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LES PREMIERS HOMMES APRÈS LA CHUTE

La peinture et la poésie ont souvent représenté nos premiers parents après leur faute, demi-nus, tournant le clos à FEden lumineux, riche et pittoresque , s'enfonçant dans un pays où la nuit se fait de plus en plus noire et le sol plus aride. Dès que leur bannissement est prononcé, dit le poète, les deux exilés se lèvent, jettent un dernier regard sur leur Eden chéri et laissent couler des larmes. Le monde entier leur est ouvert, et la Providence est leur guide. La main dans la main, à pas incertains et lents, ils prennent à Iravers ce monde leur chemin solitaire ^ Ils entrent dans des plaines immenses. Sous le soleil brillani qui les éclaire, ils se plaignent que la lumière a disparu*.

' Millon, le Prti-adis perdu, c. \ii.

^ Avil. (le Seul. Dei, v. 43o-4oO. La Gcnèscdit ([Tràroricnl du jardin de TEdcn se trouve VAdamah, lorrc fertile où résida le premier homme chassé du paradis , et où sa descendance se fixa quelque temps (Gen. XII, 24). Mais Caïa n'y demeura pas. Poursuivi par la justice divine, il s'étahlil dans la terre de Nod (terre de l'exil), qui était plus reculée vers l'orient. C'est là qu'il bâtit la première ville et que ses descendants s'adonnèrent aux arts inélalliques (Gen. iv,

Nous ne savons pas exactement quel fut leur condition et celle de leurs premiers descendants, au moment où ils commencèrent la lutte pour la vie; mais nous ne croyons pas qu'ils aient été entièrement abandonnés à eux-mêmes par la Providence miséricordieuse et rédemptrice. Dieu ne leur retira, dans l'ordre naturel, que par degrés et pe-u à peu ce qu'il leur avait si libéralement donné au premier jour. Condamné à l'ignorance , leur esprit ne se voila pas tout d un coup, mais insensiblement. On aime à penser que le Seigneur permit aux anges de montrer leur pitié à d'anciens frères malheureux. Certains commentateurs nous disent que c'est par leur intermédiaire que Dieu s'entretenait avec Caïn et Abel.

L hypothèse de la dégradation lente des premiers hommes nous paraît digne de la bonté paternelle de Dieu : un malheur est plus supportable quand on y descend par degrés.

Les premiers groupes humains descendirent, selon une opinion devenue générale, des hauts plateaux de Pamir : les plus importants s'acheminèrent vers le Tigre et TEuphrate. D autres groupes allèrent se fixer, les uns sur les bords du Gange, les autres sur les rives du Nil. Enfin des tribus séparées les unes

14-22). D"après (juelques savants modernes, il faut identifier VAdamah au Turkestan chinois et aux contrées fertiles de Kachgar et de Yarkand. Le pays de Nod serait le désert qui est à l'est de ces contrées, et la ville d'Enoch, construite par Caïn, serait Khôtan , centre d'un commerce métallurgique qui doit être considéré comme le plus ancien du monde. (Rémusat, llist. de La ville de Khôtan.)

des autres se dispersèrent dans toutes les directions ' . Ainsi , d'étapes en étapes , du nord au midi , de l'est à l'ouest, l'humanité finit par s'étendre sur toute la terre. Mais on ne se trompe point en pensant que les hommes se dégradèrent et méconnurent les traditions adamiques, en proportion de l'espace et du temps qui les séparèrent de leur berceau.

