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LES GÉANTS. LE DÉLUGE

Comme les sociétés, comme Thomme lui-même, riiumanité connaît l'évolution des âges : elle a eu son enfance , et sans cloute , comme tonte chose créée, elle aura sa vieillesse. Elle a traversé l'adolescence curieuse et inquiète el la jeunesse avec ses emportements. Les passions de la jeune humanité, dit Hanneberg, étaient « aussi prodigieuses dans leur fermentation intérieure que terribles dans leurs manifestations. » Le bien montait jusqu'aux cimes de la perfection, le mal descendait jusqu'aux abîmes; on l'a vu par Abel et Caïn. A la septième génération des fils d'Adam, nous retrouvons ces contrastes de vertus singidières et de cruautés déchaînées. La lignée de Caïn , représentée par son chef Lamech , se prolonge parallèlement à celle de Seth, représentée par le juste Enoch. Si Enoch, par ses vertus, mérite d'être ravi au ciel, Lamech s'offre à nous avec le langage d'un sauvage, la jalousie d'un tigre et les vengeances d'un tyran. Il dit à ses femmes :

Adah ci Cillah , écoutez-moi!

Femmes de Lamech, prêtez l'oreille à ma parole.

J'ai tué un homme pour une blessure .

Et un jeune homme pour une meurtrissure. Si Gain dut être vengé sept fois .

Lamech le sera septante -sept fois '.

A cet âge de fermentation de l'humanité, quand les premières grandes agglomérations des villes prenaient conscience de la puissance de l'association, quand l'expérience n'avait pas encore suffisamment éclairé les chefs des peuples , quand les lois n'avaient pas encore conquis assez d'empire pour mettre un frein aux passions, il se produisait au cœur des sociétés en formation quelque chose de pareil aux bouleversements que l'incandescence du noyau terrestre détermina à l'époque volcanique. Les gaz emprisonnés faisaient explosion. La croûte du globe, trop faible encore, éclatait par endroits. Des masses énormes de granit étaient projetées avec une telle violence . qu'elles emportaient avec elles à une grande hauteur les couches sédimentaires qui les

* Gen. IV. 23-"24. Ces paroles, appelées le chant de Lamech, rythmées daus le texte hébreo . sont peut-être le plus ancien chant du monde, i Voyez les chapitres préliminaires, p. 60.) Cette cruelle déclaration et cette menace de cannibale sont voisines de l'invention du fer, dont la Bible fait honneur à Tubalcaïn. Le premier emploi de cet utile métal semble avoir été de servir à la confection d'instruments meurtriers (Gen. iv, 22). Il ne faut pas confondre Lamech le Caïnite avec Lamech le Sélhite, père de Noé. Lamech le Caïuite est le premier que nous voyons dans la Bible pratiquer la polygamie; cependant ce n'est pas la polygamie qu'elle reproche à Lamech. Saint Augustin a dit : « Quando mes erat, peccatum non erat, et nunc propterea peccatum est, quia mos non est. » (C. Faust, xxii, 47; Conf. m, 1 et S; de Bono conj. xvii). Toutefois les origines de la polygamie, si elles remontent vraiment à Lamech le meurtrier, ne la recommandent guère.

recouvraient, et créaient les montagnes avec leurs chaînes puissantes, géants de la nature. Les Pyrénées et les Alpes sont, tout près de nous, les témoins subsistants de ces révolutions.

La Bible constate dans le monde moral une explosion passionnelle, qui constitue un phénomène similaire. Les pensées, les volontés criminelles s'épanchèrent en une lave brûlante qui ravagea et détruisit tout ce qui était sur son chemin. Le vice s'étendit dans des proportions colossales, et le bien fut comme enfoui sous les envahissements du mal.

L'Écriture rapporte ce fait étrange en des termes que l'exégète cherche à interpréter. Dans les explications que nous allons donner ici, comme dans celles qui suivront , nous n'entendons pas dogmatiser. Pour expliquer des faits obscurs, étonnants, que nos traditions imposent à la croyance et qui sont placés en dehors du contrôle de notre expérience, sans que la Bible leur donne à tous le caractère de miracle , nous établissons des possibilités , nous formons des conjectures, ainsi qu'on Ta toujours fait. Mais nous donnons ces conjectures pour ce qu'elles valent; nous ne les imposons à personne. Elles ont varié dans le cours des siècles, parce qu'elles ont suivi le progrès des sciences naturelles. La géologie, science créée au xix" siècle, a ouvert les entrailles de la terre et nous y a fait lire, comme dans un livre, les souvenirs dn passé : il faut tenir compte des faits prouvés qu'elle a mis au jour. Ils ne contredisent pas la Bible : ils en éclairent les obscurités.

Que faul-il entendre par ces géants auxquels

donnèrent naissance les fils des Elohim nnis aux filles des hommes ? On écarte avec raison et comme absolument imjDossible l'union des mauvais esprits, infernaux ou autres . avec les femmes de la terre. Mais sous ces images on découvre des profanations horribles, des désordres affreux. En grand nombre, les fils de Seth , ceux qui comptaient parmi les croyants et les saints, se laissèrent séduire par les filles déréglées et impies de la race de Gain. Alors on A'it des monstruosités dans le domaine des sens , des monstruosités dans le domaine de l'intelligence.

