CHAPITRE VII
Nou!^ arrivons au dénouement tragique du drame. Que Ton suive, dans l'interprétation du récit mosaïque , l'école d'Alexandrie, saint Cyrille, Cajetan ou encore les vieilles traditions , peu importe ; il demeure toujours vrai que la Bible nous met en présence d'une séduction pleine d'enseignements. Si on l'analyse , on y trouve les éléments caractéristiques de toutes les grandes chutes qui Tout suivie. Oserions-nous employer cette image ? c'est la photographie des infirmités du cœur humain. Si le type de la méchanceté se découvre dans le serpent , on reconnaît dans Eve et Adam l'humanité présomptueuse, acceptant les flatteries, désarmant peu à peu et descendant par degrés aux abîmes de l'ingratitude et de la révolte.
L'homme prête d'abord l'oreille aux paroles aimables du tentateur, et celui-ci prélude en mettant en doute les défenses divines; puis il les calomnie , il les accuse de tyrannie et d'empiétement sur la liberté : elles ont été dictées par d'égoïstes intérêts. L'orgueil flatté étend son voile, épaissit sa
LA SÉDUCTIOxV 155
fumée : Ihomme perd la conscience de ce qu'il est et de ce qu'il doit. Il doute . il désarme , il est vaincu. Le démon triomphe de la femme , et la femme de l'homme : c'est l'éternelle histoire I
Il est besoin de rappeler encore ici ce que nous avons dit touchant l'extrême concision du récit biblique. La narration abonde en lacunes. Les traits principaux du drame sont esquissés ; mais , pour le faire revivre dans toute sa vérité, il faut scruter chaque parole et extraire d'un mot tout ce qu'il contient.
Le séducteur est un démon. Il en est encore ainsi plus souvent qu'on ne le suppose ; et la différence est qu'à l'Eden il prend l'apparence d'un animal , tandis que parmi nous il se dérobe sous les traits d'un homme ou d une femme.
Satan s'adresse d'al^ord à la femme, parce qu'elle est plus faible, moins capable de résister à l'assaut qu'il médite. Nous n'avons pas à rechercher la raison pour laquelle il est plus facile d'entraîner la femme que l'homme. Les âmes sont substantiellement les mêmes ; mais dans toute la création sont placés, l'un à côté de l'autre, le fort et le faible. La nature chante son poème sur deux modes, le majeur et le mineur ; et comme pour dédommager la femme de sa faiblesse , Dieu lui a presque toujours donné la grâce. Chez elle le sentiment domine le raisonnement. Les êtres les plus délicats sont les plus sensibles. La femme est donc plus impressionnable, par conséquent plus accessible aux illusions de l'imagination . plus mobile , plus inquiète , plus curieuse , plus vaniteuse ; en un mot , elle est dans
la main du démon un instrument qui, mieux que riiomme, se prêle à ses entreprises. C'est un fait d'expérience qu'expliquent d'ailleurs la psychologie et la physiologie.
Pour tenter Eve, le démon saisit le moment où elle est seule. Adam était ce que doit être tout époux : le protecteur, le conseiller, l'appui de sa femme. Il devait la régir du haut de sa ferme et puissante raison. Satan le sait; il isole Eve pour la séduire. Que n'aurait- on pas à dire à cette occasion aux maris trop oublieux de leurs devoirs et trop souvent absents! L'insouciance, ou même parfois la confiance trop facile, ont exposé la vertu. La femme, si de nombreux enfants ne lui servent de garde, a besoin de la protection de son époux. Ensem])le Adam et Eve eussent tourné en défaite l'assaut du séducteur. V.c soli!