11 ne faut donc pas s'étonner si les découvertes des géologues nous ont révélé, en Europe et ailleurs, des hommes de l'époque quaternaire presque sauvages. L'homme arrivé au bord du Rhin et de la Somme voyageait peut-être depuis des siècles. Il avait tout oublié, tout perdu de ce qui constituait l'héritage adamique. Dans toute sa rigueur lui était échue en partage la vie misérable à laquelle la faute originelle avait non pas condamné , mais exposé l'humanité. Cette dégradation n'est pas contraire à l'état privilégié dans lequel Adam fut placé pendant

' Vn groupe cousidéiahle de Séthitos monothéistes et fidèles vécut longtemps en Orient, dans le voisinage du bercenu de Thumanilé. Il conserva les connaissances de la famille adamique et les perfectionna. Les Caïnites bâtisseurs de villes poussèrent aussi fort loin la civilisation. Séthites et Caïnites civilisés émigrèrent en Chaldée et en Egypte. MM. de Rougé, Brugsch, Ebers, Lauth, ont démontré que les premiers habitants dos rives du Nil vinrent de l'Asie, possédant une civilisation déjà fort avancée et analogue à la civilisation babylonienne (E. de Rougé, Recherches sur les monuments des six premières dynasties; Ebers, JEgypten und die Bûcher Moses, p. 41 ; Ilommel, der Babyl. Ursprung der àgypthultur\ Les égyptologues les plus autorisés ne constatent point de traces de civilisation en Egypte antérieures à quatre à cinq mille ans avant Jésus- Christ, et la civilisation y fait soudainement son apparition; ce qui prouve qu'un peuple cultivé y apporta avec lui des arts qu'il connaissait depuis longtemps. (Chabas, Etudes sur l'antiquité historique, p. 95.)

le temps relativement court de «on séjour à l'Eden. Dépouillé d'abord des don? surnaturels, il perdit. en s'éloignant du centre familial et des grandes agglomérations, les éléments de religion, de savoir et même de vie morale. L'homme quaternaire de nos contrées subissait une humiliation honteuse. A la sueur de son front . il lui fallut conquérir sa subsistance , pêcher et chasser pour nourrir son corps , tandis que son âme avilie subissait les assauts des appétits grossiers.

Tel fut en Europe le sort des tribus errantes qui pendant des centaines, des milliers d'années, campèrent au bord des rivières et des lacs , sur la lisière des forêts, et achevèrent de s'y abrutir. Bien meilleure fut la destinée des groupes humains qui, moins aventureux, s'attachèrent aux patriarches, en firent leurs chefs et fondèrent des villes. Ils conservèrent le culte de Dieu et une loi morale. Par la volonté d'une Providence attentive , un de ces groupes privilégiés garda la foi dans le relèvement promis, comme nous le verrons plus tard.

Nous n'oserions cependant aller aussi loin que l'école dite traditionaliste, qui non seulement a doté les premiers descendants de la famille adamique des lumières morales nécessaires pour bien vivre, mais qui en a fait les dépositaires de la science élevée et des secrets incomparables de l'Eden. L'étude approfondie des monuments de la littérature et de la religion des anciens peuples n'a point confirmé cette doctrine. « Les premiers hommes, a-t-on écrit, furent des esprits merveilleux , favorisés par des êtres supé-

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rieurs des plus précieuses communications *. » S'il s'agil d'Adam et d'Kve avant leur chute, de justes comme Abel et Enoch , nous n'y voulons point contredire. Mais, hélas! le chef de l'humanité n'a guère transmis à sa postérité que les suites de son péché et de sa déchéance.

On aurait tort de conclure du sort des anges après leur rébellion à celui de l'homme déchu. Les démons sont réputés fort intelligents; il ne semble pas que Dieu ait fail entrer l'ignorance dans leur punition. Il en fut autrement de Ihomme, frappé dans son intelligence et son savoir. Si l'on s'en tient aux faits historiques et positifs , on est porté à douter de l'existence de grands philosophes et de grands jDcnseurs que l'école traditionaliste prétend avoir existé aux âges primitifs. La Bible nous montre les premières générations ignorantes, et ne possédant que des connaissances reliefieuses rudimentaires. Ils connaissaient et pratiquaient, objecte -t-on, les sacrifices : or les sacrifices supposent une science approfondie de la religion et du mystère de la rédemption. Nous répondons que la pratique des sacrifices n'implique pas rintelligence de leur mystère. Tous les peuples ont offert des sacrifices : combien peu ont compris leur sens profond et caché ! Nous admettons que les anges ont aidé l'homme après sa chute , qu'ils ont servi d'intermédiaires entre lui et Dieu; mais, leur courte mission finie, la Bible laisse entrevoir leur prompte disparition.