« Et, dit rÉcriture, lorsque les hommes eurent commencé à devenir nombreux sur la terre , et C[u'il leur naquit des filles , les enfants de Dieu , voyant que les filles des hommes étaient belles , prirent pour leurs femmes celles d'entre elles qui leur plurent. Et l'Eternel dit : « Mon esprit ne s'abaissera pas toujours dans l'homme, car il n'est que chair; il est mortel, et le temps de sa vie ne sera plus que cent vingt ans ' . »

^ Rosenmûller interprète ainsi ces derniers mots : « Les hommes n'ont plus que cent vingt ans pour reconnaître leurs erreurs et faire pénitence; sinon Dieu les exterminera. La Bible, après le déluge jusqu'au temps de Jacob, fait vivre beaucoup d'hommes au delà de cent vingt ans. » Saint Chrysostome, saint Jérôme et saint Augustin pensaient ainsi. Selon l'opinion des commentateurs qui sont d'avis que la longévité des patriarches n'est autre que la durée de leur famille, c'est-à-dire le long espace de temps pendant lequel une famille, comme celle de Mathusalem, par exemple, conservait son nom , son individualité , son caractère propre . il faudrait voir ici une menace de l'abréviation de cet espace de temps.

Nous avons dit plus haut im mot de cette question de la longévité des patriarches (p. 9), question quia depuis longtemps préoccupé les historiens et les exégètes et que nous n'avons pas la prétention de résoudre. (Joseph. A. J. I, m, 9; August. de Civitate Dei, XV, vu; 1; Laclanc, InsL die, ii, 13). La longévité des

Les g;éants étaient sur la terre en ces temps-là; car depuis que les enfants de Dieu avaient épousé les filles des hommes, il en était sorti des enfants qui furent les hommes fameux d'autrefois'.

On a écrit des livres pour expliquer ces textes

patriarches, qui ncst donnée nulle part dans la Bible comme uu miracle propremenl dit, se heurte aujcnircrhui à une difliculté nouvelle. La géologie nous a éclairés sur les conditions physiques de la vie des hommes à l'époque quaternaire : elles étaient défavorables plutôt que favorables à la longévité. Des nombreuses difficullés qu'oiïre le comput des années avant Abraham, et notamment de l'écart de 13o0 ans qui existe entre la chronologie des Septante et celle du texte hébreu, on a déduit riiypothèse d'un grand trouble apporté dans la chronologie de la Bible par des reviseurs qui y ont introduit , à l'aide de notes marginales, des calculs systématiques et peut-être mystiques. Cette explication ne peut avoir qu'un caractère provisoire en attendant des lumières nouvelles. L'Eglise n'a rien décidé à ce sujet. Aucime des hypothèses proposées jusqu'ici ne s'impose. Les uns n'ont donné aux années (pi'une durée de quelques mois; mais leur combinaison aboutit à des conclusions inadmissibles : il faudrait placer l'époque de la maturité virile à la sixième année de la vie. (August., loc. cit.) D'ailleurs le récit du déluge mentionne un dixième mois (Gen. vu, 1 i ; vin, 4-13) : l'année avait donc au moins dix mois. — Quekjues savants catholiques ont fait remarquer (jue les mots engendra et /ils , dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament , n'indiquent souvent qu'une génération médiate (Gen., xi , 12-13 et Luc, m, 30; Mallh., i, 8; 1 Esd., v, 1 et Zach., i, 1, 7, etc.). Jésus- Ghrisl est appelé fils de David (V. de Valroger, l'Age du monde, p. 47). (Ic'pendaiiL le ];lus grand nombre des exégètes chrétiens, encore aujourd'hui , interinètent les chiffres de la Genèse dans leur rigiK'ur; ils combattent ceux (jui allribuenl au texte un caractèii' mystique, et qui pensent que le total des années de vie des dix patriarches antédiluviens formerait un nombre hiératique multiple du chill're sacré 7. (Abljé Thomas, les Temps primitifs, t. I, I». 177.) J>es anciens Chaldcens partagèrent ainsi leur cycle sacré de 432000 ans entre (H\ rois, depuis Aloros, le premier roi de Babylone, jusqu'au déluge: ce chillVe était un multiple d» sare , leur unité de mesure (Lenormanl, oj). cil., t. \', p. 175; Maspero, o/'. cit., ]). l'iOG).

' Gen. VI , 1-4.

obscurs ; on ne doit , selon nous , ni les écarter comme mythologiques ni les interpréter au sens strictement littéral. La génération issue de l'union des Séthites et des Caïnites connut toutes les audaces du mal. Ce fut une race à part, race de géants, dit rÉcriture, mais aussi race de méchants. Le pire fut que le mal était sans contrepoids. La lignée de Seth, restée un long temps généralement pure, rivaUsait dans le vice avec la descendance de Caïn. La race des hommes pieux allait disparaître et faire place à une génération orgueilleuse , très puissante dans le mal, issue de l'union des fils des Élohim devenus infidèles avec les filles des hommes, corrompues depuis longtemps.

