LANGE DECHU. LE SERPENT
Le lecteur ne doit pas être surpris de nous voir entrer aussi largement dans l'explication du récit biblique. La chute est non seulement roccasion , mais encore la raison d'être de la rédemption et des préparations messianiques qui s'y rattachent.
Si le récit de la chute est un des plus importants de la Bible; il est aussi, pour nous modernes, l'un des plus obscurs : c'est un indice de grande antiquité. Dans ces âges reculés, l'écriture était un art laborieux. En Chaldée , d'où venait Abraham, nous voulons le répéter ici, on gravait la pensée sur la pierre ou la brique, ce qui forçait le scribe à employer juste le nombre de mots nécessaires pour exprimer l'idée. Souvent l'image remplaçait la parole. Tous les systèmes d'écriture ont commencé par ridéographie , c'est-à-dire qu'avant de traduire sa pensée par des syllabes et des mots, l'homme l'a exprimée à l'aide de figures et de symboles ,
images plus ou moins exactes du fait ou de l'idée *. Celle pictographie , ces hiéroglyphes représentaient seulement dans leurs grandes lignes les antiques traditions. Sans doute le souvenir des faits se transmettait par la parole de générations en générations ; mais ce souvenir pouvait être plus ou moins oblitéré et confus. Si la révélation primitive a été transmise par le moyen de l'idéographie, et ensuite transcrite sur la brique dans la langue de l'ancienne Ghaldée, il n'est pas étonnant que son histoire nous paraisse souvent fort obscure.
Les premiers chapitres de la Genèse se ressentent, plus encore que ceux qui les suivent, de l'imperfection de l'art graphique et de la langue rudimentaire des âges reculés.
Une autre raison des embarras des commentateurs modernes, c'est la différence immense des sociétés, des mœurs , des croyances , des pensées d'aujourd'hui et de celles d'autrefois. Nous avons à interpréter au xixe siècle des textes écrits depuis peut-être plus de cinq mille ans.
C'est en se rappelant ces conditions des livres anciens, qu'il convient d'aborder l'interprétation du troisième chapitre de la Genèse. Il débute ainsi :
Or le serpent était le plus rusé des animuux que le Dieu éternel avait créés , et il dit à la femme : ce Dieu vous a donc défendu de manger du fruit des arbres
* L'homme gravait ses souvenirs par des entailles sur la pierre, par des incisions sur les écorces des arbres , par des dessins sur des planchettes, des peaux ou des feuilles sèches. Quelques peuples même, comme les Péruviens, se contentèrent d'exprimer leurs pensées au moyen de cordelottcs nouées.
du jardin ? j> La femme répondit : « Nous pouvons manger du fruit de tous les arbres, excepté de celui qui est au milieu du jardin : <( Vous n'en mangerez pas, nous <.< a-t-il dit , et vous n'y toucherez même pas , pour que <r vous ne mouriez point. » Alors le serpent dit à la femme : « Vous ne mourrez certainement pas; mais Dieu sait que, si vous en mangiez, vos yeux s'ouvriraient et vous seriez semblables à Dieu , connaissant le bien et le mal. y> Alors la femme, voyant que l'arbre portait de bons fruits, beaux à voir et dignes d'envie, puisqu'ils devaient donner l'intelligence , cueillit un fruit et en mangea; puis elle en donna à son mari qui était avec elle , et il en mangea.
Le lecteur moderne s'étonne et se demande : Quel est ce serpent qui parle? Il est si connu de l'écrivain sacré et de ses contemporains, qu'il est accompagné de l'article rn:-, 6 ooiç, le serpent. Que faut -il entendre par cet être mystérieux ' ?
C'est un serpent très, rusé, très diplomate, qui prononce des discours. Il faudrait oublier l'histoire de la création et la condition des animaux selon la Bible, méconnaître la distance infranchissable qui sépare l'instinct des bêtes de l'intelligence humaine, en un mot, faire violence au dogme mosaïque autant qu'au bon sens, pour prétendre que l'auteur sacré a parlé d'un reptile vulgaire. Les fabulistes et les poètes prêtent bien la parole aux animaux, mais
* Un grand nombre de Pères disent, sans insister sur ce qui le difîérenciait des reptiles d'aujourd'hui, que le tentateur était un véritable serpent, et le P. Patrizzi résume leur sentiment dans ces paroles : « Quin verus serpens ille fuerit, actus tamen a diabolo, nuUo modo dubitare nos sinunt totius narrationis adjuncla. » Cette interprétation vise la forme plutôt que la nature du tentateur. En tout cas elle ne s'impose pas à la foi.
par pur jeu desprit, et non point avec l'opinion que ceux-ci aient jamais prononcé des mots articulés. La Bible ne connaît pas ces fictions.
