‹ De l'Eden à MoiseChapitre 50 sur 79 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

HARMONIES DU PROTO-EVANGELIU.M AVEC LA NATURE HUMAINE ET AVEC l'économie DE LA RÉDEMPTION

L'homme a la principale part, sans doute, et le suprême honneur dans la rédemption. Le Verbe s'est uni personnellement à lui et non à la femme. Mais la femme aussi devait, dans une immense proportion, participer à l'honneur que Dieu a fait à riiumanité par rincarnation. Ce fut le moment où Eve perdait le genre humain que Dieu choisit pour lui révéler qu'une autre Eve coopérerait un jour à le sauver. Il a tiré le salut du sein des ruines et la vie des profondeurs de la mort : ut unde mors oriebatur, inde vita resurgeret^ .

Nous l'avons déjà dit, Eve est, dans le Proto- Evangelium, la figure de Marie, et Marie, à son tour , représente toutes les femmes chrétiennes. « L'aide de Marie dans le plan divin de la réparation, dit un écrivain catholique % ne fait pas plus injure à Jésus- Christ que Taide de l'humanité de

* Prœfatio in Missis de Passionc.

^ La Vierge Marie et le plan divin , par Aug. Nicolas , P*' partie.

Jésus-Christ ne fait injure à sa divinité, ou plutôt elle le glorifie. Elle glorifie sa sagesse et sa miséricorde, sans faire injure à sa puissance, parce qu'il est de la plus haute évidence que tous les moyens humains qui composent l'économie de l'incarnation ne sont un aide que pour nous seuls, n'étant pour Dieu que les instruments de la plus profonde et de la plus miséricordieuse condescendance... Une économie toute de mansuétude et de miséricorde, comme celle de Fincarnation, ne pouvait laisser de côté le cœur de la femme , que Dieu a fait le siège naturel de la mansuétude et de la miséricorde. »

Le Verbe s'est fait homme, et il a voulu naître de la femme, ne séparant point dans la réparation ce qu'il a uni dans la création.

a Que Ton jette les yeux sur la nature humaine, continue le même auteur , et qu'on admire comment, fidèle à son origine et à sa destinée, la femme (dans le christianisme) est toujours et partout la douce et secourable compagne de l'homme, tirant toujours son existence du côté protecteur de l'homme et la lui rendant par les entrailles et par le cœur. Mère, sœur, épouse, fille, amie de l'homme, sa grâce secourable s'entrelace à tous les âges et à tous les états de la vie humaine , pour en faire le charme et le lien ; pour soutenir la faiblesse , tempérer la violence , relever l'abattement, accompagner la destinée; pour unir les divers membres de la famille, en éviter les frottements, en concilier les oppositions, en constituer l'harmonie, et, dans la société, pour jeter, comme les lianes des forêts vierges, d'une famille

à l'autre, d'une branche à l'autre, d'un individu à l'autre, des liens souples et doux, dont l'attrait fait la force, dont la faiblesse fait la grâce, et qui composent la flexibilité des relations de la vie humaine. Que l'on considère surtout la grande, l'immense place que la douleur et la misère occupent dans cette vie : la faiblesse de l'enfance, l'inexpérience de la jeunesse, les déceptions de l'âge mûr, les dégoûts de la vieillesse, tous les maux particuliers qui viennent fondre à chaque instant sur ces maux généraux ; et pour un si grand nombre , le mal continu de l'indigence et de tout le cortège de labeurs, de privations , de maladies , de honte , de désespoir, qu'elle traîne avec elle ; et qu'on observe si quelque soulagement , quelque généreux secours , quelque miséricordieuse sympathie , quelque soin pieux , quelque rayon discret de consolation et d'espérance sont envoyés du ciel à tous ces besoins et à tous ces maux, c'est la femme (chrétienne) qui en est ordinairement la messagère ; c'est son sourire ou ses larmes qui en sont l'expression ; et que , selon la belle et juste parole du Saint-Esprit, « où la femme n'est pas, le misérable gémit : » Uhi non est mulier, ingemiscit egens^. Qu'on se demande encore une fois, ajDrès cela , comment la femme , qui a une si grande part de bienfaisance dans la nature humaine, n'en aurait aucune dans l'économie de la divine bonté, empruntant cette nature même pour la secourir. « Mais ce qui achève la démonstration de cette