Il sortit de l'union de ces deux fortes races des hommes au corps athlétique, de taille extraordinaire, à l'esprit superbe, qui abusaient à la fois de leurs lumières et de leurs forces physiques. Les inventions de leur génie pénétrant et industrieux parurent aux foules ignorantes et crédules une révélation de secrets ravis au ciel. Le peuple les crut nés du commerce des êtres célestes avec les femmes de la terre ^ . u Les prédicateurs du nom de Dieu,

1 Selon le texte de la Bible, le mariage des fils de Dieu avec les filles des hommes donna naissance aux gibborim, terme qui désigne des puissants, des forts, peut-être une race dont les œuvres étonnantes ont laissé des souvenirs que la fable a transformés. Des Pères et des commentateurs catholiques ont cru que la Bible parlait des mariages entre les auges et les hommes. « Ce sentiment, dit dom Calmet, ne doit pas paraître si extraordinaire dans un temps où l'on croyait communément que les bons et les mauvais anges avaient des corps. Mais les Pères qui sont venus depuis ont mieux examiné cette question et ont déclaré que l'on

dil saint Pierre, les justes qui, à partir crKnoch , travaillèrent à l'amélioration de leurs semblables, cessèrent d'être écoutés'. »

C'est dans la Bible, selon nous, qu'il faut aller puiser les faits historiques qui ont donné naissance aux traditions mythologiques relatives aux géants. Tous les peuples ont cru à l'existence d'une génération d'hommes doués d'une force extraordinaire ^

doit entendre sous le nom d'enfants de Dieu les descendants de Setli , et sous celui de filles des hommes les filles de Caïn et de ses descendants. » D'ailleurs les termes de béni Elohim , fils de Dieu, ne désignent les anges que dans les livres poétiques de l'Ancien Testament, comme dans Job (i,6; ii, 1; xxxviii, 7), et dans certains psaumes ixxviii, 1; lxxxviii, 7). Dans le Pentateuque les anges sont appelés malealà, envoyés (Gen. xviii, 2; xxiv, 7, 40; xxviii, 12; xLviu, 16; Ex. xxiii , 20, etc.), et dans les autres livres de la Bible, les mots béni Elohim ou leurs équivalents désignent les hommes. La version chaldaïque traduit ainsi ce passage obscur : Patentes filii potentiun, per tyrannidem <ibusi sunt pliabus hominuni , ici est plebeiis.

* Enoch était, suivant la tradition qui a pris sa consistance et sa forme dans le livre d'Enoch, le septième après Adam. Il ne faut pas le confondre avec Énosh , le troisième après Adam , et qui commença d'invoquer le nom du Seigneur (Gen. iv, 26). La piété, dans la race de Seth, atteint son point culminant dans Enoch le prophète (Jud. 14 et lii), le « cinquième prédicateur de la justice de Dieu », selon saint Pierre (II Petr. ii, 15). L'Écriture dit d'Enoch que Dieu l'enleva et qu'/7 ne parut plus, paroles qui ont été diversement interprétées. Il ne vécut que trois cents ans, alors que tous les fils de Seth , Lamech excepté , atteignirent à neuf cents ans. (V. dom Calmet sur ce sujet.) Il faut, avec Delitzsch, considérer Enoch comme un des précurseurs des prophètes. En prédisant « l'apparition du Seigneur dans le jugement », il prédit la rédomj)tion, car la victoire de la descendance de la femme ne peut être complète que par un jugement et une séparation finale (xpiffi;), qui détruira tout mal dans l'humanité.

* Les monuments assyriens ont conservé le nom du géant Izdoubar, souvent représenté sur les monuments serrant d'une main un lion contre sa poitrine et de l'autre tenant un immense serpent par

Cette croyance remonte au temps où les peuples, encore voisins de leur berceau primitif . vivaient rapprochés et entretenaient des traditions communes. Elles furent traduites plus tard dans des récits où l'imagination idéalisa Fhistoire.

Dieu répondit à la prévarication universelle par un déluge universel.

Il n'entre point dans notre plan de parler longuement du déluge II nous suffira d'en montrer les possibilités devant la science. Le déluge est le fait de tradition universelle par excellence ; on en trouve le souvenir dans toutes les grandes races de l'humanité , sauf pourtant une , la race noire , chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit parmi les tribus africaines, soit parmi les sauvages de l'Océanie. Nous croyons que la Bible nous a conservé la tradition dans sa pureté primitive.

le cou. Les anciens récits arméniens parlent du géant Yapedosthê. Les Indiens, les Germains . les Mexicains , outre l'existence des géants et leurs crimes, mentionnent un châtiment qui causa la ruine du monde. La Grèce a eu ses Titans; Platon et Aristote parlent des Aloades comme types du degré auquel peut atteindre Tarrogance humaine; c'étaient, dans les croyances populaires, des inventeurs hardis et des agriculteurs habiles (comme les Caïnites), qui cherchèrent à changer par leurs travaux l'aspect de la terre, en faisant du continent la mer et de la mer un continent. Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire , à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la taille de l'homme ne s'est pas modifiée avec le cours des siècles. Cependant on a découvert, dans ces derniers temps, à Gredmost, en Moravie, près des restes de mammouths antédiluviens , six squelettes humains d'une taille extraordinaire. L'un d'eux surtout présente des dimensions tout à fait étonnantes. ( Revue scientifique du 13 octobre 1894.)