Le serpent de la Genèse est placé dans des rapports d'égalité et même de supériorité intellectuelle avec la femme. Or la Bible enseigne que 1 liomme seul a été fait à l'image de Dieu, qu'il domine les animaux et n'est pas dominé par eux.
Quelle que soit la forme qu'elle ait revêtue , nous sommes ici en présence d'une créature placée entre l'homme et Dieu, c'est-à-dire d'un ange, d'un ange tombé, d'un démon.
Un regard général jeté sur l'univers suffit à faire concevoir la lacune qui s'ouvrirait dans la création par la suppression des anges. Il y a des êtres pure matière en quantité innombrable ; des êtres matière et instinct , des êtres matière et intelligence en nombre indéfini : n'existerait-il pas aussi des êtres esprits purs, placés entre l'homme et Dieu et complétant celte série de termes ascendants qui compose le monde? L'analogie répond : Oui. Le vide, la lacune n'apparaissent nulle part. Dieu , qui a été si fécond à l'endroit de la poussière insensible ou animée, n'a pas dû l'être moins à l'égard de celte glorieuse substance qui pense et qui veut'.
La croyance à l'existence d'esprits supérieurs à l'homme était universelle. L'esprit humain a péché, sous ce rapport par exagération , mais jamais par négation. Lors donc que les néocritiques, à la
* Voir le développemeiil de ces pensées clans Lacordaire, Confârcnccs (le Notre-Dame , année 1850, 3' conférence.
suite de MM. Reuss et Renan, font remonter à la captivité la foi d'Israël à l'existence des anges, ils méconnaissent la tradition du genre humain et ils rendent inexplicables presque toutes les pages de la Bible.
La révélation nous apprend que ces esprits furent créés libres , et qu'un nombre considérable d'entre eux abusa de la liberté. De là les esprits bons et les esprits mauvais . et ces luttes mystérieuses entre les uns et les autres dont parle l'Ecriture ^
Nous voyons apparaître dans l'Eden, sous la figure d'un serpent, un de ces anges tombés. Ces intelligences supérieures et déchues sont comprises sous cette dénomination : lesprit du mal. C'est par la malice d'un mauvais ange que le premier homme tomba à son tour et cessa d'être heureux.
Ici les traditions de tous les peuples viennent encore confirmer le récit sacré. La puissance du mal paraît souvent attriJjuée en Assyrie et en Chaldée au dragon Tihamat, qui, dès la création du monde, déclara la guerre aux dieux et fut vaincu par Bel-Mardouk, fils d'Ea-. Les Egyptiens appellent Apapi le serpent qui lutte contre le dieu Râ. au premier jour de la création^. Les Phéniciens repré-
' Is. XIV, 12-13; Dan, x, 13-14; Apoc. xii, 7-9.
- « On peut conclure de là, dit M. Vigoureux, en comparant cette tradition avec celle de la Genèse, que le serpent ne doit pas être regardé dans le récit de Moïse , comme un simple reptile , mais comme Torgane des mauvais esprits. » {La Bible et les fiée, mod., 1. I. ch. m.)