' Eccli. XXXVI, 27.

belle vérité (d'une place réservée à la femme dans l'économie de la rédemption), c'est l'admirable appropriation de Marie à ce ministère de médiation, soit de noire côté, soit du côté de son divin iils, soit en elle-même.

{( De notre côté, en effet, elle n'a rien qui soit à redouter. C'est une pure créature. En elle la divinité n'est à aucun degré. Et comme elle n'a pas de divinité, Marie n'a pas de justice. Dépendante de Dieu comme nous, c'est notre sœur : nous pouvons recourir à elle sans aucune crainte, et commencer par elle l'apprentissage, en quelque sorte, de notre confiance envers son fds. Du côté de ce fils, tout par Marie est à espérer ; car elle est la plus parfaite et la plus élevée des créatures, ayant un rapport nécessaire avec Dieu, et n'étant, si j'ose ainsi dire, guère moins unie à l'humanité de son divin fils que cette humanité l'est à la Divinité.

« En elle-même enfin elle est mère, et, merveilleuse ressource ! mère de deux côtés, mère de Dieu , mère des hommes ; pouvant tout obtenir comme mère de Dieu , voulant tout accorder comme mère des hommes, et d'autant plus autorisée et intéressée même à concourir ainsi à notre salut, que ce n'est qu'à cause de ce salut qu'elle a été choisie et qu'elle nous doit sa glorieuse malernilé. Merveilleuse convenance ! harmonieux dessein !

« Telle est, dans le plan divin de la régénération, la place de Marie. On aurait mauvaise grâce à le nier, quand c'est des hommes comme saint Augustin , Gerson et Bossuet qui le constatent. »

Enfin M. Nicolas ajoute : « La chute et la rédemption sont une même cause perdue et gagnée. La rédemption est une divine revanche de la chute. Les deux sexes participèrent diversement à l'acte de la chute ; il était par conséquent convenable qu'ils participassent diversement à l'acte de la rédemption.

« Il nest aucun esprit libre qui ne comprenne que l'hérésie chrétienne à tous les degrés , qui , admettant la chute , n'admet pas la femme à l'honneur de coopératrice de la rédemption , et la relègue à la porte , la chasse une seconde fois , en quelque sorte, et cette fois - ci , seule, du paradis, commet un attentat contre le sens commun ; je n'ai pas besoin d'ajouter contre le sens moral. Admettez, ou rejetez la chute. Mais si vous l'admettez, admettez la rédemption comme contre -partie de la chute. Si vous admettez Eve , admettez Marie , Marie nouvelle ÈTe, auprès de Jésus- Christ nouvel Adam. »

Maintenant citons Bossuet, qui nous révélera de nouvelles harmonies.

(( L'ouvrage de notre corruption commence par Eve , l'ouvrage de la réparation par Marie ; la parole de mort est portée à Eve , la parole de vie à la sainte Vierge ; Eve était vierge encore, et Marie est vierge. Eve encore vierge avait un époux , et Marie , la Vierge des vierges, a aussi le sien. La malédiction est donnée à Eve, la bénédiction à Marie : benedicta tu ; un ange de ténèbres s'adresse à Eve, un ange de lumière parle à Marie ; lange des ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité : « Vous serez, lui dit-il, comme