Dieu jeta les yeux sur lu terre, et ayant vu qu'elle était corrompue, parce que tous les mortels suivaient la mauvaise voie , il dit à Noé : « La fin de tous les hommes est chose résolue : ils ont rempli la terre de crimes, et je veux les détruire. Construis une arche de bois de cyprès; tu y feras des cellules, et tu l'enduiras de poix au dedans et au dehors... Car je veux amener sur la terre le déluge, pour détruire de dessous le ciel tout ce qui a souffle de vie : ce qui est sur la terre périra. Mais avec toi je fais mon pacte : tu entreras dans l'arche, toi et tes fils et les femmes de tes fils, et un couple de toutes les espèces d'animaux... d Noé agit selon les ordres que Dieu lui avait donnés.

En kl six centième année de la vie de Noé, les sources du i^rand océan lancèrent leurs eaux, les fenêtres du ciel s'ouvrirent . et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits... Les eaux grossirent, devinrent immenses; mais l'arche flottait à la surface. Les eaux recouvrirent toutes les hautes montagnes sous toute l'étendue du ciel , et s'élevèrent jusqu'à quinze coudées au-dessus de leurs sommets. Tout être vivant périt : oiseaux, animaux domestiques, bêtes sauvages et tous les hommes...

Cependant Dieu se souvint de Noé... Il fit passer un vent sur la terre, et les eaux ])aissèrent. et les sources de l'océan comme aussi les fenêtres du ciel se fermèrent. Au bout de cent cinquante jours, les eaux commencèrent à décroître; l'arche s'arrêta le dix-septième jour du septième mois sur les montagnes d'Ararat, et le premier jour du dixième mois les cimes des montagnes apparurent *.

Moïse, on le croit, inspiré par Dieu reproduit ici les récits qu'Abraham el sa famille avaient rapportés

' Gen. vu cl viii.

de Clialdée. En cela comme en tant d'autres choses, il s'est montré le conservateur fidèle des archives du genre humain.

Parmi les traditions relatives au grand cataclysme, celle des Chaldéens est sans contredit la plus curieuse ; cest celle qui se rapproche le plus de la narration de la Genèse. Nous en possédons deux versions inégalement développées. La plus abrégée est celle que Bérose a tirée des livres sacrés de Babylone ; elle n'est que de seconde main. La plus intéressante est la rédaction originale, conservée au musée Britannique sur des tablettes cunéiformes exhumées à Xinive. Ces tablettes, du vii^ siècle avant Jésus-Christ, remontent au règne d'Assurbanipal, et semblent être des copies d'un récit très ancien que possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourou (Lrj, datant peut-être du xvii" siècle avant notre ère , par conséquent presque contemporain d'Abraham. En voici les principaux traits :

Le terrible déluge se gonfla jusqu'au ciel. Le frère ne vit plus son frère; les hommes ne se reconnurent plus. Dans le ciel , les dieux prirent peur de la trombe et cherchèrent un refuge : ils montèrent jusqu'au ciel d'Anou (des étoiles fixes). Et les dieux étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme des chiens effrayés. Ischtar (la déesse) parla ainsi : « Voici que l'hmnanité est retournée au limon... et que les hommes remplissent la mer, comme les petits des poissons ; et c'est pourquoi les dieux , à cause de ce que font les archanges de l'abîme , pleurent avec moi. » Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes, muets, méditant les choses futures.

Six jours et six nuits le vent souffla , le déluge et la tempête firent rage. A l'aurore du septième jour, Torage faiblit , la pluie cessa , la mer mollit et l'ouragan s'apaisa. Moi, Xisouthros, j'explorai la mer du regard, j'appelai; mais toute l'humanité était retournée à l'argile , et l'on ne distinguait plus ni forêts ni campagnes. Alors je m'all'aissai sur moi-même, et je pleurai. Au bout de douze jours , une pointe de terre sortit des eaux : c'était le mont de Nisir; le navire s'y arrêta... Le septième jour, je pris une colombe et je la lâchai : elle alla , vira , et ne trouvant pas où se poser , elle revint. Je lâchai aussi une hirondelle , qui revint également. Enfin je lâchai un corbeau; il alla, vola autour du navire battant de l'aile et croassant , mais il ne revint pas. Alors je lâchai les habitants de l'arche aux quatre vents du ciel, et jolîris une offrande aux dieux sur le sommet de la montagne '.

Les mêmes souvenirs chez des peuples séparés par l'espace, par les croyances et les intérêts, sont un fort argument en faveur de leur origine commune et aussi de la réalité du fait qui en est la base. Aucun mythe national ne se serait fait accepter universellement. Le cataclysme a dû se produire avant que les familles -souches des races chez lesquelles on constate le souvenir du déluge fussent

' Le récit chaldéen localise lo déju^^e clans les plaines de la Babylonie. Le point de départ est la ville antique de Surippak ou Larancha, sur l'Euphrate, dont les liabilants avaient déplu aux dieux h cause de leur impiété. L'abordage du vaisseau qui porte Xisouthros se fait sur la monlagne du pays de Nisir, située entre le Tif,n-e et le Grand Zab (Uolilzscli, Wo lo</ (/as Paradies? p. 105), sur les monts Gordyéens suivant la version de Bérose (Lenormant, Essai sur les fraymenis cosmog. de Bérose, p. 259). L'arche dut s'arrêter non loin des lieux où elle avait été fabriquée (P. van dcn Gheyn, le Séjour do l'humanilé poM -diluvienne).

définitivement séparées. C'est la seule manière d'expliquer comment, sur tant de points du globe, ce souvenir egt partout identique quant au fond. En effet, la tradition diluvienne ajDpartient en propre à trois grandes races, et ces trois races sont précisément les seules que la Bible rattache à Noé * .