' De Maislre, Soirées, 2" ent.

L'école traditionaliste, qui a jelé de l'éclaL au commencement de ce siècle, nous paraît aujourd'hui tombée en quelque discrédit. Elle avait interprété à la hâte les documents mal connus de l'Inde et de l'Égyple ; enfin elle a eu le malheur d'encourir, par ses exagérations, les réprimandes et les admonitions du saint -siège.

Laissons les théories et revenons aux faits. Pour celui qui s'éclaire de leur lumière, les premières tribus humaines , en marche à la recherche des moyens de subsistance, ressemblent à des enfants déshérités chassés du domicile palernel. Quant à ces fondateurs des villes qui, par leur autorité et leur courage , firent accepter la discipline de la famille, il n'est pas besoin de recourir aux légendes pour les expliquer. C'est chez les patriarches, héritiers des traditions adamiques, qu'il faut aller chercher comme le premier anneau de l'histoire des civilisations. La Bible a conservé les noms de plusieurs de ces chefs illustres qui retinrent autour d'eux des foules soustraites aux périls du vagabondage , qui les disciplinèrent et les conduisirent sur un sol bien choisi , au bord d'un fleuve poissonneux et sur des rives fertiles. Ils y bâtirent des villes. Ces noyaux de civilisation furent la Chaldée, l'Inde, l'Egypte et la Chine. Les tribus errantes , les premières arrivées dans ces grands centres , furent absorbées . comme il arrive toujours, par une civilisation plus avancée. Voilà ce que nous apprennent les derniers travaux de savants comme Chabas et Maspero.

L'esprit de système qui a conduit certains hommes

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à ne tenir aucun compte de l'histoire sacrée, ne leur a pas porté bonheur. Pour eux. l'homme primitif est isolé, il descend du singe: il a le corps vehi , habile les cavernes et partage les instincts brutaux des animaux les moins nobles de la création. L'homme se confondait avec la brute*. Le souci de ses besoins naturels l'absorbait tout entier ; son activité se dépensait en vue d'un but unique : assurer sa subsistance quotidienne. Un tel tableau heureusement est dépourvu de vérité.

Être éminemment social, l'homme s'est mêlé aux groupes animés des mêmes désirs, rapprochés par les mêmes intérêts. Ces groupes trouvèrent bientôt le moyen de combattre les bêtes fauves, de se protéger contre les éléments, de se préserver de périls incessants et de commencer la domestication des animaux utiles.

Toutefois on ne peut songer aux tribus errantes sans un sentiment profond de commisération. Gomment ne pas plaindre ces familles n'ayant pour oreiller qu'une pierre, pour toit que le feuillage des grands arbres ou quelque antre obscur qu'il fallait souvent disputer aux fauves! Que de luttes sanghintes. que de drames qui demeureront à jamais inconnus! Cependant, quelles qu'aient été les dures et misérables conditions d'existence d'un grand

' On sait ([lie J.-J. Rousseau, dans son amour naïf de l'état de nature, se représente l'homme primitif plein de vigueur, ignorant la maladie, doué d'une grande finesse des sens, moins misérable que Ihomme civilisé, uaturellcment doux et indifférent au bien et au mal.

