‹ De l'Eden à MoiseChapitre 49 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'immitié entre la femme et le serpent le pr0t0-evangel1um

Non seulement Adam fut dépouillé de ses privilèges terrestres, chassé de FEden, condamné au travail, à la douleur, à l'ignorance, à la mort, mais il perdit, lui et sa race, des biens d'im ordre supérieur et qui doivent attirer toute notre attention. Enrichi de la grâce sanctifiante, favorisé de communications directes et sensibles avec le ciel . orné de tant de dons surnaturels . Ihomme aurait atteint aux sommets de la science et de lamour ; puis, sans connaître la mort , il eût été transporté au séjour de la béatitude éternelle. L'humanité personnifiée en Adam s'aperçoit avec stupeur du sort nouveau qui l'attend. Sur l'esprit troublé du premier homme s'étendit le voile de l'oubli et de l'ignorance, voile qui allait devenir tous les jours plus épais pour ses descendants. Adam, le rêveur de gloire, fut réduit au labourage , à la pèche , à la chasse ; il lui fallut vivre à la sueur de son front.

La Bible ne nous dit rien de l'état d'esprit d'Adam après sa chute; mais les poètes et les peintres ont souvent rappelé ses regrets et ses larmes. La tristesse, l'ennui, le gémissement continuel dont parle saint Pavd, commencent sur la terre. L'homme se trouve désormais en présence de la muette et ingrate nature. On remarque chez les habitants d'un j)ays stérile, où le travail est plus dur et les fruits moins abondants, que la tristesse de leur âme s'épand sur leur visage, se concentre dans leurs yeux éteints. Sous leur toit indigent point de causeries ni de gaieté. L'homme, la femme, les enfants, portent le masque sombre d'une invincible tristesse. Telles nous nous représentons les premières familles après le péché.

Les descendants d'Adam marchèrent d'un pas rapide à l'abrutissement de l'âge de pierre. Ils poursuivaient les bètes fauves; s'ils étaient vainqueurs, ils les mangeaient ; s'ils étaient vaincus , ils périssaient étoulTés et déchirés.

Comment se serait relevé tout seul celui qui descendait tous les jours d'un degré de plus dans l'avilissement ?

Dieu eut pitié du sort qui attendait sa créature, si ingrate, si coupable qu'elle fût. Dès le paradis terrestre, il fît la promesse de la rédemption et posa le principe du relèvement. Mais pendant des siècles, si l'on excepte les familles sémites, quelques groupes privilégiés , dépositaires de la promesse et réconfortés par elle , l'humanité sera comme écrasée sous le poids de la faute première.

Voici la traduction littérale selon l'hébreu de la promesse de l'Eden :

Jéhovah-Élohim ' dit au serpent : « Puisque tu as fait cela, tu seras maudit au-dessus de tous les animaux et de toutes les bêtes des champs ; tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.

« Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne : celle-ci te brisera la tête, et tu la blesseras au talon -. »

C'est ce qu'on est convenu d'appeler le Proto- Evangelium . Il se résume en deux points :

1° Le règne du mal sur la terre sera marqué d'un caractère d'abjection.

2° La postérité de la femme triomphera de ce règne, malgré les impuissantes colères et les morsures du serpent.

Le serpent, nous l'avons prouvé, est, dans l'histoire de la chute, l'organe et l'instrument du démon, et celui-ci est le principe puissant du mal, le

* Jehovah-Elohim. Gen. m, 14. — Chacun de ces deux noms de Dieu a très probablement, comme nous l'avons déjà fait remarquer, une signification propre. Mais les philologues ne s'accordent pas sur celle qu'il convient de leur donner.

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Gen. m, 14 : « Et ait Dominus Deus ad serpentem : Quia focisli hoc, maledictus es inter omnia animantia et bestias terrœ : super pectus tuum gradieris, et torram comedes cunctis diebus vitœ tuse.