* Cependant l'extrême variété des traditions diluviennes peut laisser entrevoir la pluralité de déluges réitérés et partiels, hypothèse que la science est loin de contredire. La tradition égyptienne attribue la destruction de la première humanité à un châtiment qui revêt le caractère d'un massacre. Les hommes émanés de rOEil divin ont tenu des propos contre le dieu Rà, qui réunit le conseil des dieux et décide une exécution sommaire de l'humanité. L'OEil, sous la figure d'Hâthor, fond sur les hommes à Timproviste et les massacre à coups d'épée par monts et par vaux. Au bout de quelques heures, Râ, qui veut châtier ses enfants, non les détruire, commande de cesser le carnage; la déesse refuse d'obéir; le dieu ne parvient à l'ari-èter qu'en inondant la terre d'un liquide mystérieux à la hauteur de quatre palmes. Cependant les hommes , revenus de leur terreur, complotent de nouv^eau contre la divinité. « Par ma vie, dit Rà aux dieux qui l'escortent, mon cœur est trop las pour que je reste avec les hommes, et je ne veux pas les détruire : annihiler n'est pas des dons que j'aime à faire. » Il résolut d'entrer dans une demeure inaccessible. Ce fut alors une grande douleur chez les hommes, beaucoup demandèrent pardon de leurs péchés et massacrèrent les impies. Alors le dieu dit : « Vos péchés vous seront remis , car le sacrifice exclut l'exécution du coupable. » Et ce fut l'origine des sacrifices sanglants sur la terre. C'est ainsi qu'au moment de se séparer à jamais , le dieu et les hommes s'entendirent pour régler leurs rapports. Les hommes offriraient dans une Aictime la vie de ceux qui offensent la divinité, et le dieu agréerait cette substitution ( Naville , la Destruction (/es ho7nmes par les dieux, t. IV, pi. 2; Maspero , op. cit., p. 164 et suiv. ) Les traditions araméenne et indienne sur le déluge ont la plus étroite parenté avec la tradition chaldéenne. Les récits mexicains se rapprochent des récits indiens. Le lecteur connaît les traditions des Grecs et des autres peuples européens. Dans les traditions des Hindous . Brahma annonce à Manou l'approche de l'inondation et lui ordonne de construire un navire sur lequel

Dans le récit de la Bible comme dans les autres récils, il faut distinguer entre le fait du déluge universel et les faits locaux se rapportant à des épisodes propres à une contrée. Les quinze coudées d'eau sur les plus hautes montagnes, par exemple, n'ont pu se produire que sur un ou quelques points de la terre. On expliquerait peut-être ce phénomène par la disposition d'un sol formant bassin ou cuvelte, et dont les eaux, par suite d'un obstacle accidentel, n'auraient pas eu, pendant un temps, leur écoulement naturel. Toutes les hauteurs y auraient été noyées. Il ne faut poinl d'ailleurs chercher dans l'antique récit de la Bible un fait relaté scienlifîquement ni exiger une précision qui n'est pas de Fépoque de sa rédaction.

Un contemporain explique autrement le déluge : « Le déluge asiatique , dit Figuier , fut provoqué par le soulèvement d'une partie de la longue chaîne de montagne qui fait suite au Caucase. La terre s'étant entr'ouverte par une de ces déchirures, résultat inévitable de son refroidissement, une éruption de matières volcaniques s'échappa de ce cratère immense. Des masses de vapeurs d'eau accompagnaient l'éruption des laves ; ces vapeurs, se condensant, retombèrent, et les plaines furent noyées sous ce volcan de boue. L'inondation des plaines dans un rayon très étendu fut le résultat momentané de ce soulèvement ; la formation du

Manou est sauvé « avec toute espèce de semences ». Le vaisseau s'arrête sur le mont Himalaya (Nève, la Tradilion indienne du déluge).

mont Ararat en fut la conséquence permanente ^ » (( La majeure partie de la durée quaternaire, dit à son tour M. de Lapparent, a été marquée, dans les régions accidentées de notre hémisphère , par la grande extension des glaciers ; en dehors des montagnes, par Textrême activité des agents d'érosion et d'alluvionnement. Or ces deux phénomènes ne sont que deux manifestations difTérentes d'une même cause , qui est l'exagération momentanée des précipitations atmosphériques. Pour substituer aux cours d'eau de nos contrées des fleuves coulant à pleins bords dans des lits larges de plusieurs kilomètres ; pour permettre sur toutes les pentes un ruissellement capable de donner naissance au loess ; pour garnir les cavernes d'un épais revêtement de stalagmites, il fallait que la pluie fût infiniment plus abondante que de nos jours, et cela dans toute la zone qui s'étend depuis le Sahara jusqu'au centre de l'Angleterre, comme depuis la Louisiane jusqu'aux grands lacs américains-. »

' La Terre avant le déluge, p. 365.