nombre de tribus, elles ne vécurent pas dans l'état de cruauté et d abjection dépeint par M. Renan : (' Il faut, dit -il. se figurer la primitive humanité comme très méchante. Ce qui caractérisa Thomme durant des siècles, ce fut la ruse, le raffinement qu'il porta dans la malice, et aussi cette lubricité de singe qui , sans distinction de dates , faisait de toute l'année pour lui un rul perpétuel... Les sociétés qui se formaient étaient analogues aux sociétés nègres du Dahomey, assez fortes, compliquées, tyranniques, superstitieuses, sans moralité , prodiguant le sang. La famille y existait à peine. L'enfant, à cet âge reculé, ne connaissait que sa mère. Les femmes étaient le bien commun de la tribu... La famille a été fondée par des moyens atroces ; des millions de femmes , écrasées à coups de pierres par un mâle soupçonneux, établirent la fidélité conjugale*. ^>

Ces tableaux d'une fantaisie grossière ne font pas honneur à celui qui les a conçus. Le portrait vrai du sauvage est celui que nous a laissé Chateaubriand, qui n'inventait pas, mais copiait la nature. Il se tient loin de ces peintures horribles.

Ce qui est vrai, c'est qu'à ce moment, nos contrées occidentales étaient très inhospitalières aux hommes qui s'y étaient engagés. Presque partout des vallées inondées, des plaines arides ou marécageuses, desforêts impénétrables, des montagnes inaccessibles. Le sol était à peine remis des convulsions causées par les grands soulèvements, celui des Alpes, en

* Hist. (lu peuple (l'Israrl . l. I . p. 4 el 6.

particulier, lorsque les parties septentrionales et centrales de l'Europe éprouvèrent un refroidissement considérable ^ Sous l'action de causes multiples qu'on n'a pas bien pu démêler jusqu'à présent, une grande partie de l'Europe se couvrit de glaces. D'une part, s'avançant des pôles jusqu'aux latitudes les plus méridionales ; d'autre part, descendant des hautes chaînes de montagnes jusque dans les plaines, les glaces envahirent des espaces immenses. Quelques plateaux donnèrent seuls asile à l'homme et aux animaux, qui fuyaient devant ce froid mortel. Des multitudes d'hommes et de bêles, surprises dans leur fuite, durent être alors anéanties.

Contre le froid, contre l'intempérie des saisons, l'homme n'avait pour couvrir sa nudité que les peaux des animaux qu'il parvenait à tuer; pour armes et pour instruments, des pierres grossièrement taillées. La Bible fait vivre celui c[ui le premier forgea les métaux six générations après Adam , et l'on sait combien de siècles représentent, dans le récit mosaïque, ces générations antédiluviennes. Les faits

' Los Iradilions de la l\'rse semblent avoir o-ardé (jnelque souvenir de cet Age ; à la mort et aux maladies qui suivirent la faute originelle, ils ajoutent le cliàtiment d'un froid intense qui rendit une grande partie de la terre inhabitable. Une tradition semblaljle existe dans un des chants de VEdda des Scandinaves , la Voluapa. La meilleure preuve de la rigueur du climat dans nos contrées à celte époque est la présence et la nuilliplication du renne attestées par leurs restes fossiles, (jui se rencontrent partout dans l'Europe occidentale à cette époque. Le renne a besoin , pour vivre, de la température boréale d'aujourd'hui. S'il a prospéré au contre de l'Europe, c'est que nos contrées subissaient alors une température analogue à celle de la Lai^onie.

recueillis par la paléontologie proiiA^ent que les progrès de la civilisation même rudimentaire de beaucoup de nations se sont accomplis au prix d'un long effort, d'une grande patience et de grandes douleurs. La Bible n'attribue pas , comme le font les mythologies grecques et égyptiennes , les arts et les inventions fécondes à des divinités : elle en fait honneur à des hommes dont elle nous donne les noms *. A elle le privilège d'avoir marqué dans les premiers âges de l'histoire les étapes du progrès humain.