13. Inimicitias ponam inler te et mulierem, et somen tuum et semen illius : ipsa conteret caput tuum et tu insidiaberis calcaneo ejus. » Telle est la traduction de la Vulgate.

mal lui-même. Nous ne voulons point revenir sur un fait déjà démontré. Si l'animal sans raison est atteint, ce nest qu'indirectement et parce que Dieu, selon l'Kcriture, :i en horreur même le vêtement souillé par l'iniquité ^ Tout ce qui participe au crime lui est en abomination ^

La punition prononcée contre le démon est ici l'image de la punition de tous les méchants : le démon était la personnification du mal sur la terre. C'est à rimpiété, au crime, qu'il faut appliquer le caractère d'abjection auquel Dieu condamne le serpent. L'ignominie dès cette vie s'attachera à l'iniquité : le règne des méchants sera marqué des stigmates de la honte. Les saints Pères, en parlant du démon et de ses œuvres , ont admirablement fait ressortir le caractère odieux des actes qu'il inspire ^.

Le méchant ne rampe-t-il pas, en effet, sur la terre? Esclave du plaisir ou de la fortune, il abdique sa dignité avec sa liberté; adulateur et rampant, courtisan d'un homme ou d'une multitude, hommelige de l'opinion, il ne laisse derrière lui qu'une mémoire déshonorée. C'est chose véritablement merveilleuse que la chute aussi rapide que honteuse du méchant sur la terre, surtout lorsque la puissance, le succès et l'éclat semblaient lui présager une longue prospérité.

Toutefois, si le démon et son règne sont directement maudits, le serpent, instrument de la séduc-

' Lev. XV, 23.

' Chrysost. Ilunt. 17, in (icn. m.

' Grogor. 21 , Mor.il.; Augusliii., ii de Gen.; Beda., etc.

tion , participe spécialement à cette malédiction ; il rampera sur le ventre et se nourrira de poussière! Nul animal n'excite autant de dégoût et d'effroi que ce reptile. Il se glisse dans l'ombre, et s'approche sans bruit de sa victime pour la tuer désarmée ; il pénètre dans les maisons, et, comme l'assassin, le voleur, l'adultère, c'est souvent le foyer domestique qu'il souille de ses iniquités et de ses meurtres. Aussi en Amérique, en Afrique, en Asie, le serpent est reconnu pour le plus dangereux des animaux ; il est en horreur, il est maudit ru -dessus de fous les autres. Même dans nos contrées, où son venin est le plus souvent inoffensif , on se trouble, on fuit à son approche; la femme jette un cri et s'enfuit, et l'homme le poursuit. Ainsi se vérifie cette parole : Tu seras maudit au-dessus de tous les animaux de la terre ! Quant à cette locution : fu mangeras de la poussière , il n'y faut voir que l'abjection des repas et de la vie du serpent.

« J'établirai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; celle-ci te brisera- la tête, et tu la blesseras au talon. »

L'inimitié dont il s'agit ne peut être, comme le prétendent certains auteurs , l'horreur naturelle que les serpents inspirent aux hommes, et surtout à la femme. Le mot hébreu n:\x signifie l'inimitié morale entre deux êtres raisonnables, et n'a nulle part, dans l'Ecriture, le sens d'antipathie naturelle*. De plus, cette inimitié a Dieu pour auteur : ce n'est pas la

' Cf. Num. XXXV, 21 et 22; Ezech. xxv, lo; xxxv, 5.

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nature qui l'inspire ; il s'agit d'autre chose que de notre répulsion instinctive pour le serpent.

Satan s'était adressé à la femme comme étant plus faihle que Thomme, et il avait pris à son égard le masque d'une bienveillante amitié. Dieu, pour confondre l'ennemi du bien et humilier son orgueil, se servira de la femme dans l'œuvre de la rédemption, et substituera à la première amitié qui s'établit entre le démon et Eve, la plus formidable de toutes les haines, celle de la Vierge Marie contre Satan et celle de Satan contre la Mère de Dieu. Car la femme dont il est ici question est principalement Marie, la reine toute-puissante et immaculée du monde. C'est elle, c'est cette femme par excellence, r]ir^n, que Jéhovnh annonce au ciel, à la terre et aux enfers dès le lendemain de la chute*. C'est son inimitié, si redoutée de l'esprit du mal, qui est ici formellement prédite.

