LA LUTTE ENTRE LE B1E> ET LE .MAL COJIMENCE SUR LA TERRE
Bien que nous ne nous proposions pas de traiter à fond en ce moment la question des types et des figures de la Bible', nous devons dès maintenant appeler l'attention sur le phénomène historique qu'ils constituent.
^ Les types et les figures sont mêlés à l'histoire de l'Ancien Testament; ils font partie intégrante de son tissu. Ces signes et symboles de l'avenir, que saint Augustin appelle prophetia facti\ ne différent des prophéties véritables que par le mode. Le Christ et son œuvre ont été annoncés non seulement par des
' Cette question sera traitée à part dans le volume suivant, auquel elle servira crintroduction.
- August. de Civit. Dei , lib. xvii, c. v.
oracles, mais encore au moyen de faits singuliers, d'événements providentiels, d'hommes extraordinaires, et saint Paul a dit de l'histoire entière d'Israël : Omnùi in jiguni condncfebnnl il lis.
C'est une économie voulue de Dieu. En choisissant le peuple hébreu , Dieu lui avait assigné dans ses conseils éternels une fin précise et déterminée. Une volonté autre que sa volonté propre domine la vie de ce peuple. Les faits qui composent son histoire forment une série d'évolutions vers un avenir dont il n'a lui-même qu'une vague conscience : la rédemption par le Messie. C'étaient en même temps des motifs d'espérance pour l'humanité déchue.
Les types et les figures de l'avenir commencent d'apparaître au moment même où la chu le appelle la rédem])lion. Vu homme et une femme perdent le genre humain : Dieu prédestine aussitôt un autre homme et une autre femme à le relever, et il veut que ce relèvement soit figuré par les agents mêmes de la chute. Adam sera vengé par un nouvel Adam, le Christ, comme Kve par une nouvelle Kve, Marie, mère de Jésus, véritable mère des vivants. « Tout, dit Bossuet, convient à ce grand dessein de la bonté divine. Un ange de ténèbres intervient dans notre chute : Dieu prédestine un ange de lumière qui intervient dans notre rédemption. L'ange de ténèbres parle à Eve encore vierge : l'ange de lumière parle à Marie qui le demeura toujours. Kve écouta le tentateur et lui obéit : Marie écoute l'ange du salut et se laisse persuader par lui. La perte du genre humain.
ABEL 19ô
qui devait se consommer en x\dam, commença par Eve : en Marie commença aussi notre délivrance ; elle a dans cette délivrance la même part quKve a eue dans notre malheur. Jésus-Christ est l'auteur du salut, comme Adam a été lauteur de notre perte. C'est dans ce qui nous a perdu que Dieu puise les figures du salut, celle du nouvel Adam, de la nouvelle Kve, de lange de l'Annonciation. Il faut aller plus loin ; il y aura aussi un nouvel arbre , celui de la croix, et un nouveau fruit sur cet arbre, la rédemption et le salut. Le fruit défendu a causé la mort; le fruit rédempteur sera la vie*. » Ainsi Tordre de notre réparation semble calqué sur celui de notre chute. Tous les noms de sinistre mémoire deviennent des noms de joyeux événements, et ce qui avait été employé pour nous perdre, par un retour admirable de la divine miséricorde, devient un moyen de salut.
Les types du Messie futur et de l'Eglise forment une série non interrompue depuis Adam jusqu'au Christ. Abel , le fils d'Adam , Abel vierge , prêtre et martyr, x\bel le Juste est l'un de ces types justement remarqués par les saints Pères. Il offre une oblation que le ciel agrée. « Dieu tourna ses yeux sur Abel et sur ses présents, » dit l'Ecriture-. Le sacrifice d'Abel est le premier des sacrifices offerts par des mains pures à travers les âges. Les sacrifices de Noé , d'Abraham, de Melchisédech , ont été
* Bossuet , Elév. sur les mystères, viii'= scm., 2'= et 3" élév August. InJoaii., cxx; Chrysost. Ambros., Léo. etc. ' Gen. IV, 4.