- De Lapparent, Traité de géologie, p. 1271. M. Ed. Suess, professeur de géologie à Tuniversité de Vienne, a essayé de donner une autre explication du déluge, sous ce titre : Die Sintfîuth, eine geol. Studie. Sa théorie sismique du déluge est basée sur le passage suivant du i-écit chaldéen du déluge : « Les Anunnaki vomissent des flots, à la surface, et font trembler la terre par leur puissance. » Les Anunnaki, c'est-à-dire les mauvais génies que les dieux auteurs du déluge ont déchaînés, auraient causé un tremblement de terre qui aurait fait jaillir les eaux souterraines à la surface du sol. Mais cette traduction est très controversée. M. Maspero lit ainsi : « Les Anonnaki levèrent leurs torches et firent trembler la terre de leur éclat. » Les mauvais génies représentent donc les éclairs qui embrasent le ciel pendant un orage qui fait trembler la

Sans doute, les eaux débordantes ne s'élevaient pas généralement à un niveau suffisant pour couvrir les montagnes et les dépasser de quinze coudées; mais si l'épisode raconté dans la Bible est arrivé à l'époque quaternaire , il peut néanmoins se rattacher aux pertur])ations atmosphériques de cette époque. Les inondations ont plus ou moins sévi en diverses contrées. Par la volonté de Dieu, qui châtiait les hommes , qui j^urifiait la terre et sauvait une famille propre à ses desseins de rédemption , la submersion du pays où l'humanité coupable était particulièrement concentrée fut complète ; et tous les hommes , à l'exception de la famille de Noé, furent noyés.

Nous croyons à un déluge qu'on peut appeler universel, mais dont les eaux se répandirent inégalement. Nous le plaçons à l'époque où la fonte des glaces, les pluies torrentielles, les irruptions fréquentes et subites des eaux, faisaient d'une grande partie du globe une mer débordée. Les grands fleuves élevaient ou franchissaient leur lit, et, emportant tout sur leur parcours, montaient à des niveaux fabuleux, souvent reconnaissables encore aujourd'hui. On peut ,7 priori afïirmer que les hommes et les animaux durent y périr en masse.

Le déluge universel semble être toute une époque *.

terre. (Maspcro, op. cit., p. îiOS). Un des principaux Anunnaki est nommé « le vent d'orag^e qui ii\)l)éit ni à Dieu ni au roi ;> (Sayce, The Tielif/. of thc. Ane. linhj/l., p. 457-466; Lenormanl, l;i Magie chez ha C.hnldt^ens , p. 18). (]cs mauvais génies ne sont donc pas exclusivement « les divinités de Tabîmc », comme le veut M. Suess. ^ Le déluge trouverait sa place dans cette période de l'ère quaternaire fpic Ton nomme époque glaciaire. Au commencement

Les couches de gravier , de sable , d'argile , de cailloux, sont l'œuvre d'une inondation de plus de cent cinquante jours ; mais le déluge , dans sa longue durée, a offert des phénomènes divers. La Bible tout en déclarant que le déluge fut universel, raconte en particulier la période diluvienne, qui intéressait le plus l'humanité. Noé j apparaît comme le représentant de toute l'humanité : il est le père de Sem, et Jéhovah fait un pacte avec lui ' .

de Fépoque quaternaire , un changement momentané de climat imprima, dans toute la zone tempérée, une activité extraordinaire aux précipitations atmosphériques. De grandes nappes de neiges et de glaces couvrirent les massifs montagneux et les régions septentrionales. Les glaciers du Rliône s'avançaient jusqu'à Lyon. Les cours d'eau acquirent une grande puissance : les ruisseaux devinrent des rivières , les rivières des fleuves , les fleuves des bras de mer. Parmi leurs alluvions on distingue les alluvions glaciaires. Le Sahara, où la pluie est aujourd'hui si rare, était parcouru par des eaux torrentielles. La Seine , la Loire, roulaient une masse d'eau vingt fois supérieure au débit actuel. L'homme cherchait un refuge dans les cavernes. Enfin le climat actuel s'établit progressivement. Ces données sont basées principalement sur les recherches géologiques faites en Europe : mais s'il faut aller chercher dans une loi générale la cause qui a produit ces perturbations , ces modifications climatériques et géographiques , ces courants aériens nouveaux ; s'il faut recourir, pour exjDliquer ces phénomènes , à une augmentation de l'excentricité de l'orbite terrestre , on conviendra qu'il est infiniment probable que l'Asie et l'Amérique ont subi les mêmes variations. (V. de Lappai'ont, Abrégé de Géologie, p. 232 et suiv.)

' Gen. VI, 18. « C'est longtemps après la dispersion des Caïnites (Gen. iv) que la Bible parle du déluge. Les Caïnites ont pu être atteints les premiers, à la période glaciaire, et les Séthites dans un cataclysme de cette période. L'époque glaciaire a commencé avant le déluge noachique et a duré après. Quelques régions, d'où la vie se répandit à nouveau , furent seulement épargnées. » Nous analysons ici le sentiment du P. Cetta {Il Diluvio), celui de M. Iloworth, [the Mammouth and the Flood), et celui du savant barnabite. le P. Semeria [la Cullura , n° du 3 avril 1892). Ce dernier auteur,

