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LE RÉCIT DE LA CHUTE EST-IL UN MYTHE? EST-IL UNE ALLÉGORIE

Les saints Pères ont appelé proto - evangelium , c'est-à-dire premier évangile ou première bonne nouvelle, la prophétie faite à nos premiers parents dans le paradis terrestre aussitôt après leur péché. Une femme triomphera du serpent, c'est-à-dire de l'esprit du mal qui entraîne l'homme à sa chute : Ipsa conteref captif tuiim.

Le relèvement de l'humanité suppose la chute, et la chute suppose la tentation. Cet ensemble de faits que nous offre la Bible doit être étudié avec quelque étendue : le péché originel et la rédemption sont à la base de la théologie chrétienne.

Une question se pose d'abord. Ce que la Genèse raconte du paradis terrestre, de la tentation et de la chute, est-il un mythe, comme le prétendent les

rationalistes? est-il une allégorie, selon le sentiment de plusieurs Pères et de savants commentateurs * ?

Pour répondre à une question si grave, nous nous sommes placé en présence des règles d'exégèse rappelées naguère par Léon XIII : « Il ne faut jamais s'écarter du sens littéral et obvie, à moins que quelque raison empêche de le retenir ou que la nécessité oblige de l'abandonner^. »

Sans condamner ce que l'Eglise n'a pas condamné, sans vouloir restreindre la liberté des catholiques en matière d'exégèse, nous interpréterons généralement la Genèse au sens obvie, toutes les fois que nous n'aurons pas une raison décisive pour l'abandonner. Avec l'interprétation littérale, nous aurons l'avantage d'entrer plus avant dans les faits obscurs de l'histoire primitive ^.

* Le mythe désigne une sorte de fa})lc on d'histoire imaginaire dont on se sert pour exprimer, sous des images jikis frappantes, des théories dogmatiques ou morales. I/allégorie, au sens où nous l'entendons ici et telle que l'a employée l'école judéo-alexandrine, difTèrc très peu du mythe ; elle consiste à idéaliser les faits de riiistoire et à les interpréter souvent comme de purs symholes. L'allégorie, chez les Pères, ajoute un sens mystique à un sens littéral.

* Encyclique Prociclentissimas Deux; cf. August. de Gcn. ad nu., 1. VIII, VII et VIII.

3 En déclarant que nous regardons comme des faits réels les récils de la Genèse, nous observerons, avec un savant cxégète , que l'interprélalion historique n'est pas tout à fait la même chose que l'interprétation littérale : « S'il faut, dit le P. Hrucker, expliquer les faits racontés dans la Genèse comme des faits réels, cela ne veut pas dire qu'il faille exposer tous les détails d'après le sens propre et strictement littéral des termes. Ce serait souvent s'interdire l'intelligence de la vraie pensée des auteurs sacrés. Ceux-ci, en effet, pour être compris de leurs contemporains, leur parlaient

Nous suspectons les opinions de la plupart des rationalistes, qui soutiennent aujourd'hui que le récit de la tentation est un mythe philosophique destiné à expliquer l'origine du mal dans le monde. Pour eux, ni le paradis terrestre, ni l'arbre de la science, ni le serpent, ni le dialogue entre ce dernier et la femme, ni l'intervention finale de Dieu, ne sont des réalités. Il ne s'agit pas d'un homme ou d'une femme en particulier, il ne s'agit pas d'une faute ni d'un châtiment déterminés , mais d'un concept théorique. Ils l'exposent comme il suit :

Adam est l'homme typique formé de la terre ; Adam , c'est l'humanité ; Eve, la personnification du sexe féminin. Tel que Dieu l'a créé, l'homme naissant n'a connu ni le bien ni le mal. Il ne sait pas qu'il est nu ; il n'a pas même le sentiment de la pudeur : c'est un enfant.

L'homme est innocent tant qu'il reste ignorant, ^lais à un momient il mange du fruit de rar])re de la connaissance, et aussitôt ses yeux sont dessillés : il voit ce qu'il n'avait pas vu auparavant, il remarque qu'il est nu; il a conscience de lui-même; et ce qu'il voit, ce qu'il sent, entraine sa volonté. Le premier mouvement de pudeur chez l'enfant marque le sentiment inquiet du mal. Il se cache non parce qu'il a péché, mais parce qu'il est nu et qu'il devine les conséquences possibles de cet état.

leur propre langage... La graudeur de rouseiguement religieux et moral que nous offre rensemble de la Genèse nous défendrait de croire que l'auteur ait voulu qu'on prît toujours ses expressions à la lettre, au sens matériel. » [Etudes reliffieiises , août 1874.)