L'homme quaternaire, qui s'était jeté dans les aventures de la vie errante, ne voyageait pas seul, mais en tribu. Quand la tri])u trouvait un lieu favorable , elle s'y installait et prenait les moyens de s'y maintenir et de s'y défendre. Les animaux sauvages étaient ses plus constants ennemis ; c'est surtout contre leurs attaques et leurs surprises qu'elle se prémunissait, parmi les escarpements et les saillies des rochers. On a signalé dans le Périgord ces abris sous roches où campa l'homme de l'âge de pierre.

Quand le sol offrait un tuf tendre , l'homme recourait au forage. Il profitait de la pente d'une colline , creusait d'abord horizontalement , puis en hauteur , suivant une ligne perpendiculaire , de manière à retrouver la ligne d'inclinaison de la montagne. Au point de la rencontre des deux lignes il disposait une prise d'air en soupirail , qu'il fer-

^ On ne trouve dans la Bible ({u'un seul conseil donné d'en liaut à l'homme dans l'ordre industriel, celui d'utiliser pour se couvrir la dépouille des animaux. (Gen. m, 21.)

mail partiellement criine pierre aussi grosse que possible. Par cette ouverture s'échappait la fumée. C'est ainsi qu'en Champagne se trouvent comme de petits villages formés de grottes semées au flanc des collines ^ La grotte affecte la forme ronde. On y entrait en rampant , par un trou étroit pratiqué à la base. Vers le centre, des pierres plates recouvraient le sol et formaient le foyer pour la cuisson des viandes. Autour de ce foyer, la famille se réunissait le soir pendant les longs jours d'hiver.

Dans les pays de plaine , l'homme s'est quelquefois construit un abri sous de grosses pierres buttées les unes contre les autres , ou disposée en allées couvertes. La Bretagne en ofTre des exemples. Le plus souvent , il trouvait toutes prêtes dans les rochers des antres et des cavernes qu'il disputait aux bêtes fauves.

On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, des habitations lacustres , qu'on a retrouvées en grand nombre au bord des lacs de Suisse et aussi près des rives des fleuves tranquilles. Leur nom indique leur position. Construites sur pilotis , au milieu des eaux, mais tout près des rivages, ces habitations formaient de petits îlots reliés à la terre par un ou plusieurs troncs d'arbres mobiles , qui servaient de ponts-levis.

Les tribus avaient en général, comme les Indiens de l'Amérique, conservé quelques restes de religion

' A Hnye, an l);is de In rolliiic semée de ces grottes, se trouve un élon};-; nn sommet élnil nlors la forêl.

et (le morale. L homme croyait à la vie future ^ Par FelTet du souvenir confus de sa gloire première, il tenait grand compte de Tabîme infranchissable qui existe entre lui et les animaux , entre leur destinée et la sienne. Vainement a-t-on cherché, caché au fond des forêts ou enfoui dans la terre, Thomme pilhécoïde, vivant ou fossile. C'est la chimère caressée par des esprits aimant mieux pour ancêtre un gorille qu'un homme créé par Dieu dans la gloire. Les singes, comme tous les animaux, ont gardé les traits essentiels de leur espèce, à travers les modifications des races. L'homme seul, à l'aide de la raison , son privilège incommunicable , après avoir subi les humiliations de la faute originelle, a marché , dans un long relèvement , à la conquête de la civilisation, suivant un progrès continu. Conduit par la Providence à travers mille péripéties , il a repris la route glorieuse de ses destinées que Dieu lui a rendues par la rédemption.