Eve , curieuse , errant seule à travers l'Eden , rencontra, comme il arrive en ce cas, le démon. Les commentateurs se sont demandé si l*]ve se laissa persuader dès son premier entretien avec le serpent : ils ne le pensent pas, et la Bible ne le suppose point. Un inconnu n'aborde pas un autre inconnu par un pourquoi, surtout en affaire délicate el cjui ne le regarde point, en lui faisant une question ironique comme celle-ci : « Quoi donc! Dieu vous a-l-il défendu de manger des fruits du paradis'? » Au danger de la solitude, VWe a sans doute
1 Los coininoiitaU'urs, se hnsaiil sur le texte hébreu, eslinienl (iiie celte question vient à la suite d'autres paroles ([ue la Bible n'a point recueillies, et ils traduisent : adeone l'crum csl quod...?
ajouté celui de la fréquentation indiscrète. Une séduction se prépare de loin ; elle a ses degrés. Elle ne réussit pas d'un seul coup auprès d'une âme délicate.
Il est donc infiniment probable qu'avant d'adresser une question directe à la femme, le séducteur s'était avec elle ménagé plus d'une rencontre. Il avait su donner de lui-même l'idée d'un esprit supérieur, bienveillant , tout dévoué aux intérêts des deux époux. Il avait insinué d'abord avec précaution, puis plus ouvertement, qu'ils pouvaient bien être les victimes d'un maître jaloux et injuste ; il voudrait les délivrer, les arracher à la servitude. Ces conjectures viennent à l'esprit, si l'on scrute ces paroles : « Il serait donc vrai que Dieu vous a défendu de manger des fruits du paradis! »
Remarquons ce que cette question renferme d'insidieux. Le démon ne veut pas paraître trop instruit : il exagère à dessein ; il ne fait aucune distinction entre les arbres de l'Eden, sachant bien que l'exagération sous forme de doute rend la réponse facile à Eve et la met sur la voie des confidences. La forme dubitative sied quand il s'agit d'une injustice à reprocher à autrui. Un esprit honnête croit difficilement au mal.
Cependant même un doute ayant pour objet la bonté de Dieu est un péché et une injure. Ce doute aurait dû inspirer à Eve des paroles indignées. Il n'en est rien; la séduction est à mi-chemin. Eve se contente de rétablir tranquillement les faits. Elle n'est plus étrangère à la pensée du mal ; l'amour
a baissé dans son àme. Elle n'est plus saintement jalouse de Thonneur de Dieu*. Que dire, en effet, de cette réponse : « Dieu nous a défendu de manger de ce fruit de peur que pnr hasard nous n'en mourions, ne forte moriamur ! » Voilà qu'Eve doute à son tour! Dieu n'avait-il pas dit d'une manière formelle : « Le jour où vous en mangerez , vous mourrez certainement, morte moriemini? »
Tout était donc préparé pour entendre cette parole du serpent : « Vous ne mourrez point, nequaquam moriemini ; au contraire : Dieu sait que le jour oii vous manderez de ce fruit vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. »
L'instant venu, Satan a frappé le coup diaboliquement préparé. On peut traduire ainsi le texte biblique : Eh bien ! je me laisserai aller à tout vous dire : la confiance que vous m'inspirez , l'intérêt que j^ai conçu pour vous, me fera parler en toute franchise, quoi qu'il puisse en résulter pour moi. Sachez-le, Elohim est un esprit jaloux, un tyran qui exploite votre crédulité : c'est votre crédulité qui fait toute sa puissance. Car il sait bien que le jour oîi vous aurez pris la résolution de ne relever que de vous-mêmes, d'en appeler à votre raison pour connaître le bien cl le mal, vos yeux seront ouverts, et vous n'aurez plus peur des fantômes avec lesquels la superstition vous efTraye.
* C'est l'opinion de saint Augustin : « Mulier verbis serpentis non crederet, nisi jam inessct menti cjus amor propria> potestatis et quaedam de se superba pnesumptio. » (Cf. Summ. theolog., II, II, q. 163, a. 2.)
Si tel a été le fond du discours de Satan, il faut s'étonner de trouver au paradis terrestre les perfidies employées encore aujourd'hui pour éljranler la foi du chrétien. Sans dire gare, comme s'il ne se doutait pas de l'énormité de ses assertions, comme si la question était depuis longtemps jugée , Satan élimine le dogme de la création , le dogme de la dépendance humaine, les rapports paternels de Dieu avec l'homme. Qui n'a été surpris en entendant les incrédules d'aujourd'hui, parfois des hommes réputés savants, tenir un langage dans lequel l'audace des négations n'a d'égal que l'assurance et la placidité avec lesquelles elles sont émises? L'expérience, hélas! montre que le procédé réussit encore auprès des femmes, et même auprès des hommes plus femmes qu'ils ne pensent dans- le domaine du raisonnement.