L'histoire montre combien est fondée cette interprétation. Les annales du christianisme font Marie l'associée de l'œuvre de la Rédemption. C'est en elle que le Verbe s'est fait chair. L'Kvangile fait apparaître Marie, non seulement au jour de la Nativité et pendant l'enfance de Jésus, mais au commencement de hi vie publique du Christ et à la fin de sa

* Le mol nt*X. muliercm , la femme, a un sens collectif, c'est le nom ^jénérique de la femme. Mais comme dans le contexte il désigne partout Eve (ii, 23; m, 1,2,4,0, 12,13, 10, 17,20,21; iv, I), il ne saurait être douteux qu]ilne désigne aussi Eve en cet endroit. Au sens typique, le mot hébreu désigne Marie et aussi toutes les femmes chrétiennes (jui, en union avec la Vierge, aideraient par leurs vertus au triomphe de IKvangile. ( P. Corluy, Spicilegium de Proto-Eraïu/elio.)

carrière, à Cana et sur le Calvaire. Chose remarquable , il note quelle était au milieu des apôtres au Cénacle. Le culte de Marie, que le paganisme eût mal compris . semble aux premiers siècles se dérober aux yeux et se renfermer dans les catacombes, où Ton a retrouvé, en effet, Fimage de la Vierge. Mais au concile d'Ephèse Marie est solennellement acclamée du nom de Mère de Dieu, Gsotôx.o:. nom profond, qui. selon la remarque d'un écrivain catholique, ramasse en lui tout le Christianisme.

Le moyen âge a vu fleurir le culte de Marie. Elle fut vraiment la Reine de cet âge héroïque, qui lui donna un nom immortel , expression enthousiaste d'amour, de confiance et de respect: Xofre-Dame I Il lui éleva des temples et des chapelles ; il trouva le rosaire et les litanies. Que de vertus sont écloses sous l'influence de ces saintes choses, méconnues par notre siècle moqueur et sceptique ! Combien de fois s'est justifiée par le culte de Marie, culte qui a reçu dans ces derniers temps une éclatante confirmation, cette parole prophétique : Conferet caput tuum ! Que de passions vaincues, que d'erreurs dissipées, que d'œuvres charitables accomplies sous le patronage toujours populaire de Marie ! La large place que la sainte ^^ierge devait occuper dans l'œuvre de la Rédemption, le rôle auguste qui devait lui échoir, rôle tout spécial de protection merveilleuse, la dévotion qui en devait être la conséquence , sont donc prophétisés ici. Ce n'est pas le lieu de nous étendre sur le culte de Marie. Nous le constatons comme un fait. Ce culte, avons-nous besoin

de le dire, nest point, dans l'Eglise catholiqne , l'adoration dnne eréatnre ni la subslilntion de la Vierge à l'uniqne médiatenr Jésus-Christ. C'est un culte d'honneur rendu à celle qui a été si justement appelée onmipo(enlin supplex, à cause de la dépendance où elle est de son fils, principe de toutes les grâces et vers lequel remontent tous les hommages.

Ne semble-t-il pas, toute proportion gardée, qu'il y a , en effet , pour la femme en général , comme pour Marie en particulier, un rôle à part, un rôle béni et réservé dans l'histoire du christianisme? Ne semble-t-il pas que la femme ait une mission plus influente que celle de Thomme au foyer domestique? Dans tout pays chrétien , c'est d'elle surtout que dépend la moralité de la famille. L'enfant commence par être remis exclusivement aux mains de la mère ; à elle est dévolu le soin d'éveiller son intelligence et de déposer dans son âme des germes de foi qui n y périront jamais ; à elle la mission de faire connaître à l'enfant le doux nom du Sauveur et de la Vierge Marie ; à elle la consolation de voir naître et s'épanouir, par l'effet de ses soins, les premières fleurs de piété et d'innocence dans l'àme , ce jardin de Dieu ! Ce rôle influent de hi femme ne se termine point à l'enfance, car plus tard l'humble douceur de l'épouse et de la sœur triomphera de l'inflexible orirucil de l'homme. Partout où elle se montrera chaste, humble et pieuse, la femme exercera la plus légitime et la plus triomphante des influences.

