CHAPITRE IV
Pour la science, le déluge est un flot immense provenant à la fois de la fonte des grands glaciers ^ , de la précipitation de vapeurs volcaniques condensées en pluies torrentielles *, balayant l'air et entraînant avec elles la fine poussière du loess répandue dans des espaces immenses ^ , et d'un mouvement insolite de la mer. Après avoir baigné les hauts plateaux , le flol diluvien devint un courant puissant amassant dans les déclivités, dans les vallons et dans les cavernes les cailloux aux arêtes encore vives avec les fossiles des animaux et les silex taillés de l'époque quaternaire. Ce fut une inondation générale, un ruissellement énorme, qui amena la mort d'un nombre incalculable d'êtres vivants.
Pour nous, le déluge est autre chose encore. Au point de vue où nous nous plaçons, le déluge est un
' Les sources du goufTre iinniciisc, fontes roraginis magnse. (Gen. VII, 11), selon l'hébreu.
^ Les cataractes du ciel, selon l;i Hil)le.
•^ Le loess est un dépôt argileux assez fortement chargé de calcaire ; sa couleur est le brun clair. C'est en Chine, sous le nom de (erre Jitune, (ju'il atteint ses développements les plus considérables.
châtiment divin qui frappa Thumanité coupable et sévit précisément sur les contrées principalement habitées par elle. A raison de ces circonstances, il rentre dans Tordre des événements miraculeux : ce fut une manifestation solennelle de la justice de Dieu, qui devait servir d'instruction aux hommes à travers tous les siècles.
Dieu se sert du monde matériel qu'il a créé et qu'il régit pour le bien de ses créatures. Il conserve et gouverne le monde par une providence générale ; mais à cette providence générale s'ajoute, en s'harmonisant avec elle , une providence particulière qui régit chacun des êtres créés. Lorsque dans ce but il donne aux lois éternelles qu'il tient dans sa main des énergies d'un caractère spécial et des signes qui font reconnaître son intervention surnaturelle , alors se produit ce que la théologie appelle un miracle ^ Il entrait dans les conseils de la Providence que les révolutions atmosphériques de l'époque quaternaire fussent l'instrument du châtiment miraculeux de l'humanité coupable.
Mais Dieu laisse toujours la miséricorde accompagner ou suivre sa justice. Il voulut sauver le genre humain, en arrachant à la destruction commune la famille de Noé, d'où devait sortir Israël, Ainsi Jéhovah prenait les moyens de réaliser un jour les promesses du Proto-Evangelium.
* Les miracles, suivant sainl Thomas, sout des actes divins prseter causas naturales, c'est-à-dire dos actes qui appartiennent exclusivement à Dieu, mais qui ne détruisent ni la nature ni la science basée sur le cours ordinaire de la nature. (V. sur ce sujet l'Evangile et la critique au XIX" siècle.)
C'est en se rappelant ces promesses que Lamech avait donné à son fils le nom deNoé,n:, consolateur ou paraclet, en disant: « Cet enfant nous consolera de nos peines et du travail de nos mains sur la terre que Dieu a maudite ^ » Paroles, dit Œhler, qui nous montrent que les patriarches n'avaient pas cessé d'attendre une rédemption et même un rédempteur pour corriger les effets de la malédiction première ^
Les rationalistes prétendent échapper à la portée des paroles de Lamech à l'aide de leur théorie, d'après laquelle le Pentateuque n'aurait été rédigé qu'au viif siècle avant Jésus-Christ. Ils sont loin, nous l'avons dit, d'être arrivés à justifier leur hypothèse, et ils ne pourront jamais expliquer l'apparition soudaine de l'idée messianique au viii' siècle. On en comprend fort bien l'évolution séculaire et progressive, avec l'Éden et ses promesses comme point de départ : si on écarte la prophétie, on dépense inutilement son temps et ses peines à chercher une autre explication.
L'espérance de Lamech ne fut pas trompée. Noé fut vraiment le salut et la consolation du monde visité par la calamité du déluge. Si l'on donne au mot en: toute sa signification , l'arche de Noé fut la confirmation solennelle et inoubliable des espérances de ^Kden^
' Gcn.v, 29. Ce loxto renvoie h la malédiction prononcée contre Adam IGcn. iv, 11), par conséquent au Proto-Evanpelium.
* Ilerzofî, lienl-EncijcL, art. Messias, par Œhler.