Avec son inconscience morale, il perd sa quiétude d'enfant. Il voit devant lui la vie réelle avec ses conditions. Il découvre une existence de travail, de douleurs, de lutte avec le monde extérieur, et enfin la mort. Mais, en revanche, il a gagné immensément ; il a la connaissance du bien et du mal ; il est en pleine possession de sa conscience et de ses facultés. Ceci n'est pas encore la chute, mais ses prodromes. Tout considéré , il a gagné plus qu'il n'a perdu ; il est devenu un homme.

Le fruit défendu, dont l'homme s'empare malgré l'avertissement de Dieu , représente simplement le passage de l'homme à la liberté morale et à la transgression.

Telle est résumée, avec ses apparences de vérité, la doctrine des néocritiques sur l'histoire de l'Eden. On le voit, ils réduisent à un fait vulgaire et fatal l'idée du péché originel. Point de crime, point de péché originel, par conséquent, point de rédemption.

C'est une méconnaissance complète du caractère de la Bible et un odieux renversement des règles de la critique , que d'expliquer ainsi le merveilleux de nos livres saints et le surnaturel des événements par l'hypothèse des mythes. De Wette , Hartemann , Bauer, Reuss , Renan , ont montré , pour introduire ce mode subversif d'exégèse, plus de prétention, plus d'esprit que de jugement.

On ne peut parler de mythes que là où se trouve une mythologie. Aussi longtemps que l'on n'aura rien découvert dans la Bible qui ressemble à un système quelconque de fictions historiques, on ne

sera point admis à transformer les miracles en fables. Or il est clair que Ton ne parviendra jamais à cette découverte. Rien ne ressemble moins à la mythologie que les croyances et l'histoire des Hébreux.

Sans doute on trouve à chaque page de la Bible des miracles ; mais les miracles ne sont pas des mvthes : leur possibilité s'explique fort bien par la toute-puissance de Dieu. Les rapports merveilleux que Jéhovah entretient avec le peuple hébreu se justifient à notre raison par l'amour du Créateur pour ses créatures et par le plan de la régénération de l'humanité , d'après lequel Dieu préparait l'incarnation du Verbe.

Les mythes disparaissent à mesure que le besoin de se rendre compte se fait sentir et que la critique historique s'éveille. De là chez les Grecs la distinction entre les temps fabuleux et les temps historiques, entre l'époque appelée par eux y.jB-./.ov, et celle qu'ils nommaient iGTop'./.ôv. Est-il possible de faire une semblable distinction dans l'histoire des Hébreux ? Le merveilleux , que le rationalisme veut confondre avec le mythe, se trouve non seulement aux premières pages de la Genèse, mais dans l'histoire d'Elie et d'Elisée, et jusqu'au temps de Zacharie, père de saint Jean -Baptiste.

Nous l'avons établi, le Pentateuque est l'œuvre de Moïse. Gomment donc ce ferme esprit eût-il manqué de critique au point d'accueillir, les yeux fermés, des récits légendaires, ne se demandant ni s'ils étaient vrais, ni s'ils étaient faux, ne prenant nul souci de distinguer la réalité de la fiction? Les écri-

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vains romains et grecs racontent des faits légendaires, mais ils en avertissent. Ces mots : on dit , fertur, Xiyyja^^ précèdent invariablement leurs récits. Tite-Live veut rapporter dans son histoire les faits merveilleux racontés sur le berceau de Rome et sur ses héros ; il sent ce qu'il y a de disparate entre de tels récits et les autres événements ; il en prévient son lecteur, et il s'excuse de son dessein ^ Il est plein de doutes ; il partage le jugement de son siècle sur les légendes romaines ; il se reportera par l'imagination à ces temps antiques ; il accommodera son esprit à celui des âges fabuleux : Xescio quo pacto nntiquus fit HTiimiLs , dit-il, et il ne racontera les événements merveilleux que parce qu'il y a eu des hommes dignes de respect qui les ont jadis accueillis.

Moïse et les écrivains sacrés , qui ont rapporté les miracles de la Bible , n'ont point connu ces doutes ni ces hésitations. Ils avaient la conviction qu'ils racontaient non des fables, non des mythes, mais des faits accomplis.