' Le serpent Apapi ou Apôpi est représenté, dans la légende égyptienne, comme le chef des Mosou hatashit , ou Enfants de la
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sentaient aussi le génie du mal sous la forme d'un serpenl, « le calomniateur, » que le dieu El précipita dans l'abîme*. La guerre d'Indra contre le noir Alîi , le destructeur maudit, est chantée dans le Rig- Yéda. Le Zend-Avesta, dans son ensemble, n'est, pour ainsi dire, que l'histoire des combats entre les bons et les mauvais génies, entre Ormuzd, servi par les Amschaspands, et Ahriman, entouré de ses Dows^
L'existence des anges, des bons et des mauvais esprits, leur intervention dans le monde que nous habitons, s'appuie sur l'autorité de la révélation et de la croyance universelle ; de plus elle est fondée sur la loi d'analogie. Il n'y a pas un atome de matière qui , sur la terre , n'agisse sur un autre atome suivant sa nature; il est utile ou nuisible. La corrélation des êtres est un fait que constatent l'astronomie et la physique. Il n'y a pas de corps
di- faite, qu'il mena en guerre contre Rà, le premier des rois de la terre. C'étaient les ennemis de l'ordre et de la lumière : ils voulaient empêcher le dieu d'asseoir sa domination dans le monde. Deux rudes batailles furent livrées. A la fin, le dragon Apôpi , percé de coups dans un combat de nuit, tomba au fond de l'Océan. 1 Cette dél'nite est meutionnéeau chapitre XVII du Livre des Morts; éd. Naville, t. I, pi. XXIII-XXV).
' Lenormant, op. ct7.,t. I,p. 40. La tradition relative au serpent tentateur parmi les peuples chananéens ne seml)le pas contestable en présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du vu* ou du vi" sièchî avant J.-C, découvert dans l'ile de Chypre. Des rameaux d'un arbie feuillu pendent deux grosses grappes de fruits: un sei'pent s'avance on ondulant et se dresse pour saisir une des grai)pes. (Lenormant, op. cil., p. 37.)
^ Voir ces traditions et celles des Slaves, des Germains, des riaulois, etc., résumées dans Fergusson, Tree and serpenl worahip.
céleste qui ne subisse ou n'exerce une attraction. Notre planète tourne autour du soleil , et le soleil , à son tour, avec tout son système planétaire, subit les influences de corps plus puissants et gravite vers un point inconnu du ciel.
L'esprit exerce une incontestable action sur la matière inerte. La volonté commande au corps, et l'homme peut modifier la matière de mille manières. Il la pétrit, la façonne, la transforme, en s'emparant des lois de la nature . dont il se fait agent.
Ainsi tout se tient dans la création. On y constate une série indéfinie d'actions et de réactions. Serait-il vraisemblable que le monde des esprits fût placé en dehors de la loi universelle . et que les esprits supérieurs . les anges , demeurassent sans action sur l'homme, placé immédiatement au-dessous d'eux sur l'échelle des êtres? L'hypothèse est anormale. Et puisqu'il y a des esprits bons et des esprits mauvais , ces esprits agissent sur l'homme conformément à leur nature, les uns pour le ]jien, les autres pour le mal.
Mais l'homme est à la fois corps et esprit. Pour le saisir efficacement, il faut que l'agent soit, au moins accidentellement, esprit et corps, c'est-à-dire qu'un être in\'isible par nature devienne sensible. L'action de l'ange, si elle est toute spirituelle, sera faible , parce qu'elle n'agira que sur une moitié de l'homme; elle ne s'élèvera pas au-dessus d'une suggestion à laquelle l'homme peut plus ou moins résister ; tandis que si l'ange revêt une forme qui
frappe les yeux , s'il use de paroles qui frappent Toreille, son influence sera incomparablemenl plus puissante.
Ainsi sommes -nous conduits, par le raisonnement el l'analogie, aux angélophanies bibliques.
Le rationaliste sourit quand on lui parle de l'intervention des anges dans l'humanité : l'expérience constaterait que cette intervention n'est plus nulle part sensible aujourd'hui. Mais peut- on dire qu'il n'a existé en ce monde d'autres phénomènes que ceux dont nous sommes témoins? C'est un fait que la vie apparut un jour sur la terre sans germe préexistant; aujourd'hui le contraire a lieu. L'Auvergne n'a plus de volcans; cependant peut-on douter que son sol n'ait été bouleversé pendant de longs siècles par des éruptions volcaniques? On ne doit pas toujours conclure du monde présent au monde passé. Les anges ne viennent plus converser avec les hommes ; mais les traditions des peuples et la Bible nous affirment qu'il en a été autrement dans un lointain passé.