On signale comme l'un des premiers pas de l'homme , engagé dans la voie du progrès matériel , la conquête du feu. Dieu , pour qui ce que nous appelons le hasard est souvent un moyen prévu et un bienfait, lui ménagea cette découverte. Un jour l'homme, soit en frappant un silex , soit en frottant

* Les découvertes des j/ro^/es/'uné/'aJrcs prouvent qu'on plaçait à côté des défunts , dans ces époques reculées , des armes , des trophées, des objets de peau, des quartiers de viande, etc. Pourquoi ces provisions de voyage , ces armes , si Ton n'avait pas cru dès lors à la survivance"? La croyance à la vie future existait chez les premiers hommes. (V. de Quatrefages, Hisf. gén. des races liuitiai/ies, c. i et xxxii ; Lenormant, Premières civilisations.)

riin contre rautre deux morceaux de l)ois sec, vil jaillir la flamme, plus précieuse que For. Il s'en empara et la fixa dans un foyer. Le feu lui servit bientôt à se débarrasser par endroits des forêts impénétrables , à cuire les aliments et à corriger leur amertume, à se défendre des animaux sauvages, que la flamme épouvante. Cette flamme, entretenue avec intelligence, devint le foyer bienfaisant autour duquel riiomme se repose, se complaît, adoucit son humeur chagrine, apprend à aimer sa famille et converse avec elle dans une tranquille affection'. Que de souvenirs charmants nous rappellent à nous-mêmes les causeries du foyer!

A la surface du sol gisaient presque partout des débris de silex à arêtes tranchantes : ces pierres étaient pour lui des instruments plus incisifs que ses dénis. Il les multiplia à son gré : on les retrouve partout où il a habité. Bien plus, détachant, par une simple percussion , des éclats du bloc minéral , il forma des couteaux, des grattoirs, des haches, des marteaux. Il emmancha la hache de silex dans des bâtons fendus dont les deux branches furent solidement liées avec des tiges de plantes desséchées ou des tendons d'animal. Il fit ainsi du silex ses premières armes.

' Aussi \v foyop a toujours vie dans l'anlicjuilc lobjct d'un culle rclifïioux. C'est lA qu'ost, onsoignco la morale, et la vie de famille en est rapprentissaf^o naturel. L'action du père et de la mère sur l'enfanl au i'oycM- (lomesli([ue est décisive pour toute la vie, ses leçons sont inefTaçables. « O Ai^'ni, chantent les Aryas dans le lUj- Védn, c'est \h que tu places dans la bonne voie l'homme qui s'en écarte. » (V. à ce sujet Fuslel de ( '-oulanges, la Cit6anliquc,\. II, cli .ix.)

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Plus tard l'homme inventa Tare. Il s'apprit à tailler le silex en pointes aiguës , ajustées au bout d'ime tige de bois. Alors il put non seulement se défendre, protéger sa famille et la nourrir, mais attaquer et tuer à la fois le gibier et l'homme ennemi. On trouve dans les grottes qui, après avoir servi d'habitation aux guerriers, étaient ensuite consacrées à sa sépulture, des pointes de flèches en silex logées dans les vertèbres des combattants.

Mais, ne l'oublions pas, il s'agit ici des mœurs, des industries naissantes des tribus errantes, à la recherche des solitudes fécondes, et non des groupes humains plus stables, qui fondèrent des villes en Chine ou au bord du Gange et du Nil. L'erreur des paléontologues est de jnger de l'humanité entière , à l'époque quaternaire, d'après le sort misérable et précaire des tribus qui ont habité l'Europe et nos pays. Des centres importants de population s'étaient formés, nous l'avons dit, sur les bords des grands fleuves ^ Les conditions de la vie y étaient bien

' L'étude approfondie des plus anciens documents de l'Egypte démontre que lliomme d'il y a six mille ans ne dilTérait pas dans cette contrée de l'homme d'aujourd'hui. Aucun texte ne nous fait connaître un état social qui serait antérieur à la découverte des métaux, et pendant lequel les hommes n'auraient eu d'autres armes cl d'autres outils que la pierre, le bois, la corne ou l'os. Les plus anciennes reliques des Égyptiens connues jusqu'à ce jour ne présentent absolument aucun caractère qui puisse prouver chez eux l'existence, dans le passé, d'un âge de sauvagerie. Les instruments de pierre coexistaient avec les instruments métalliques. 11 en est encore ainsi chez les sauvages. L'Egypte nous révèle des arts traditionnels dont le développement a dû nécessiter ime longue période de civilisation. L'emploi d'armes ou d'instruments en pierre ou en bois apparaît à toutes les époques historiques , malgré

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différentes. C'est là qu'il faudrait pouvoir étudier les premières générations et les rudiments des arts sérieux. Mais quoi de plus mouvant que le sol des villes, périodiquement détruites et rebâties? On ne trouve rien ou peu de chose de la période préhistorique ^ .