Le mot hébreu que nous traduisons par race est y-, semen. Il est employé pour exprimer successive-

LE PROTO-EVANGELIUM i73

ment la descendance d"Eve el la lignée du serpent. Il n'y a point ici de difficulté. De même qu'entre les serpent? et les hommes régnera une éternelle inimitié, ceux-ci essayant de tuer, ceux-là de mordre : de même . au sens moral . la race des méchants combattra sans trêve ceux qui travaillent avec Dieu à l'œuvre du relèvement social ou individuel. Les géants révoltés contre Dieu, les idolâtres; au sein du peuple juif, les pharisiens et les saducéens, progenies viperarum * ; les docteurs et les scribes, voilà la race des serpents, serpentes, genimina viperarum -. La race du serpent, c'est enfin tous ceux à qui Jésus-Christ disait : « Vous êtes vraiment du diable, car vous accomplissez ses désirs; » et, 'comme pour rappeler la scène de TEden. Jésus-Christ ajoute : Ille homicida erat ab imtio ^ : « Il s'est montré homicide dès le commencement. »

Par la descendance d'Eve il faut comprendre avant tout Jésus-Christ ; mais il ne faut point exclure ceux qui. en union avec lui. coopèrent à son œuvre. Quel autre que Jésus-Christ a véritablement brisé la tête du démon? En parlant du Sauveur, l'apôtre saint Paul ne l'a-t-il pas appelé « saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs »?

Par la descendance d'Eve il faut aussi entendre les chrétiens qui se sont soustraits à l'empire des mauvaises passions *. Il faut entendre . selon les

' Matth. III, 7.

' Matth. XXIII, 33. Cf. Matth. xxv. 41 ; Joan. viii. 44; Apoc. xii.7, 9.

^ I Joan. m, 8.

* « Je vais établir, traduit le Targum de Jonathan, une inimitié

temps, ceux que la Genèse appelle fils de Dieu, filii Dei ' : Abel , Enoch , Selh , Noé , Abraham , Isaac , Jacob, Joseph, Moïse, Samuel, David, les prophètes, el en général tous les hommes pieux et justes de Fancienne alliance ; il faut entendre les apôtres , les martyrs, les docteurs et tous les saints du christianisme.

Mais on doit, nous le répétons, placer à leur tête Jésus-Christ, car c'est principalement contre lui que le serpent a toujours dirig.é sa haine et ses morsures empoisonnées. Le démon était l'instigateur secret du massacre des Innocents , des perquisitions homicides dirigées contre Jésus, et de tous les efforts criminels contre* l'œuvre de la rédemption ^

L'inimitié et la perfidie du serpent s'offrent à nous, dans l'Evangile, à l'état de faits historiques. Qu'arrive-t-il au moment où Jésus, miraculeusement sauvé

entre loi cl la femme, entre la race de ton fils et entre la race de son fils; et il arrivera, lorsque les fils de la femme observeront les prescriptions de la loi, qu'ils s'efforceront de te frapper sur la lêle; lorsqu'ils négligeront, au contraire, les prescriptions de la loi, il arrivera que tu t'efforceras de les mordre au talon. Mais il leur viendra un secours, et il ne t'en viendra point. Ils seront secourus contre tes morsures au talon ihuis les jours du roi Messie. » Le Targum de Jérusalem, à son tour, s'exprime ainsi : « Quand les fils de la femme prendront garde à la loi et observeront les commandements, il arrivera qu'ils s'efforceront de le marcher sur la lèle et de te tuer; mais quand les lils de la femme négligeront les prescriptions de la loi et n'observeront pas les commandements, tu t'efforceras de les mordre au talon et de leur nuire. Un secours viendra aux lils de la femme, mais le serpent ne sera point secouru. Le secours sera contre les morsures, au dernier des jours , ;i savoir : aux jours du roi Messie. »

' (icM. VI , 2.