une répétition dn sacrifice d'Abel , e( tous ont figuré le sacrifice de la croix, celui du Fils unique de Dieu. Saint Jean ne dit- il pas que le véritable Agneau a été immolé dès le commencement du monde'? L'Eglise mel celle prière sur la bouche de ses prêtres à Tautel : « Daignez , Seigneur, reofarder d'un œil favorable le sacrifice eucharistique comme vous avez daigné accepter les présents du juste Abel, le sacrifice d'Abraham et celui du prêtre Melchisédech^ »
Ainsi ridée du sacrifice rédempteur domine l'histoire de riiumanité. Elle apparaît , aux pages premières de l'Ancien Testament, identique par le fond aux dernières pages de l'Evangile, Le sacrifice est un rite de la première famille humaine ; il figure l'expiation à la fois divine et humaine du Christ sur la croix. L'homme jusqu'à la rédemption se sentit placé sous la main d'une puissance irritée ; il fallait la fléchir par l'image répétée d'un sacrifice qui devait un jour donner à lous les autres leur explication et leur vertu,
Caïn et Abel ont cru à refîicacité du sacrifice. Toute l'humanité adoptera leur croyance. La racine d'une pralicpie aussi extraordinaire plonge dans l'espérance de la rédemption et s'y nourrit. C'est la raison pour laquelle Dieu l'a consacrée dans un com-
• A|)c)c. XIII , H.
'^ « I)i;,nioris accepta hal)ore, siculi accepta liahere dif^iialiis es nuiiiera pueri lui jusli Al)el, et sacrificium patiiarclue nostri Abraha;, ol (piod lihi ohliilit siiminus saceiilos luus Melchisedech , sanctuni saciificiiiin , inimaculatam liosliain. » (Paroles du canon de lu Meuse.)
mandement mosaïque. Il ne faut pas se demander pourquoi les peuples anciens, même idolâtres, ont attaché tant de vertu à l'effusion du sang de leurs victimes, pourquoi ils ont choisi, toujours et partout . pour honorer la divinité , pour obtenir ses faveurs, pour détourner sa colère, les génisses sans taches et sans défaut, les tourterelles innocentes et gracieuses, victimes que la délicatesse et le sentiment auraient dû épargner. L'explication de cette singularité, qui s'est produite chez tous les peuples, se trouve dans le sacrifice rédempteur accompli sur la croix par le Verbe incarné, Jésus, le plus beau des enfants des hommes.
Sans doute rhomme, qui travestit la vérité et abuse de tout, a transformé un rite pieux en une cruauté déplorable. On voudrait pouvoir contredire l'histoire lorsqu'elle nous montre l'abominable usage des sacrifices humains pratiqués dans tout l'univers. Le genre humain croyait à la dégradation de l'homme, à la nécessité d'une satisfaction, à la vertu de la substitution des victimes expiatoires; mais le paganisme a dénaturé l'idée des sacrifices comme l'idée de la divinité. Toutefois, dans le milieu païen, l'erreur même témoio^nait de la réalité de la chute et du besoin du remède : elle est comparable à l'erreur d'optique produite par un bâton plongé dans l'eau : le rayon de lumière se brise , et l'objet n'est pas où le rayon visuel le place, mais tout près. De quelque manière qu'on se représente le phénomène . il faut reconnaître que l'humanité avait la conviction qu'elle était tombée et qu'elle serait relevée. L'idée
de la rédemption, obscure et confuse, sommeillait, pour ainsi dire , dans la conscience religieuse de rhumanitc.
Les enfants d'Adam se montrent dans la Bible avec les humeurs diverses et les contrastes qui se rencontrent dans. les enfants d'une même famille. Caïn et Abel avaient puisé le sang et l'éducation à la même source ; et cependant ils sont entièrement dissemblables de goûts et de sentiments. Tous deux offrirent des sacrifices. Mais au sacrifice de Caïn manquèrent la générosité, l'humilité, la sincérité, qui caractérisent le sacrifice d'Abel. Aussi son offrande est rejetée, et, comme s'exprime la Bible, le feu du ciel ne la consume pas. Caïn apporte à l'autel avec l'offrande parcimonieuse des dispositions haineuses et jalouses. Son sacrifice hypocrite prend le caractère du sacrilège, et loin de rendre Caïn meilleur, il exalte son énergie sauvage. Caïn a commencé sa déchéance par l'égoïsme, principe de l'envie et de l'hypocrisie ; l'orgueil blessé a engendré à son tour la colère; Caïn finit par le meurtre de son frère Abel.
Dès les premiers jours est ainsi inaugurée la lutte éternelle entre le bien et le mal, antinomie qui sera, à travers les siècles, le tourment de riiomme, mais aussi le principe du mérite et de la gloire.