Un fait trop incontestable est l'existence du mal physique et du mal moral sur la terre : toutes les philosophies ont cherché à expliquer ce douloureux phénomène et à le concilier avec la bonté et la sain-

* « Non suni nescius,^ dit-il, ob cadcm iiegligentia, quo niliil deos portendore vulgo nunc creduiit, necjue nunliari admodum uUa prodif^ia , neque in annales reft'i-ri. Cteleriim et mihi vetustas res scribeuti, nescio quo pacto autiquus lit aniinusjctcjuaidanireligio tenct , qua; illi prudentissimi viri publiée suscipienda censucrint , ea pro dignis habere, fpii in mcos annales referam. » {Hist. XZ.IU, 13.)

teté de Dieu. En dehors du récit ])iblique, quel moven de conciliation l'esprit humain a-t-il trouvé? Le dualisme et le pélagianisme. Mais le dualisme est antiphilosophique ; car l'unité est la plus haute comme la plus incontestable loi du monde physique et moral. Le pélagianisme. à son tour, n'explique ni les redoutables luttes , ni les contradictions étranges , ni les désordres flagrants de notre nature , en elle-même mal équilibrée. Ces deux systèmes écartés, il ne reste que l'explication chrétienne. Car le panthéisme n'a pas donné l'exjDlication du mal . et il ne la fournira jamais. Si tout est Dieu, tout est bon.

La philosophie nous induit à penser que le récit biblique repose sur la vérité. C'est l'homme créé heureux , innocent et libre , qui , sollicité au mal par un être devenu mauvais lui-même . a abusé de sa liberté , et en punition du péché a été dépouillé à la fois de son bonheur et de son innocence. L'induction philosophique assigne au mal cette origine.

Le récit de la chute tel que nous le trouvons dans la Genèse, considéré extrinsèquement et intrinsèquement, dans la forme et dans le fond, est inséparablement lié au reste de la Bible , s'harmonise admirablement avec elle : c'est la même simplicité, la même brièveté , la même couleur dans le style ; c'est la même doctrine, la même manière d'envisager Dieu, le démon et le monde. Il y a plus : retranchez comme une fable l'histoire de la faute originelle, et le reste de la Bible devient incompré-

hensible ' ; la raison de la foi du peuple hébreu , de ses rites expiatoires, de ses espérances, des prophéties, de la venue du Messie, de Tancienne et de la nouvelle loi , nous échappe ; la nuit se fait aussitôt.

Le récit de la chute n'est pas un mythe ; mais n'est-il pas une allégorie? Pour établir l'allégorie des premiers chapitres de la Genèse, on a eu recours, de notre temps, à une hypothèse ingénieuse. On sait qu'un cylindre chaldéen conservé au musée Britannique représente une scène qui rappelle d'une manière frappante le récit mosaïque de la chute. Moïse, ou l'auteur du document dont Moïse se serait servi pour rédiger le Pentateuque , aurait eu sous les yeux un cylindre du même genre. Celui du musée Britannique représente un groupe formé d'un homme, d'une femme, d'un serpent placé derrière la femme , comme pour lui parler, et d'un

' On a trouve surpreiiaiil (jue les livres cancniques de rAncien Testament, si Ton excepte la Genèse, n'ont pas fait mention de l'histoire du péché originel. Nous ferons remarquer qu'ils la supposent. Les citations proprement dites n'existent pour ainsi dire pas dans l'Ecriture. Mentionner les autorités, faire valoir les inductions, exposer scienliii({uement une vérité est contraire au génie biblique. 1/inspiration semble ne relever (jue d'ellemême. Mais les allusions au troisième chapitre de la Genèse ne sont pas rares : Isaïe (lxv, 25), Michée (vu, 17), les Psaumes (cm, 30) le Siracide (Eccl. ni, 20; xii, 7), Job (xxxi, 33), etc., parlent indirectement de la chute et la supposent. L'institution des sacrificos mosaïques repose sur la culpabilité primitive de riiomme. Il n'y a rien d'étonnant qu'au temps de Moïse, et généralement avant la venue de Jésus-Christ, le peuple juif ne possédât pas sur le péché originel et ses suites les idées lumineuses de saint Paul.

arbre d'où pendent des fruils vers lesquels les personnages tendent la main. L'écrivain sacré, dit-on, s'est emparé de cette scène qui ne traduisait qu'une idée, et il la décrite dans un récit auquel il a donné le caractère de l'histoire ^