* Matth. II, 10; Apoc. xii.

des mains d'Hérode va commencer sa vie publique? Salan, au désert, rappelant les ruses et les hypocrisies du serpent de l'Eden , tente le Christ*. Vaincu, il continue ses persécutions par le moyen des pharisiens, des prêtres et des docteurs. Le démon empoisonna les dernières heures de la vie du Sauveur, car le Christ dit avant sa passion : « Il vient, le prince de ce monde ^. » Le démon inspira la trahison de Judas ^ ; il poussa les princes des prêtres, les magistrats du temple et les anciens à faire mourir Jésus*.

Jésus-Christ mort, c'est à son œuvre, c'est aux premiers chrétiens que la haine du démon s'attache. Pourquoi Rome versa-t-elle pendant trois siècles le sang le plus généreux des martyrs ? Comment les chrétiens furent-ils l'objet de cette haine aveugle et féroce dont témoigne Tacite ? a Néron , voulant détourner sur d'autres les accusations et les bruits qui couraient sur lui-même à propos de l'incendie de Rome , chercha des coupables , et fît souffrir les plus cruelles tortures à des malheureux abhoi^rés pour leurs infamies ( per flagilia invisos), qu'on appelait vulgairement chrétiens. On commença par se saisir de ceux qui s'avouaient chrétiens, et ensuite, sur la déposition d'une multitude immense, ils furent moins convaincus d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain. A leur supplice on ajoutait des cruau-

1 Matth. IV.

■^ Joan. XIV, 30.

^ Luc. XXII, 3.

* Luc. XXII, 53.

tés mutiles et odieuses ; on les enveloppait de peaux de bêtes pour les faire dévorer par des chiens ; on les attachait en croix par horreur de leurs personnes. On trouvait ingénieux d'enduire leurs corps de résine, pour servir la nuit de flambeaux aux promeneurs et aux curieux. Néron avait cédé ses propres jardins pour ce spectacle, et dans le même temps il donnait des jeux au cirque , se mêlant parmi le peuple, en habit de cocher, ou conduisant des chars. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices , on se sentit ému de compassion pour les victimes , qui semblaient immolées moins au bien public qu'à un passe -temps barbare. »

Toutes les fois que nous relisons ce passage de Tacite , où la religion de charité est représentée comme une religion de haine, où nos pères dans la foi sont traités comme les derniers malfaiteurs des sociétés; lorsque nous relisons ces lignes, sorties de la plume du plus impartial et peut-être du plus vertueux des historiens romains , nous découvrons contre le christianisme un mystère de haine tout à fait exceptionnel. C'est vraiment une haine soufflée par le démon : Inimicilias ponam in fer le et mulierem, inler semen tuum et semen illius.

Bref, par la race du serpent il faut entendre la catégorie entière des esprits pervertis, fils de Satan, chefs ou simples sujets du règne des ténèbres. Par la descendance de la femine il faut entendre Jésus- Christ, tous ceux qui croient, qui ont été régénérés en lui, tous ceux qui sont devenus un avec

lui. L'histoire témoigne abondamment de l'inimitié de ces deux races.

Arrivés à cet endroit de la prophétie , nous nous trouvons en présence de deux difficultés. La traduction de la Vulgate ne concorde pas de tout point avec le texte hébreu.

Selon la Yulgate, c'est la femme qui brisera la tête du serpent : Ipsa conteret caput tuum. La Yulgate a-t-elle bien traduit? Selon l'hébreu, ce n'est pas , littéralement parlant , la sainte Vierge qiii brise la tête du serpent, mais Jésus - Christ ; et la vraie traduction est : Inimicitias ponam inter... semen tuum et semen illius, ipsum (semen) conteret caput tuum. Nous adoptons cette traduction. Elle est appuyée sur les autorités les plus décisives, sur celle des Septante, qui ont traduit Nin par àuTo;, ipse^, de toutes les paraphrases et de toutes les versions, la Vulgate exceptée. Saint Irénée-, saint Jean Ghrysostome^, saint Jérôme lui-même^, saint Ephrem, et enfin saint Pierre Chrysologue% l'ont également admise. Il est vrai que le pronom \'ix se rapporte quelquefois dans le Pentateuque à un substantif féminin, et peut par exception être traduit par ipsa; qu'un verbe avec une terminaison féminine s'accorde quelquefois avec vm sujet masculin, et vice

* Il est étonnant que les Septante aient traduit Nin par àyro?, puisque le substantif <nzép\L<x. est du neutre. Ils ont eu une intention, ils ont cru plus clairement désigner le Messie.