Ainsi encore commença de s'accomplir la terril)le malédiction prononcée contre Adam coupable: Morte moricris : Tu mourras ! Avec le meurtre d Abel , la mort fit son entrée dans le monde. Jusque-là les deux bannis de l'Eden n'avaient ])as compris toute
l'étendue de leur châtiment. Qu'avait voulu dire Jéhovah? La mort, qu'était-ce? Que de fois, anxieux, ils durent se le demander ! Ils l'apprirent bientôt. La poésie et la peinture ont plus d'une fois représenté la mère du genre humain à genoux, penchée sur le cadavre inanimé d'Abel , le couvrant de ses baisers , lui criant : « Mon fds , ouvre les yeux ; regarde-moi, parle-moi. Abel! Abel! » Ce que l'artiste ou l'écrivain ne traduiront jamais, c'est l'épouvante d'Eve quand elle comprit que son enfant bienaimé n'ouvrirait plus jamais les yeux et ne lui parlerait plus jamais. C'était la mort inerte , silencieuse et glacée!
Par l'assassinat d'Abel , le péché est déchaîné sur la terre. Il envahit la race de Caïn le fratricide, et dans l'humanité le mal devient une puissance. C'est le moment que Dieu choisit pour déclarer que l'homme peut toujours s'y soustraire, et pour affirmer le libre arbitre et la responsabilité qui en est la conséquence. Le péché n'est jamais une nécessité :
« Si tu fais bien, tu t élèveras; mais si tu ne fais pas bien , le péché est à ta porte , et il te guette ; mais tu peux le repousser*. »
Abel tué par Caïn en haine du bien apparaît par cet endroit une figure de Jésus-Christ, qui, plus juste et plus innocent qu'Abel, devait être victime de la jalousie des Juifs, comme Abel de celle de Caïn.
' Gen, IV, 7.
Les Juifs haïrent Jésus et le firent mourir, « parce qu'ils étaient mauvais et qu'il était bon. » Ils tuèrent celui qui avait daigné se faire leur frère, comme Caïn tua le sien. « La mort d'Abel est, dit Bossuet, la figure de la mort de Jésus. La mort faite pour les pécheurs commence par un innocent et exerce sur lui son empire : elle commençait mal. C'était un signe que son empire devait être un jour anéanti par le triomphateur de la mort. »
La voix du sang d'Abel crie de la terre jusqu'à Dieu et demande vengeance. Le Seigneur répond à ce cri : Caïn est maudit. La terre qui a bu le sang d'Abel repousse le meurtrier. Fugitif et vagabond, il n'y trouve plus le repos. Il fuit, poursuivi par une crainte horrible : « Celui qui me trouvera, me tuera. » Cependant le Seigneur, dans sa miséricorde, veut le prémunir contre le désespoir : Caïn ne sera pas mis à mort. (( Dieu , dit l'Ecriture , mit un signe sur Caïn , afin que ceux qui le rencontreraient ne le tuassent point. » Ce signe de protection empêchait de l'exterminer, mais non de le détester.
Dans cette page de l'histoire de Caïn . le lecteur lit une page de l'histoire du peuple juif. Caïn, le meurtrier du juste Abel, Caïn le maudit, figure la nation déicide. Sur elle aussi est tombée la malédiction, a Achevez de coml)ler la mesure de vos pères, dit Jésus aux Juifs, afin que tout le sang innocent versé sur la terre retombe sur vous, depuis le sang d'Al)el \v Juste jusqu'au sang de Zacliarie'. »
' Malth. XXIII, 35.
Le sancf du Christ est retombé en effet sur eux. comme ils l'avaient demandé dans une insolente exclamation : Sanc/uis ejiis super nos. Maudits sur la terre de Judée qu'ils avaient abreuvée du sang d'un Dieu, ils en furent chassés. Depuis, dispersés, ils errent, nouveaux Gains, sur toute la terre. Objet de la colère de Dieu et de la haine sans cesse renaissante des hommes . le Juif vit cependant toujours. Toujours reconnaissable , il porte un signe : il ne sera jamais exterminé. Mais sa situation partout mal assurée le livre à la crainte continuelle de se voir traité comme il a lui-même traité Jésus. Il n'en sera rien. Les Juifs seront jusqu'à la fin des temps les témoins du Messie , et rappelleront à toutes les nations qu'ils ont versé le sang du Juste , « témoins non suspects, dit Pascal, de la divinité de leur victime. » Abel inaugure la série de ces hommes justes et persécutés dont la Bible fournit un type achevé dans la peinture de celui qu'Isaïe appelle le serviteur de Jéhovah. Ils apparaîtront nombreux dans l'histoire, et chacun réalisera quelques traits de l'homme de douleur peint par le prophète. L'auteur de la Sagesse remet en lumière son portrait, et Platon lui-même semble en retracer les destinées à la fois lamentables et glorieuses ^ Mais Jésus seul, réalisant toutes les figures, subira tous les reproches, toutes les violences, tous les tourments du serviteur de Dieu. Il sera par excellence ce que furent Abel, David, Elie, Zacharie, Jérémie, dans leurs épreuves.
' Platon. Republ., ii.