« des dieux. » L'ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : « Le Seigneur est avec vous, » lui dit Gabriel. L'ange de ténèbres, parlant à Eve, lui inspire un dessein de rébellion : « Pourquoi est-ce que Dieu (( vous a commandé de ne point manger de ce fruit « si beau ? » L'ange de lumière , parlant à Marie , lui persuade l'obéissance : « Ne craignez point, Marie, « lui dil-il, car rien n'est impossible au Seigneur. » Eve crut au serpent, et Marie à l'ange. « De cette sorte , dit Tertullien , une foi pieuse efface la faute d'une téméraire crédulité. » Enfin pour achever le mystère, Eve, séduite par le démon, est contrainte de fuir devant la face de Dieu, et Marie, instruite par l'ange, est rendue digne de porter Dieu. Eve nous ayant présenté le fruit de mort, Marie nous présente le fruit de vie, afin, dit saint Irénée, — écoutez les paroles de ce grand martyr, — afin que la Vierge Marie fût l'avocate de la vierge Eve, ut virginis Evœ Virgo Maria fier et advocata.

« Un rapport si exact n'est pas une invention de l'esprit humain. Après cela on ne peut douter que Marie ne soil l'Eve bienheureuse de la nouvelle alliance , qu'elle n\iit la même pari à notre salut qu'Eve a eu à notre ruine , c'est-à-dire la seconde après Jésus-Christ, et qu'Eve élant la mère de tous les mortels, Marie ne soit la mère de tous les vivants. Non, certainement, ce ne sont point les hommes qui nous persuadent une vérité si constante , c'est Dieu même qui nous convainc par l'ordre de ses conseils très profonds , par la merveilleuse économie de tous

ses desseins , par la convenance des choses si évidemment déclarée , par le rapport nécessaire de tous ses mystères. 0 merveille des secrets de Dieu ! ô convenance de notre foi ' ! »

Ce n'est toutefois qu'après l'avènement du chrislianisme qu'il a été donné aux enfants de l'Eglise de comprendre tout le sens et toute la portée du Proto- Kvangelium. Ni Adam ni les prophètes ne purent se faire une idée complète de tout ce qu'elle renferme : a II leur fut révélé que ce n'était pas pour eux-mêmes, mais pour nous, qu'ils étaient ministres et dispensateurs de ces choses qui nous sont annoncées, » a dit saint Pierre en parlant des prophètes 2, Cependant Adam et Eve durent comprendre au moins que leur malheur n'était pas irréparable.

Les rationalistes combattent la réalité de la prophétie , sous le prétexte qu'Adam et les premiers hommes n'avaient aucune idée du Messie et qu'ils ignoraient absolument la nécessité de la rédemption. C'est vraiment une profanation des saintes Ecritures, dit Eichhorn , que de vouloir découvrir dans les premières pages de la Genèse l'idée supérieure de la Rédemption, idée que la raison humaine a difficilement comprise après un grand nombre de siècles. D'ailleurs, à qui pouvait être ulile une pareille révélation? A Adam et à Eve? Mais ils n'eussent rien compris aux mystères profonds des paroles du Proto- Evangeliuin. « La parole de la Genèse est trop vague, ajoute ^L Steeg, pour qu'on en puisse rien conclure;

' BossiU'l, '.\'^ Sermon stir rAn/n)nriati<)H . 2 I PeLr. I, 12

iOO L'ANCIEN TESTAMENT

elle ne dit rien de la conversion et du l)onheur final de riîumanilé '. »

Il faut s'étonner en vérité de voir les néocritiques méconnaître à ce point l'histoire primitive. Sans aucun doute, la nécessité morale d'une rédemption n'est apparue à personne , avec le caractère d'un besoin aussi manifeste , cpi'à Adam et Eve. Du faîte de la gloire cl du bonheur ils sont tout à coup précipités dans un abîme de honte et de misère : comment, ne pouvant remonter eux-mêmes les bords escarpés du précipice où ils s'étaient laissés tomber, n'eussent-ils point eu le désir d'une délivrance? Au moment où Jéhovah leur parla , la plus légère allusion à une rédemption dut être avidement saisie par eux et aussitôt comprise : les paroles de Dieu étaient vraiment pour Adam et Eve la planche après le naufrage, la corde de sauvetage que cherche instinctivement la main du malheureux qui se noie. Assurément le plan complet de la rédemption ne leur fut pas révélé par les paroles du Proto-Evangelium ; néanmoins ces paroles étaient suffisantes pour leur faire entrevoir la défaite future du grand séducteur. La prophétie ne laisse dans l'obscurité que le mode, le temps et les circonstances.

