de Rémusat les jugeait, il y a déjà bien longtemps, dans une revue jDublique et prononçait ces sévères paroles : « L'esprit systématique est, dans le sens le plus compréhensif du mot, l'esprit germanique. Toutes les fois que, par l'alliance de l'imagination et de la métaphysique , un talent ingénieux et confus, subtil et vague, parvient à combiner les faits les plus divers sous une généralité qui ne les unit qu'en les mutilant ou les exagérant, transforme les faits en idées, personnifie les principes, formule les individus, soyez assuré que c'est l'Allemagne qui vous parle. Il est difficile de marcher d'un pied aussi superbe sur la tête du sens commune »
Ce sont les protestants allemands qui, les premiers, ont entraîné les érudits dans les voies déplorables où naissent , s'évanouissent et reparaissent
' Uevue des Deux Mondes, l'ô mars 18b4.
8i PRÉLIMINAIRES
SOUS des vêtements nouveaux , tant de théories audacieuses,
Hossuet a démontré que l'histoire du protestantisme, depuis Luther jusqu'à Jurieu, n'était qu'une histoire de variations. Cette histoire, continuée jusqu'à nous, ne démentirait pas ce titre. Elle ferait voir comment cet esprit de changement, cette inquiétude essentielle à l'erreur, franchissant la digue impuissante des urlicles fondamentaux , a porté la contradiction et la négation jusqu'au cœur du christianisme , jusque dans cette arche sainte , où la réforme jurait de se maintenir, jusque dans l'asile inviolahle des divines Ecritures.
Le protestantisme a dahord nié le vrai sens des textes sacrés, puis l'authenticité de quelques textes, puis la canonicité de quelques livres. Il a commencé par exagérer la notion de l'inspiration , puis il l'a restreinte, puis il l'a reniée. Aujourd'hui, qu'est-ce que la Bible pour le protestant? Un monument tout humain, dont presque aucune partie n'est authentique.
Si du moins les critiques protestants s'accordaient dans les motifs de leurs négations ; mais non, ils se combattent et se réfutent, aussi loin de s'entendre entre eux qu'ils le sont peut-être de s'entendre avec nous !
Demandez aux protestants d'aujourd'hui à quelle époque a été écrit le Pentateuque. Lengerke répondra : sous Ezéchias ; Tuch , sous Salomon ; Bleek , au commencement du règne de David ; Stœhelin , sous SaiJl ; Delitzsch , sous Josué. Si vous voulez
apprendre qui a composé les cinq Livres , ils citeront vingt écrivains divers. Ewald , pour son compte, en fournit cinq. Tous cependant allèguent d'invincibles raisons pour soutenir leur propre opinion.
Il suffit de montrer la contradiction des résultats auxquels aboutit la critique négative pour faire voir les vices de ses méthodes.
Un second défaut qui tout dabord va surprendre celui qui confond le protestantisme avec la liberté, c'est que sa critique manque d'indépendance. Par une contradiction remarquable avec son principe, le rationalisme s'est enchaîné de ses propres mains. Oui, cette critique orgueilleuse, qui nous reproche de reconnaître l'autorité de l'Eglise , laquelle n'est au fond que l'autorité même du Christ et des Apôtres, manque d'indépendance. Elle fut d'abord enchaînée au char des réformateurs, servant ici les passions de Luther, et là se pliant aux volontés impérieuses de Calvin. De notre temps elle se laisse emporter sans gloire à la suite d une philosophie positiviste ou athée qui passe suri Europe, ravageant les âmes et tuant les croyances , plus funeste que la peste et la guerre , ces fléaux dévastateurs qui dépeuplent les empires.
Ne vous étonnez donc pas si la néocritique est si hardie dans ses négations, si extravagante dans ses systèmes. Il le faut : la philosophie lui fait cette condition , la philosophie toute seule , et non les nécessités de la science. Les vrais savants, ceux du moins que l'Europe entière a reconnus pour tels ,
lui donneraient, en ce qui touche la Bible , des leçons de respect et de réserve. C'est sur les principes d'une philosophie hostile au christianisme que la critique de noire temps règle ses décisions. Si un fait établi selon les règles de l'histoire contrarie sa théorie, elle le nie. Si elle le discute, ses conclusions lui sont données par la philosophie du moment. Son rôle se réduit à faire accepter un système à la mode, Févolutionisme, par exemple, et à le justifier.
Il était réservé à F Allemagne d'offrir le scandale de théologiens chrétiens, désespérant de leur cause, et tournant contre la Bible les armes de la science qu'ils auraient dû employer à la défendre !
Depuis Eichhorn jusqu'à Lengerke , la critique protestante s'est inféodée au rationalisme. Chose digne d'être remarquée et qui peint bien l'état de prostration et de désorganisation du protestantisme allemand, ce n'est pas seulement la critique du parti radical protestant, c'est la critique du parti conservateur, qui , par de lâches concessions, devient l'humble auxiliaire de la philosophie ! On en est arrivé au point de regarder comme marque d'une bonne critique la négation préalable et absolue du surnaturel, des miracles et des prophéties. Aussi c'est comme un engagement pris de transformer les miracles en fables , en légendes , en mythes , en allégories , môme en faits naturels et ordinaires , ou bien de les supprimer sans mot dire. Paulus prouvera que les plaies d'Egypte, le retrait de la mer Rouge, la manne, etc., sont des phénomènes habituels et bien connus. De Wette démontrera que le
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Pentateuque tout entier nest quune œuvre d'imagination, une épopée théocratique. Ewald fera une longue théorie des légendes ; il dira comment elles naissent, comment elles grandissent, comment elles passent de l'imagination qui fut leur berceau, dans l'histoire qui les sauve de la mort.
Toutes ces hypothèses ont été construites au nom de la philosophie. De Wette a dit : Les miracles sont philosophiquement impossibles ; donc les faits miraculeux du Pentateuque sont des mythes. Suivant Ewald, la prophétie est philosophiquement impossible; donc les textes prophétiques sont postérieurs aux événements qu'ils annoncent.
Le Pentateuque prédit aux patriarches que le sceptre de la royauté sera remis aux mains de Juda; donc la rédaction du Pentateuque ne remonte pas à une époque antérieure à David. Isaac annonce à Esaû qu'il sera soumis à Jacob : Balaam prédit à Balac Tassujettissement d'Amalec, d'Edom et de Moab ; donc la rédaction de ces textes prophétiques n'est pas antérieure à la victoire de Saiil sur les Amalécites, à celle de Da^id sur les P^domites et les Moabites. Ewald reproduit continuellement ce genre de raisonnement.
N'est-ce pas la preuve que la critique rationaliste, en Allemagne, en Suède, en France et même en Angleterre , a abdiqué entre les mains de la philosophie naturaliste ?
La vraie critique ne porte pas si loin la soumission : elle n'emprunte pas ses majeures à une philosophie qu'elle devrait contrôler. Froide et impar-
tiale, elle rassemble elle-même avec patience les éléments de ses démonstrations. Son domaine est celui des faits : elle en discute la valeur et elle en pèse le témoignage. Jamais elle ne se décide par des considérations métaphysiques ; elle ne s'incline pas devant Fautorité d'un système. Etrangère à toutes les influences , cette patiente et laborieuse solitaire se retire loin du monde. Son rôle est assez beau : quand elle prononce ses arrêts, les idoles tombent et la vérité sort du nuage.