' V. Rosenmullcr, Scholia in (ienesim, m, 7. — L'idéographie on la pictographie forment la base de tous les systèmes d'écriture. L'homme recourut d'abord pour écrire sa pensée, à des procédés très imparfaits, propres seulement à éveiller l'idée dn fait dont il voulait perpétuer le souvenir. Un des moyens mnémoniques qui s'olîrirent à lui fut d'exécuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu ou pensé. A ces ébauches grossières, des hommes plus habiles ajoutèrent la peinture. Il n'y a pas un siècle que la plupart des Indiens de l'Amérique du X(jrd avaient l'habitude d'exécuter ces sortes de peintures rappelant d'une façon plus ou moins sommaire leurs expéditions guerrières, leurs chasses, leurs pèches, leurs migrations, et à l'aide desquelles ils se rappelaient et apprenaient aux autres les phénomènes qui les avaient frappés, les aventures où ils avaient été engagés. L'écriture pictographique ne fut pas seulement tracée sur les rochers et les troncs d'arbres ; on sentit bientôt le besoin de la transporter partout. L'homme prépara des peaux, des étolfes, ou même, comme les anciens Chaldéens, de la terre à briques, matières sur lesquelles il grava ou peignit ce qui lui paraissait digne d'intérêt; il eut de la sorte de véritables mémoriaux. La pensée put dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Bientôt on sentit le besoin d'une exécution plus rapide et plus concise : les dessins perdirent leurs lignes moins importantes ; on abrégea les tracés, on réduisit les figures, finalement on adopta des indications conventionnelles; on représenta la partie pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, l'instrument pour l'ouvrage , l'attribut pour la chose ou la personne. Ce qu'une image matérielle n'aurait pu peindre directement, on l'exprima au moyen de figures qui en suggéraient la notion par voie de comparaison ou d'analogie. Les signes des écritures idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots : de là leur obscurilé; de là aussi la possibilité d'attacher plus d'importance au signe lui-même qu'à l'idée qu'il représente. Mo'ise se serait chargé de traduire le cylindre chaldéen.

En admeltanl, pour les excellentes raisons exposées par M. Yigouroux, que c'esl bien le fait de la chute cpie le vieil artiste chaldéen a voulu représenter, il faudrait connaître la date à laquelle le cylindre a été fabriqué '. Il peut être postérieur au récit chaldéen et au récit biblique du déluge ; il Test, en tout cas, à la tradition d'où émanent ces deux récits. On ne peut enfin prouver par ce monnment le caractère allégorique du récit de la Genèse.

Philon expliqua le premier d'une manière figurative la séduction de la femme par le serpent. La volupté charnelle fut, selon lui, le véritable serpent qui séduisit nos premiers parents-. Origène, Clément d'Alexandrie, Eusèbe, le cardinal Cajetan, le célèbre Jahn, ont plus ou moins adopté l'exégèse allégorique de Philon.

Lallégorisme exagéré d'Origène naquit d'une habitude philosophique particidière à l'école d'Alexandrie. Gomme ce genre d'interprétation régnait dans cette école, il n'est pas surprenant qu'Origène, plutôt philosophe et érudit que théologien, se soit complu à allégoriser la Bible et à convertir les faits en

^ M. Menant a contesté, devant rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, l'interprétation du cylindre donnée par MM. Vigoureux et Lenornvant (Séance du 25 nov. 1879). Ce dernier observe, qnanl à la date du monument, que la scène qui y est représentée pourrait aussi bien provenir de l'Ancien Testament que des mythes cosmogoniques de la Chaldée {Jlist. anc. de l'Orient, t. I, p. 36; cl', ^'igouroux, La Bible el les die. niod., t. I , la Chute).

- Philon pense que la faute de nos premiers parents consista dans des impressions charnelles , vives et non comprimées, nées de leur beauté réciproque, et dans le désir d'engendrer des êtres semblables à eux sans y avoir été autorisés par le Créateur.

idées, suivant la manie des philosophes de celle époque , assez semblables sous ce rapport à plusieurs de la noire. L'allégorisme alexandrin, qui, appliqué aux mythes et aux emblèmes du polvthéisme , était d'une certaine manière raisonnable et fondé . devint absurde quand il fut tran^ porté dans le champ de l'histoire et de la révélation. Origène, en appliquant au christianisme l'herméneutique jjaïenne, servit mal la science , embarrassa la dogmatique, et mérita les admonitions sévères des évêques de son temps .

La Genèse est avant tout une histoire, une narration écrite pour conserver des faits dans la mémoire des hommes. Le plus incontestable de ses caractères est le caractère historique. Ni Origène, ni Gajetan, ni Jahn , ni même le juif ^Maimonides , n'auraient voulu le nier. Pourquoi donc admettre une hvpothèse qui s'accorde mal avec ce caractère? En supposant que les faits et les allégories sont mêlés et juxtaposés comme au hasard dans la Bible, non seulement on brise limité et l'harmonie de la Genèse, mais on ébranle sa certitude et l'on détruit son caractère essentiel, le caractère historique. Gomment distinguera-t-on ce qui est allégorique de ce qui est purement historique ? Dans le récit de la chute , par exemple, où finit la réalité, où commence l'allégorie? Toutes les parties de cette tragique histoire se suivent et se correspondent : l'une suppose l'autre. Une punition terrible suppose un crime. Gomment la première partie du récit peut- elle être mie allégorie si la seconde doit être interprétée au sens littéral? Ge

système d'interprétation est inadmissible. Lorsque, pour complaire à notre siècle infecté de positivisme , on aura une fois ouvert la porte à l'arbitraire, on ne pourra plus la refermer.