^ Iren., lib. IV Advers. hœres. c. lxxviii. ^ Chrysost. Hom. xvii.

* Hieron. in Quœst. hehr. vu.

s Chrysol. Serm. 173.

rersa ; il est vrai que saint Augustin ' , saint Ambroise^ et, à partir de la seconde moitié duv" siècle, la majorité des Pères de l'Eglise latine ainsi que les scholastiques , ont adopté la traduction ipsa. Néanmoins la première opinion est aujourd'hui la seule que Ton puisse défendre en bonne critique ; car ce n'est pas seulement l'autorité de presque tous les manuscrits, celle de tous les Pères grecs, de tous les Pères latins avant le v" siècle , de toutes les paraphrases qui appuient la leçon ipse , mais encore le genre du verbe auquel il se rapporte et celui des suffixes ^ La version ipse est tellement naturelle, tellement nécessaire, qu'il est vraiment difficile de s'expliquer comment l'autre a pu s'introduire dans l'Eglise latine. L'ancienne italique traduisait Nin par ipse. Serait-ce saint Jérôme qui aurait introduit la version ipsa? C'est fort improbable, car saint Jérôme, dans ses ouvrages et dans sa propre traduction, a écrit ipse. Faut-il voir là une faute de copistes, lesquels, dit saint Jérôme, écrivent non pas ainsi qu'ils lisent, mais ainsi qu'ils comprennent? maîtres malhabiles, continue- 1 -il , dont les corrections sont elles-mêmes à corriger. Cette hypothèse nous paraît probable. Ce qui est certain, c'est que l'erreur n'a été possible que parce que l'expression ipsa, infidèle à la lettre du texte,

' Aug. de Gcn. 1, II, c. xviii ol xxxvi.

^ Ambr. De fuga sœculi, vu.

3 Nous lisons dans le texte hébreu : "TSI^?^» 'l (e brisera; 13S"t"n nnx, tu lui briseras. Il et lui ne peuvent se rapporter à la femme, mais à son descendant du genre masculin.

est cependant conforme à son esprit. Quelle que soit, en effet, la version que Ton adopte, l'évidence de la prophétie est la même. Dans l'un et l'autre cas, le rôle auguste de la Vierge Marie est prédit ; c'est toujours la nouvelle Eve qui par son fruit béni confond le serpent trompeur et lui brise la tête.

La seconde difficulté est relative au mot t^, conterere, répété deux fois dans Thébreu ; il te brisera la tête, et tu lui briseras le talon. La Vulgate a traduit rjvc;, une fois par conter ère, et une autre fois par insidiari. Le même mot hébreu a donc dans la Vulgate une double signification.

Les Septante ont suivi l'hébreu; ils ont reproduit deux fois le même mot, mais ne l'ont pas interprété dans son véritable sens. Ils traduisent ^Vw par Tr,p7iGsi, observabit ( épier j. C'est sans doute pour concilier le texte hébreu et celui des Septante, que la Vulgate a interprété le même mot =]',ï; par conterere et par insidiari^.

Cette répétition n'a rien d'extraordinaire^, et elle

* La signification de ce mot, il est vrai, est controversée. Mais, quelle que soit celle que Fou adopte , elle laisse subsister la prophétie tout entière. La nuance d'hostilité varie, mais son idée demeure. Comme l'expression ïilU? est employée deux autres fois dans la Bible (Ps. cxxxviii, 11; Job, ix, 17), et que dans ces deux endroits elle ne signifie pas autre chose que inipetere , invadere, on peut, avec les Septante et Onkélos, lui donner le sens de insidiari ou de invadere : la i-ace de la femme épiera, invadet, la tète du serpent pour la broyer; le serpent épiera, invadet, le talon du fils de la femme pour le mordre. Cependant le sens de conterere, briser, est confirmé par plusieurs versions et ne doit pas être négligé.