Les paroles du séducteur ont éveillé en Eve toutes les curiosités et tous les désirs. « Vous serez comme des dieux ! » Le vertige de l'orgueil s'empare d'elle ; la voilà toute changée. Elle qui n'avait jamais osé regarder même le fruit défendu, elle y attache maintenant ses regards pleins de désirs : elle le contemple amoureusement. La Bible accumule les épithètes : « La femme vit que le fruit était bon à manger, beau à voir, absolument désirable , renfermant les secrets de la haute science , concupiscibilis ad intellicfendum , » selon l'kébreu. « Dans une naauvaise heure', )> elle étendit vers le fruit sa main
* « In evil hour, » dit Mil ton.
téméraire, et elle le savoura avec la gloutonnerie de la passion.
Adam était absent, éloigné du théâtre où s'engageaient les destinées futures de l'humanité. Gomment succombera-t-il à son tour?
On a pensé que le premier homme, pur de tout ferment de révolte intérieure , ne succomba pas comme Eve, par orgueil, mais par faiblesse. Le fruit et ses révélations, restant problématiques pour son sens plus droit, n'auraient pas suffi, s'il n'avait eu devant les yeux une femme à laquelle il était accoutumé de céder beaucoup, beaucoup trop, peut-être. Et cette femme s'était engagée dans le péché : le lien de leur vie commune serait donc rompu. Allait -il l'abandonner à son sort à jamais déplorable? Il faut lire ici Mil ton et étudier la psychologie de son poème. Adam demeurant fidèle à Dieu, le malheur de son épouse minait son propre bonheur; il tomba pour ne pas se séparer de celle qu'il aimait. Heureux ou malheureux , il voulut partager le sort de la femme. L'amour humain, quand il ne se purifie pas absohunent en passant à travers l'amour de Dieu , devient aisément aveugle.
Cependant les saints Pères ont pensé qu'Adam n'entra pas tout d'un coup dans les sentiments de son épouse, et qu'il n'accepta pas sans combat le fatal présent. Toutefois ses complaisances l'avaient acheminé dans une voie dangereuse. Il avait été plus ou moins instruit des témérités d'Eve et de ses conversations avec un esprit inconnu, un être mystérieux , fort différent des bons anges. D'abord, sans
doiile , il dut reprendre la téméraire ; mais bientôt sa propre curiosité le rendit plus accommodant. N'y avait-il pas là, après tout, une expérience à tenter?
Qui dira le mystère de ces sortes d'histoires? Quand une grande faute, parfois une grande ruine se révèle tout à coup et qu'on en cherche la cause sans la trouver, on dit : « Cherchez la femme ! Cette parole, à elle seule, révèle un mystère. La femme aveugle les sages et fait tomber les forts. Comment? pourquoi ? Nous n'essayerons pas de le dire ; mais le fait se renouvelle trop souvent pour qu'on en puisse douter : « L'homme, dit l'Ecriture, prit le fruit que la femme lui présentait, et il en mangea*. »
C'est la première fois , mais ce ne sera pas la dernière , qu'une femme décide du bonheur ou du malheur de Ihomme. La femme a élevé des empires , et souvent, dans le secret, inspiré des héros; mais, il faut le dire, plus souvent encore elle a entraîné les ruines retentissantes et les chutes lamentables. La Fable nous dit qu'une femme , en ouvrant un coffret , laissa échapper tous les maux , qui , en liberté, commencèrent leur volée sans fin à travers le monde ; mais elle y retint Fespérance. Dans l'accord fatal d'un instant , Adam et Eve laissèrent s'envoler tous les biens, toutes les joies sûres de FEden, et, sans la générosité de Dieu, ils eussent perdu même cette espérance.
* Saint Thomas enseigne que l'empire de la grande afTectiou d'Adam pour sa femme diminua sa faute, et qu'il pécha moins gravement qu'elle, quantum ad speciern superhipp. {Summ. theolog. II, II. q. 163, a. 4.)