On ne peut donc nier u priori l'histoire de ra])parition d'un mauvais esprit, sous une forme sensible, dans le paradis terrestre. Le discours du serpent est celui d'une intelligence pervertie, et dénote une perfidie consommée. Il nie que Dieu aime les hommes, et il lui suppose une jalousie tyrannique. Il détruit volontairement et de sang-froid, })ar un mensonge, le bonheur de l'homme, pour y substituer la plus horrible des situations. Le mauvais ange est appelé le serpent; l'article montre, comme nous l'avons
dit, que la Bible nous reporte à un serpent connu déjà par ses déguisements et ses perfidies.
Si maintenant on cherche les raisons pour lesquelles l'ange du mal s'est montré sous la forme d'un serpent, on entre dans le domaine de la conjecture'. Le texte sacré, en nous disant que Dieu le condamna à ramper désormais sur la terre, n'insinue-t-il pas que le serpent de l'Eden ressemblait à ces serpents ailés que les fables antiques greffées sur d'anciens faits dénaturés appellent dragons? Les artistes l'ont représenté vêtu d'azur avec des écailles aux reflets d'or^.
Origène, saint Cyrille et quelques autres commentateurs rejettent toute idée de serpent ; selon eux il s'agit du démon , appelé serpent , parce que les ruses de cet animal , sa marche tortueuse , le poison mortel qu'il distille, symbolisaient le séducteur de la première femme ^
* Le serpent de la Genèse ne ressemblait que de fort loin aux espèces contemporaines de la création de l'homme. Les serpents habitaient la terre aA'ant l'homme , et les reptiles de l'ère tertiaire que l'on retrouve dans les terrains de cette époque ne sont pas doués d'autres organes que les serpents de l'époque quaternaire. Tous l'ampaient, mais on peut dire que ce qui était une qualité naturelle dans le serpent avant la chute est devenu un signe de malédiction.
^ On peut voir sur les murs des stanze du Vatican les pointures d'un serpent aux éclatantes couleurs, portant la tète gracieuse et intelligente d'un jeune homme.
^ Cette opinion a été reprise et revêtue d'une admirable éloquence par le P. Lacordaire {Conférences , année 1850, 3"^ conf.). Selon lui, le serpent n'est qu'une métaphore, un signe. Quant aux paroles : Tu ramperas, etc., il les regarde comme une conséquence du nom imposé à l'esprit déchu, et qui signifie la bassesse du
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On est allé plus loin : on a transformé en suggestions le discours du mauvais esprit, et en simples pensées les réponses d'Eve ^ Mais avec cette explication, le serpent disparaît, et on ne comprend plus comment il fut condamné à ramper sur la terre. On ne s'explique plus pourquoi l'animal appelé serpent a été mêlé à toutes les traditions relatives à la chute originelle. Un homme méchant et rusé peut être appelé vipère, renard, loup, etc. aussi bien que serpent ; cependant l'agent du mal est appelé ser-
role auquel il est désormais condamné à l'égard de Ihomme, loin de la région sublime qu'il habitait autrefois. Le verset 9 du chapitre xii de l'Apocalypse, où le diable est appelé serpens antiquus, est une preuve solide en faveur de cette opinion. L'Eglise n'a rien décidé à cet égard. En reproduisant l'opinion d'Origène en présence de l'archevêque de Paris, d'un immense clergé et de la plus brillante assemblée catholique, Lacordaire a donné quelque crédit à l'interprélatiou métaphorique du serpent de la Genèse.
^ C'est l'opinion même du savant cardinal Cajetan, dont voici les paroles : « Nomine serpcntis non proprie intelligitur animal illud brutum, sed metaphice diabolum... Non fuit igitur scrmo vocalis, sed sermo internœ suggestionis, quo diabolus serpere venenosa cogitatione incepit. » Le docte commentateur fait remarquer à ce sujet combien il est utile à la foi dinterpréter ainsi l'Écriture, quand le texte ne requiert pas forcément une autre interprétation. « Au lieu d'exciter simplement les rires des gens du monde, dit-il, eu leur parlant de la côte d'Adam ou d'un serpent qui parle , on les amène à admirer plutôt les choses mystérieuses et sublimes qui se cachent sous les ligures. » [Comment, in Gen. c. III.) Ainsi i)arlnit Cnjelan au xvi"^ siècle. Le sens littéral du récit qui nous occupe a toujours été contesté , même dès les premiers siècles du christianisme, par recelé d'Alexandrie : Origène en particulier rt'y voyait qu'une allégorie (C. Cels. iv, 39) ; saint Cyrille (C Jiilian. m), et Eugubinus (Cosmopœia), ont soutenu que le mauvais esprit n'avait d'un serpent (jue l'apparence. Le livre de la Sagesse, qui est le premier commentaire du Pentaleu(jue, se coulentc de dire : « Par la jalousie de Sulan la mort est venue dans le monde. » (ii, 24.)