2 Une répétition analogue se rencontre au chapitre xlix de la Genèse, v. 17.

laisse le sens parfaitement clair. Les régimes caput et calcem indiquent bien suffisamment Tintention de la phrase. Dans son premier membre , elle exprime la supériorité victorieuse de la descendance de la femme : le libérateur brisera la tête du serpent. Le second membre de la phrase exprime l'humiliation et la défaite du serpent , puisque , foulé et écrasé, c'est contre les pieds seulement de son vainqueur qu'il pourra diriger sa rage. Les pieds et la tête sont ici opposés, et c'est dans cette opposition que vise la phrase.

En d'autres termes, le plan divin de la régénération est celui-ci : A la première Eve, faible et coupable, opposer une seconde Eve, triomphante et immaculée; au mensonge du serpent, faire succéder la vérité chrétienne ; aux suggestions perfides , substituer une protection sincère autant qu'efficace ; à Satan séducteur, opposer le Messie sanctificateur ; à la ruine, le salut. Bref, l'objet du proto-evangelium est le règne du Christ et de Marie , vainqueurs du démon. Si la personne du Messie vainqueur n'est pas clairement désignée, répétons-le, il n'y a point lieu de s'en étonner. Elle n'apparaîtra pas même avec le caractère précis d'une individualité dans les promesses qui seront faites plus tard aux patriarches. Nous ne touchons encore qu'au premier degré de cette échelle mystérieuse qui doit nous conduire à Jésus-Christ. Il était dans les vues de la Providence que la clarté des prophéties fût comme une aurore croissante qui épanouit graduellement ses rayons. Dans le domaine de la grâce comme dans

celui de la nature, règne une loi de développement plus ou moins lente et insensible, mais toujours progressive et continue.

Terminons l'explication de cette prophétie par deux remarques fort importantes.

C'est la descendance de la femme qui sauvera l'humanité ; mais cette descendance est ramenée à l'unité. Le texte hébreu exprime la postérité de la femme par le mot "i-, semen, et par un pronom tout personnel »x',-, ipse. Ces expressions sont intentionnelles, et elles ont paru justement à tous les commentateurs personnifier tout le genre humain dans l'unité idéale du Christ. Saint Paul en a fait l'observation.

La seconde remarque est celle-ci : a La victoire du serpent est attribuée non à la descendance de l'homme, mais à la descendance de la femme. » N'est-ce pas indiquer Jésus-Christ, né d'une Vierge, sans la coopération d'aucun homme? Cette observation n'a pas échappé aux plus anciens commentateurs. Saint Isidore la signale en ces mots : « Cette descendance de la femme , à qui Dieu ordonne d'être l'ennemie du serpent . c'est notre Sauveur Jésus, car seul il est ce fruit de la femme à la génération duquel l'homme n'a point concouru \ Saint Léon remarque la même chose ^ Enfin, dans l'épître aux Galates, Jésus-Christ est dit tov Oiôv TO'j 0cO'j, Y£v6[j!,cvov £•/, yjvxr/.ôç , fils de Dieu, né de la femme ^ Le Christ, dit Delitzsch, est appelé dans

* Isidor. Epist. 426, p. 109.

' Léon, Serm. ii , in Doinini Nadv. c. i.

^ Gai. IV, 4.

le Nouveau Testament : Fevoij-evo; U y'jvaix-ô;, fiictum ex muliere, non seulement pour indiquer que, semblable à nous, il a eu une femme pour mère, mais encore pour faire allusion au miracle de sa conception sans le secours d'un homme. L'expression du Nouveau Testament s'accorde merveilleusement avec celle de l'Ancien : Semen inulieris. Hoffmann, à son tour, fait remarquer que souvent l'accomplissement des prophéties concorde d'une manière extraordinaire avec les termes mêmes du texte sacré. Il suffit de quelque attention pour découvrir, dans des circonstances qui paraissent d'abord fortuites , des intentions prophétiques et des faits tout providentiels. Non seulement l'événement et la prophétie s'accordent par le fond, mais encore ils se correspondent par la forme. C'est ainsi que du sein des prophéties jaillissent aux regards de l'observateur attentif des lumières aussi vives qu'inattendues.

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