On sait la fin. Les deux coupables se virent surle-champ dépouillés des dons magnifiques et des privilèges dont Dieu avait paré leur royauté. « Ils se virent nus, » dit l'Ecrilure, nus dans leur âme et nus dans leur corps. Si larges qu'étaient les feuilles dont ils se couvrirent, elles ne purent leur cacher leur honte . ni leur dissimuler la perte de Tinnocence, de la paix, de la grâce. Ils ne purent désormais se soustraire aux ardeurs de l'appétit grossier qui , comme les rayons d'un soleil brûlant , ravit aux fleurs leurs parfums avec la vie.
Faut-il parler de cette visite mystérieuse de Dieu au paradis, le soir du dernier jour de leur bonheur? Il vint à l'heure où s'élève ce vent qui apporte la fraîcheur des nuits, à l'heure où les étoiles qui brillent au ciel font songer à Dieu et semblent projeter leur reflet dans la conscience apaisée. C'est le moment où l'âme jouit le mieux du bien qu'elle a fait, mais où elle sent plus douloureusement l'aiguillon du remords qui suit la faute.
A celte heure Dieu se rendait souvent visijjle à Adam, qui, plus libre, ouvrait mieux son cœur aux communications divines. Le rationaliste ne voit ici qu'un anthropomorphisme. Il oublie que le Dieu puissance et majesté est aussi le père qui a fait l'homme à sa propre image et ressemblance. Est-ce donc le seul exemple de Dieu s'abaissant mystérieusement jusqu'à sa créature? Adam attendait cette heure douce et solennelle, et son cœur appelait Dieu; mais cette fois Elohim vient sans qu'on l'appelle ; il descend , non pas avec l'agitation de la
colère humaine , mais tranquille et majestueux comme la justice. Adam sest caché : « Adam, où es-tu? » demanda la voix divine. Où es-tu. toi que j'ai laissé dans la gloire? Où es-tu. toi. le roi de la terre, le roi de la pensée? qu'as-tu fait de la liberté que je t'avais donnée? Tu as voulu devenir dieu, et voilà que le ciel se ferme pour toi ; la terre ellemême, jadis si libérale, va devenir avare. Tu ne goûteras plus le pain de la science qu'au prix de tes veilles, et le pain du corps qu'à la sueur de ton front. Et toi, femme, tu resteras belle ; mais ta beauté sera fatale et à l'homme et à toi. Je multiplierai tes douleurs avec tes enfantements ; tu seras sur la terre la créature la plus trompée . la plus malheureuse de toutes, et aussi la plus humiliée : tu connaîtras tous les esclavaçfes et toutes les humiliations : Suh vîri potestate eris, et ipse domiuribitur tihi.
Terrible parole, dont l'effet se poursuit encore en plein christianisme , au sein de la honte des sérails de l'Orient, et même, hélas ! trop souvent au milieu de nos populations infidèles à l'Evangile. Chez presque tous les peuples , la femme sera longtemps esclave. Bannie de la vie publique pour cause de frivolité , suspectée de son mari à raison de son inconstance , sa destinée sera de vivre derrière les grilles dorées du sérail où l'enferme son geôlier. Les littératures de tous les âges étaleront les dangers de ses charmes et raconteront en se moquant ses perfidies. Platon lui-même, le plus profond penseur de l'antiquité . ne voit dans la femme qu'un animal à la fois dangereux et utile. Les livres saints, en
particulier les livres sapientiaux , enjoignent à riiommc ami de la paix et de sa dignité de fuir la femme comme le serpent.
Quant à l'homme, hier encore roi de la terre et des animaux, il a perdu son sceptre. Il faut qu'il se courbe sur lui sol devenu avare, qu'il le déchire pour en arracher, à la sueur de son front, le pain de chaque jour ; il doit disputer ses récoltes aux épines et aux ronces. Chacun des sillons qu'il ouvrira dans cette terre aride sera comme une bouche pour lui répéter la parole terrible de Jéhovah : « Tu es poussière, et tu retourneras en poussière. »