23 i L'ANCIEN TESTAMENT

On n'a pas sans raison apporté en preuve du déluge Texislence de cavernes à ossements , c'està-dire des grottes ou des anfractuosités de rochers, où l'on rencontre pêle-mêle des silex taillés au milieu des ossements d'animaux et des cailloux roulés. Ces débris proviennent d'inondations partielles se rattachant à la grande submersion. On peut aussi continuer à citer comme témoins de l'époque glacière et diluvienne les roches granitiques , syénites , quartziques , rencontrées au milieu des sables des terrains diluviens, et jusque sur les crêtes des montagnes dont la nature rocheuse est essentiellement différente. Séparés des rochers d'où ils proviennent par des vallées et même par des bras de mer, on en rencontre en Angleterre, en Irlande, en Ecosse, qui sont originaires de la Norvège. Le même phénomène s'est produit en Suède, en Russie, en Allemagne, en Amérique. Sur toute la surface du globe, on les trouve toujours orientées dans le même sens, du nord au sud, comme si un seul et même courant les avait toutes entraînées. Ces roches furent détachées de leur masse et emportées par des fleuves de glace descendant des hauts sommets ^ .

après avoir démontré que les mots toute la terre, tous les hommeSy n'ont pas toujours dans la Bible un sens universel , remarque que la Genèse procède par élimination graduelle, dont le point de départ est la création , et le point d'arrivée le « descendant de Juda >>. Quand le narrateur arrive au déluge , il a perdu de vue les Caïnites, et les Séthites sont pour lui « tous les hommes )>. Le déluge n'atteint que ces derniers ; c'est alors qu'il témoigne pour Israël un intérêt national auquel s'ajoute l'intérêt moral pour toute l'humanité.

' Nous disons que ces roches ont été transportées par des

Tous ces faits servent à corroborer l'hypothèse de savants catholiques qui regardent le déluge universel comme constitué par des phénomènes successifs, et y englobent tous les phénomènes diluviens partiels de l'époque quaternaire*.

L'Eglise est jusqu'ici demeurée spectatrice des discussions engagées par les auteurs catholiques sur la question du déluge. On a soutenu que le déluge n'avait pas été universel, au sens strict du mot*. On a dit qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les paroles relatives à la mort de tous les hommes qui

fleuves de glace, et non par les eaux, comme le prétendait de Humbold ; car elles ne sont pas brisées ni arrondies aux angles , et les eaux n'auraient pu transporter ces masses énormes. Ellles ne peuvent donc pas servir à prouver par elles-mêmes Tépisode biblique, où Teau a le grand rôle, mais la réalité dune perturbation à laquelle se rattache le déluge biblique.

* Labbé Lambert , le Drlufje mosaïque.

- Le premier témoignage de la croyance à la non universalité du déluge se trouve dans les Septante, d'après lesquels Mathusalem vécut encore quatorze ans après le déluge ( Gen. v, 27). Du temps de saint Jérôme, cette difficulté fut l'objet de nombreuses controverses. Saint Ephrem et saint Chrysostome disent que le paradis terrestre avait été préservé du déluge. Au xvii* siècle, le savant Vossius fut déféré au jugement de sa communauté parce qu'il soutenait que le déluge n'était pas universel. MabUlon, consulté parla congrégation, n'osa pas le condamner. {La Science catholique, février et mars 1890, l'Universalité restreinte du déluge à la fin du XVII'= siècle, par E. Mangenot.) De nos jours cette thèse a été soutenue par de savants jésuites , entre autres par le P. Bellynck et le P. Schouppe , qui tous soutiennent cependant que le déluge submergea toute la terre habitée, et engloutit tous les hommes, sauf Noé et sa famille. Enfin de savants catholiques ont avancé, sans que Rome se prononçât contre eux , que le déluge n'atteignit pas tous les hommes, mais seulement le noyau principal de l'humanité, demeuré près de son berceau. Cuvier, M. de Quatrefages, Schœbel, l'abbé Motais, un géologue belge, M. d'Omalius, un docteur catholique allemand, M. Scholz, soutiennent cette opinion.

n'étaient pas dans l'arche. Un savant jésuite , le P. Bellynck, traduit le sentiment de TEglise (juand il dit en parlant de ceux qui soutiennent cette opinion : « Nous ne voudrions pas censurer ceux qui croient que cette hypothèse pourrait un jour prévaloir ^ »

Les anciens commentateurs , s'appuyant sur le texte de Moïse et l'universalité des traditions, ont cru que le déluge avait été complet dans le sens le plus large du mot et qu'il avait recouvert toute la terre*. Des exégètes et des savants, parmi ceux qui admettent l'universalité du déluge , en reculent la date à une époque antérieure à l'époque quaternaire. L'absence de chronologie précise dans la Bible pour les temps antédiluviens laisse toute latitude \

^ Etudes religieuses , avril 1868, Anthropologie, parle P. Bellynck.

^ Ces commentateurs prennent à la rigueur de la lettre les mots du texte sacré : Aqux prœvaluerunt iiimis super terram, operlique sunt omnes montes exeelsi suh universo cœlo. On observe, au sujet de ces paroles, que Moïse se borne à reproduire un document antique dont le fond est vrai : il laisse l'interprétation du fait à la sagacité du lecteur. Les mots « tous les hommes, toute la terre », ne doivent pas être pris au pied de la lettre. (V. Gen. xli, 54-57; Deut. ii , 2'o ; III Reg. x, 24, etc.) Les écrits égyptiens, en parlant de l'Egypte seule, disent toujours « la terre entière », notamment dans le Roman des deux frères, ouvrage qui est du temps de Moïse. S.nint Ephrem et saint Chrysoslome ont cru A la préservation du paradis terrestre.