Si le récit de la chute originelle est une allégorie, il doit en avoir les caractères essentiels. Or l'un de ces caractères est la transparence, la correspondance parfaitement saisissable des termes et des éléments de la fiction avec ceux de la vérité. Or qu'y a-t-il de plus embarrassé, de plus arbitraire et de moins satisfaisant, que les diverses explications allégoriques données par les auteurs déjà cités ? Chacun a la sienne,

Philon reconnaît dans le serpent le symbole de la concupiscence, qui s'insinua dans le cœur de nos premiers parents. Abarbanel suppose que le serpent étant monté plusieurs fois sur l'arbre de la science du bien et du mal, et ayant mangé du fruit de cet arbre sans en mourir, Eve, qui l'avait observé, commença à croire que cet arbre ne donnait pas la mort ; le serpent semblait lui dire par son action : Vous ne mourrez point ; mangez de ce fruit. Cajetan pense que si Moïse a parlé du serpent, c'est parce qu'il figure par ses ruses et ses replis les tromperies et les avilissements du démon. Jahn croit qu'Eve, s'étant endormie auprès de larbre de la science du bien et du mal, rêva l'entretien du serpent avec elle, et qu'ensuite ayant vu le serpent à son réveil sur l'arbre même, elle ne put bien distinguer si elle avait fait un rêve ou si elle avait réellement vu et entendu ce qu'elle raconta à Adam comme une histoire véritable.

Ainsi le récit de la chute, transformé en apologue, n'est plus qu'une nuit sombre où Fimagination est réduite à évoquer des fantômes. L'allégorie, introduite pour accommoder la Bible à nos vues bornées et pour soulager la foi, ne supprime pas d'autres mystères et d'autres miracles qui arrêteront toujours les incrédules de parti pris ; elle ne répond qu'imparfaitement aux bonnes intentions des auteurs qui lont introduite dans l'exégèse.

Toutefois , en exposant franchement notre opinion, nous nous gardons bien de condamner celles qui en diffèrent. Ni le sentiment dOrigène ni celui du cardinal Cajetan n'ont jamais été expressément censurés par l'Eglise. « Certes , dit M^"^ Freppel , Origène n'excédait pas son droit en voulant expliquer dans un sens allégorique le récit de la Genèse touchant la formation de la femme et le rôle du serpent tentateur. Son opinion , reprise plus tard par le cardinal Cajetan, quelque hardie qu'elle puisse paraître , est restée néanmoins à l'abri de toute censure ecclésiastique ' . »

En maintenant que l'ensemble du récit de la chute n'est ni un mythe ni une allégorie, nous ne nions pas que plus d'un mystère se cache sous plus d'un mot du texte : vouloir pénétrer ces mystères est une prétention ridicule. L'exégèse dite traditionnelle, en voulant suivre de trop près l'exégèse rabbinique et attacher à la lettre une importance exagérée, a oublié le but poursuivi par Moïse, à qui nous

' Mg"" Freppel, Origène, leçon xxxi.

devons la conservation et la rédaction des récits qui composent les onze premiers chapitres de la Genèse. Le but de Fauteur inspiré est avant tout Finstruction religieuse et morale d'Israël et du monde entier. Inutile, par conséquent, de s'attarder à vérifier et à contrôler les détails qui n'intéressent que la curiosité. On n'arrive jamais qu'à bâtir des hypothèses plus ou moins probal^les sur les circonstances du récit lui-même ; seule sa signification morale demeurera toujours hors de controverse, parce que c'est le seul point que l'écrivain sacré a eu réellement en vue. Il ne faut pas tant chercher dans les premiers chapitres de la Genèse une histoire précise des origines du monde et de l'humanité , que la philosophie religieuse de cette histoire. Certes, nous ne nions pas, dans ces chapitres, les souvenirs de faits historiques conservés parla tradition; mais, en les relatant, l'auteur inspiré n'a point visé à une précision scientifique, il a voulu surtout mettre en relief la doctrine morale qui s'en dégage.

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