Le texte sacré nous montre combien vivement Adam et Eve sentirent le malheur de leur état et le besoin d'être rétablis en grâce devant Dieu. La Genèse raconte qu'après leur péché, leur premier mouvement fut de se cacher. Ils n'ignoraient donc

* Steeg, le Messierl'nprra le<i proph/>tex , p. 12.

pas la grandeur de leur faute ; les paroles de Dieu au serpent durent leur en donner encore une conscience plus douloureuse. Puis, en même temps que Jéhovah maudit le séducteur, il chasse le couple infortuné du paradis et le place sur une terre avare, qui ne produira la nourriture qu'au prix du travail et des sueurs. La femme, de son côté, n'enfantera que dans la douleur. Ces suites de leur péché et tant d'autres ne durent- elles pas éveiller dans leur esprit l'ardent désir d'une rédemption , d'un affranchissement, d'un rétablissement dans le bonheur et la grâce divine ?

Pour que la promesse d'un sauveur rassurât l'homme coupable et fît rentrer l'espérance dans son cœur, il n'était pas nécessaire qu'il connût les moyens dont il plairait à Dieu de se servir pour opérer la rédemption , il suffisait que cette rédemption lui fût promise.

Est- il besoin de faire remarquer que le Proto- Evangeliam, en annonçant la délivrance de toute la descendance d'Eve , par conséquent de l'humanité tout entière , devint pour les hommes des âges primitifs une douce et utile consolation au milieu des épreuves de leur vie? Le souvenir de l'antique promesse se conserva longtemps : c'est lui que nous retrouvons au fond de ces traditions communes aux anciens peuples et relatives à l'affranchissement futur du genre humain. Mais il s'altéra avec le temps; chez beaucoup de peuples païens, au moment où Jésus-Christ parut , il était complètement elTacé. Cependant la mémoire de la conscience, si nous

iy2 L'ANCIEN TESTAMENT

pouvons parler ainsi , garda toujours un souvenir obscur de l'âge d'or évanoui et de la possibilité de rétablissement. Il y a des réminiscences de l'Kden dans nos poursuites d'un bonheur qui nous fuit. Nos aspirations obstinées n'ont- elles point leur principe profond et mystérieux dans ce souvenir ?

Ce n'est guère que l'Evangile à la main que l'on peut fidèlement interpréter la prophétie. La clef de cet hiéroglyphe sacré est le Nouveau Testament : l'Évanu'ile, l'histoire de l'Eo^lise. voilà son lumineux et parfait commentaire. « Le Proto-Evangelium , dit Dreschler, vague, indéterminé, obscur comme les temps génésiaques d'où il provient, ressemble à un sphinx couché à la porte en ruine d'un temple écroulé. » Mais le lils de Marie, qui, dans la tentation du désert, pendant sa vie et dans sa passion, a souffert, lui aussi, des morsures du serpent, et qui enlin , pour nous encore , lui a brisé la tète , le fils de Marie a expliqué l'énigme du sphinx en l'accomplissant. Les premiers chrétiens aimaient à peindre, sur les murs des catacombes, un serpent percé de part en part, soit par une croix, soit par la flèche qui portait le monogramme du Christ : ils comprenaient comme nous l'accomplissement du Proto-Evanc/elium.

Il est vraiment merveilleux de lire , à la première [)age du premier livre de la Bible, une prophétie où sont constatés le principe, la fin et les moyens du christianisme, et qui cependant a été formulée plus de quatre mille ans avant l'événement et écrite plus (le (juinze siècles avant son accomplissement.

Page 1