peut dans toutes les traditions, à l'exclusion des autres métaphores. Le fait s'explique par le rôle odieux qu'a joué cet animal dans l'histoire de la tentation d'Eve. Par suite de sa perfidie et de la malédiction dont il fut frappé, il est demeuré un ohjet de dégoût et d'horreur, Timage de la traîtrise embusquée , de l'envie, enfin le type du méchant '. Il y a, en effet, dans le serpent quelque chose de mystérieux, d'étrange.
<( Le serpent, dit Chateaubriand, a souvent été l'objet de nos observations, et, si nous osons le dire, nous avons cru reconnaître en lui cet esprit pernicieux et cette subtilité que lui attribue l'Ecriture. Tout est caché, étonnant, dans cet incompréhensible reptile. Ses mouvements difTèrent de ceux de tous les autres animaux ; on ne saurait dire où gît le principe de son déplacement, car il n'a ni nageoires, ni pieds, ni ailes, et cependant il s'évanouit magiquement; il reparaît et disparaît ensuite, semblable à une petite fumée d'azur et aux éclairs d'un glaive dans les ténèbres.
« Tantôt debout sur l'extrémité de sa queue, il marche dans une attitude perpendiculaire comme par enchantement. Il se jette en orbe, monte et s'abaisse en spirale, roule ses anneaux comme une
1 La vénération dont le serpent a été l'objet chez certaines nations de Fantiquité résultait de la croyance que le mal est une puissance divine. Un nègre disait à un missioniiaire : « Je nai pas à honorer et à prier ton Dieu : il est bon et il ne me fera jamais de mal; mais je dois me garder du mien et conjurer sa malice par un culte constant, car il est méchant. »
onde, circule sur les branches des arbres, glisse sur l'herbe des prairies ou sur la surface des eaux. Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche; elles changent aux divers aspects de la lumière, et, comme ses mouvements, elles ont le faux brillant et les variétés de la séduction.
« Plus étonnant encore dans le reste de ses mœurs, il sait, ainsi qu'un homme souillé de meurtres, jeter à l'écart sa robe tachée de sang , dans la crainte d'être reconnu. Il sommeille des mois entiers, fréquente les tombeaux , habite des lieux inconnus , compose des poisons qui glacent, brûlent ou tachent le corps de sa victime des couleurs dont il est luimême marqué. Là il lève deux têtes menaçantes; ici il fait entendre une sonnette ; il siffle comme un aigle de montagne; il mugit comme un taureau. Il s'associe naturellement aux idées morales et religieuses, comme par une suite de l'influence qu'il eut sur nos destinées ; objet d'horreur ou d'admiration , les hommes ont pour lui une haine implacable ou tombent devant son génie ; le mensonge l'appelle, la prudence le réclame, l'envie le porte dans son cœur, et rélo({uence a son caducée. Aux enfers, il arme la fourche des Furies ; au ciel, l'éternité en fait un symbole. Il possède encore l'art de séduire l'innocence ; ses regards enchantent les oiseaux dans les airs, et, dans la fougère de la crèche, la brebis lui abandonne son lait ^ »
Ces observations, fines autant que poétiques, sur
^ (;halcaul)riaiKl , diUiic flu ('hris/i.tiiismc , 1. III, c. ii.
le caractère, les mœurs, les allures et les grâces trompeuses du serpent, expliquent jusqu'à un certaint point comment Satan, voulant un organe et un instrument, préféra le serpent à tout autre animal. Mais ne nous attardons pas davantage à des questions d'un intérêt secondaire et d'ailleurs insolubles. Symbole idéal ou réel, le serpent est le démon dont les ravages ont survécu au désastre premier de l'humanité.