■'' Voir, en faveur de ce système, l'Accord de la Bible et de la géologie dans le récit du déluge, par M. l'abbé Gainet, et le Limon des plateaux du nord de la France, par M. d'Acy. Voici les conclusions de ces deux auteurs : 1" La science ne peut pas dire (jue le déluge mosaïque est impossible, car la science, pour former les terrains (juaternaires, est obligée d'avoir recours à des agents d'une énergie au moins aussi grande que celle de

Un grand nombre de théologiens de nos jours affirment que le déluge doit être restreint à la terre alors habitée. Tous les hommes, suivant eux, ont péri , à part la famille de Noé ; mais la terre entière n'a pas été recouverte par les eaux : un grand nombre d'animaux, répandus par tout l'univers dès cette époque, ont échappé au cataclysme. Cette hypothèse coupe court à nombre de difficultés soulevées au nom des sciences naturelles ^ .

De nombreux et savants catholiques aujourd'hui admettent la préservation d'une classe considérable d'hommes en dehors de la famille de Noé. Le déluge n'aurait pas atteint les peuples qui s'étaient répandus loin des pays les plus ravagés par le déluge , et qu'on suppose issus de la famille de Gain ^

Cette hypothèse expliquerait l'absence absolue que nous avons fait remarquer de toute tradition du déluge chez la race noire. Elle explique les changements profonds qui se sont produits dans certaines

riiiondation universelle. 2° La seience ne peut pas affirmer que les terrains quaternaires ne sont pas l'œuvre du déluge de Noé , car elle n'a encore que des hypothèses sur le mode de formation de ces terrains. (V. Etudes relic/ieuscs , janvier 1879.)

* On sait ({ue les volcans de l'Auvergne, qui ont élé en activité loftgtemps avant la première apparition de l'homme quaternaire , offrent de nombreux spécimens d'une lave légèi'c appelée pierre ponce, que les eaux, si elles s'étaient élevées à la hauteur du Puy de Dôme, auraient emportées; mais ces pierres ponces peuvent être les derniers vomissements des derniers hoquets du cratère à l'époque f[uaternaire. (V. M. de Lapparent, op. cit.)

^ Saint Pierre, il est vrai, dit dans ses deux Epîtres que le nombre des personnes sauvées du déluge fut de huit (^I Pelr, m, 20; II Petr. II, 6). Mais on répond que lapôtre parle de ceux qui furent sauvés dans l'arche, et son texte n'exclut pas la pensée que d'autres aient pu être sauvés ailleurs. (V. plus haut, p. 233, note i.)

races, en reculant leur séparation d'avec le tronc principal de la descendance d'Adam ; et, nous l'avons dit . elle ne nous paraît pas contraire absolument au texte biblique. De plus, elle répond aux objections et aux moqueries du voltairianisme au sujet de l'arche de Noé, du rassemblement des animaux et de leur dispersion après le déluge , de la possibilité de renfermer dans l'arche tant d'espèces de bêtes et de les nourrir ' , mille autres objections enfin , auxquelles on ne pourrait répondre en s'en tenant à l'ancienne exégèse qu'en multipliant les miracles à l'infini.

Un commentateur chrétien doit élever son esprit au-dessus de toutes les disputes suscitées par des esprits étroits. « En recueillant, dit Bossue! , les traditions des anciens pères , Moïse nous donne d'autres pensées. Il a dessein de nous représenter les commencements du monde : commencements heureux d'abord , pleins ensuite de maux infinis ; par rapport à Dieu qui fait tout, toujours admirables ; tels enfin que nous apprenons, en les repassant dans notre esprit, à considérer l'univers et le genre humain, toujours sous la main du Créateur, tiré du néant par sa parole, conservé par sa bonté, gouverné par sa sagesse, puni par sa justice, déli-

1 On avait calcule que l'arche pouvait contenir toutes les espèces d'animaux dans un temps où l'on en comptait au plus cinq cents espèces ; mais aujoiu-flliui qu'on en compte plus de cinq cent mille, l'ancienne exégèse serait peut-être embarrassée. La distintinction entre animaux purs et impurs semble indiquer d'ailleurs qu'il ne s'agit, dans le texte biblique, que des espèces connues, avec lesquelles les Sémites se trouvaient en rapport pour les usages communs de la vie, espèces qu'on avait intérêt à conserver.

vré par sa miséricorde , et toujours assujetti à sa puissance * ». Ajoutons : Moïse avait surtout dessein de dire comment les promesses de TEden furent sauvées avec le père de Sem, l'aïeul du Messie. L'arche qui surnageait à tant de destructions portait autre chose que Noé et sa famille « avec toute espèce de semences » : elle renfermait dans ses parois ce que le Siracide appelle Testamenta sœculi, le testament de salut que Jéhovah avait fait en faveur de l'humanité au premier jour du monde "^ L'arche et Noé étaient en même temps les figures du salut promis : ces considérations doivent nous arrêter un moment.

* Bossuet, Hisf. univ., 11'^ pari., c. i. 2 Eccli. XLiv, 19.

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