‹ De l'Eden à MoiseChapitre 45 sur 79 · L'ARBRE DU PARADIS · texte numérisé non relu

L'ARBRE DU PARADIS

difficile de supposer à Adam la pensée qu'un fruil pût, par sa vertu propre, communiquer la science. Il faut donc interpréter les mots de la Bible en ce sens que le savoir illimité lui étant interdit , il fallait faire tomber les barrières et les voiles , et entrer en possession du trésor tout entier : cette audace opérerait en son esprit et dans tout son être une transformation : « Vous serez comme des dieux, » dira le séducteur.

Pourquoi cette défense? Quel mystère renfermet-elle? L'être peut-il cesser d'être? Ne suis-je pas comme Dieu est? Limiterai-je mon savoir et ma liberté? Ne suis-je pas victime d'un Dieu jaloux? Adam se posait toutes ces questions qui ont donné le vertige à tant de philosophes. L'Inde, la sage Egypte, ont été atteintes de ce mal. Il est de tous les temps. Les esprits les plus vigoureux de l'Allemagne , de l'Angleterre et de la France , succombent sous le poids du problème et versent dans le panthéisme ou le matérialisme. Milton , Byron , ont transporté leurs propres tentations et leurs propres combats dans le monde des esprits qu'ils ont chanté.

En effet, quand l'homme abandonné à ses propres forces se pose cette question : Que suis-je ? il est exposé à un égarement colossal. J'ai l'être. Qu'est-ce que l'être ? Création , créature ; que veulent dire ces mots? Le premier ne répondrait-il pas à une usurpation , et le second à une servitude ? Le néant peut-il devenir l'être? S'il existe, n'est-il pas éternel? La matière résiste; on peut l'attaquer, la réduire

en poussière ; mais on ne peut ranéanlir. A plus forte raison une substance spirituelle ne peut périr, elle qui échappe à la division des parties et n'a pas à redouter la dissolution. Si je suis, ne dois-je pas être et demeurer?

Hegel et Schelling, tous les panthéistes modernes, tiennent ce langage. Là est le ressort de la sombre éloquence du Faust de Gœthe et de la désolante métaphysique de Spinosa. Cette révolte intellectuelle a fait entendre ses antiques accents dans l'Inde et dans la Perse. Ce fut l'aberration des anges ; elle a pu être celle du premier homme.

L'arbre s'appelait non seulement Farbre de la science du bien, mais encore l'arbre de la science du mal.

Le désir de connaître le mal et le bien , d'affranchir sa liberté, entre dans toutes les passions, toutes les révoltes, tous les crimes, tous les drames tragiques, depuis la révolte des anges jusqu'aux crimes punis dans nos assises. C'est la guerre du mal contre le ])ien , drame éternel aux mille péripéties , aux étranges révélations. Il y a la révélation du bien, il y a aussi la révélation du mal; et, après Dieu, disait Lacordaire, il n'y a pas de plus grand révélateur que l'âme d'un scélérat. « Esprits superbes, dit-il, vous n'écoutez pas l'évangile du bien, vous entendrez tôt ou tard l'évancrile du mal. Vous ne voulez pas croire à Dieu qui vous manifeste la loi de la société , vous croirez aux ruines. »

C'est de cette révélation que Dieu menaçait l'homme en mettant sous ses yeux, au centre de sa

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