La famille d'Adam nous montre déjà dans Caïn et Abel un pasteur et un agriculteur. Caïn bâtit des villes ; il fut le père des inventeurs des arts et des métiers. Seth , qui remplace Abel dans l'affection d'Eve et d'Adam, Seth et ses enfants sont les inventeurs des cérémonies religieuses, et, suivant Josèphe, de la science des astres. La mythologie s'est emparée de ces vieux souvenirs et les a idéalisés dans l'histoire dOrphée et des héros. Ainsi la m) thologie témoigne à sa manière que les premiers hommes

Fusagcdes métaux. (Cliabas, Eludes sur l'anliquilé historique, c. v.) Nous avons rencontré nous-mème à Carnac un Anglais qui chaque année, depuis dix ans, venait pendant l'été faire des fouilles au pied des menhirs. Il avait cru longtemps qu'il trouverait les indices des âges successifs de la pierre, du bronze et du fer. Son illusion était tombée quand nous le vîmes : le silex, le cuivre et le fer se trouvaient trop souvent mêlés ensemble.

' Los fouilles exécutées à Ilissarlik, prétendu emplacement de rancienne Troie, par M. Schliemann, offrent les vestiges de plusieurs civilisations successives, amoncelés sur une épaisseur de seize mètres. On n'y trouve nulle trace d'un âge de pierre proprement dit. Le cuivre, l'or, l'argent, le bronze surtout, se rencontrent à tous les étages. Les instruments de pierre , d'abord disséminés en petit nombre, deviennent de plus en plus abondants â mesure que les débris s'éloignent du sol vierge et sont jiixl.q)osés avec le bronze. Ce (jui prouverait, non pas une évolution progressive, mais une décadence chez les trijjus qui vinrent se substituer aux premiers habitants. (L'ai)i)é Hamard, les Sciences cl l'ujiolofj. clirrt.,]). 12-13; voir aussi le Muséon, t. VII et VIII.)

n'ont mené ni la vie du singe , ni même celle du sauvage.

Ce n'a été qu'au prix d'un labeur incessant que l'homme déchu s'est relevé graduellement. Dieu, au paradis terrestre, lui avait commandé des efforts, et c'est parce qu'il les a bénis que l'humanité est entrée de bonne heure dans la voie du progrès. La civilisation est le fruit de l'observation, de la réflexion, des expériences accumulées , et aussi d'heureux hasards ménagés par la Providence.

Le progrès moral ne marche point du même pas que celui de l'industrie. Vivant nombreux ensemble, les hommes s'excitaient à devenir habiles dans les arts utiles ; mais il arriva souvent qu'une autre émulation les enhardit dans la voie des ambitions coupables, des curiosités malsaines et des idolâtries de toute sorte. La vertu perdit ce que l'industrie gagna. Les vices furent souvent monstrueux et les erreurs colossales. « 11 fallait, dit Bossuet, que le genre humain connût par une longue expérience le besoin qu'il avait de Dieu. L'homme fut donc laissé à lui-même; ses inclinations se corrompirent, ses débordements allèrent à l'excès. » Le combat commencé au premier jour continuait entre l'esprit et la chair, enlre la raison et les passions. Deux sociétés se partageront le monde : la Bible les désigne sous les types de Gain et d'iVbel. Elle parle de deux fils du premier homme, pour faire entendre deux peuples dans l'humanité, ou, comme dit saint Augustin, deux cités.

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