3 La signification du verbe QnJ est. selon Gesenius. finlado ereclijs est, cum notione auœilii a Deo prsestili. Le mot cnù^ . menahem. est une ancienne désignation, dans la synagogue, équi-
Le Seiarneur ordonna à Noé de conslriiire l'arche, c'est-à-dire le bâtiment qui devait sauver des flots la famille appelée à donner naissance au peuple dépositaire des promesses. C'est là, depuis l'Kden, le premier et le plus solennel des miracles opérés dans Tordre du salut en faveur de l'humanité. Voici le texte du récit biblique :
Elohim dit à Noé : « Fais -toi une arche de bois de cyprès; tu y feras des cellules, et tu l'enduiras de poix au dedans et au dehors. Et voici comment tu la feras : la longueur de l'arche sera de trois cents coudées, sa largeur de cinquante coudées et sa hauteur de trente. Tu pratiqueras dans la toiture une lucarne d'une coudée, tu mettras la porte de l'arche à l'un de ses côtés, et tu la construiras en trois étages. Et moi je veux amener sur la terre le déluge pour détruire sous le ciel tout ce qui a vie. Mais avec toi je fais mon pacte : tu entreras dans l'arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils; et tu y introduiras un couple de toutes les espèces d'animaux, pour leur conserver la vie avec la tienne. Tu prendras aussi avec toi tous les aliments qu'on mange, et tu en feras une provision suffisante. »
Noé agit selon les ordres qu'Elohim lui avait donnés. Il entra dans l'arche (Jéhovah en ferma la porte), et les eaux du déluge soulevèrent l'arche au-dessus de la terre. Quand, au bout de cent cinquante jours, les eaux commencèrent à décroître, l'arche s'arrêta sur les montagnes d'Ararat. Elohim dit à Noé : € Sors de rarclie, toi, ta femme, tes fils et leurs femmes. Fais aussi sortir tous les animaux qui sont avec toi , pour qu'ils remplissent
valant au nom dvi Messie (Schœttgen, de Messia , p. 18). Le mol paraclet a la même signification dans FEvangile (Joan. xiv. 16). En disant : « Le Père vous donnera un autre paraclet, » le Christ affirme qu'il est lui-même un paraclet. un consolateur.
la terre, qu'ils soient féconds et se multiplient. » Alors Xoé sortit de rarche, ainsi que sa femme et ses fils, et tous les animaux qui y étaient enfermés K
Il n'entre point dans noire dessein, en parlant de l'arche, de réfuter toutes les objections de ceux qui
* Gen. VI, VII, vu. Les exégètes modernes admettent assez généralement que Tauleur de la Genèse a mêlé dans Ip récit du déluge deux documents anciens, l'un qu'ils appellent élohiste, l'autre, jéhoviste. Ce dernier, en grande partie parallèle à Télohiste,en diffère en plusieurs points. Ainsi Féloliiste raconte que Noé lit entrer dans l'arche un couple de chaque espèce d'animaux (vi, 19-20); le jéhoviste ne parle que de sept couples de chaque espèce d'animaux purs, c'est-à-dire d'animaux dont la loi permettait de manger la chair (vu, 2-3). L'élohiste fait durer le déluge une année lunaire et dix jours, ou trois cent soixante- cinq jours solaires (vu. Il ; viii , 4, a, 13). Le jéhoviste, au contraire, le réduit à quarante jours plus trois fois sept jours, ou soixante -un jours (vu, 12, 17; viii, 6-12). Le texte élohiste attribue le déluge aux sources de l'océan et aux fenêtres du ciel qui s'ouvrent (viijll; VIII, 2).Lejéhovistepa7-le simplement de pluie (vii,4;12, viii,2). On a remarqué la tendance du jéhoviste à faire usage des multiples des nombres sacrés sept et quarante et à parler des animaux purs; on a vu là l'indice d'une préoccupation étrangère au récit élohiste. — Les anciens exégètes n'admettaient pas deux récits mêlés ensemble. Les catholiques modernes ne repoussent pas absolument l'hypothèse d'un double récit et pensent que l'un et l'autre ont été réunis par Moïse lui-même pour se compléter et s'expliquer mutuellement. Le jéhoviste divise en diverses phases le drame que Tétohiste fait durer une année. Mo'ise a pu ajouter aux documents primitifs des révélations personnelles ou d'autres documents dans un but parénéticjue et didactique. Jarchi a remarqué depuis longtemps que Mo'ise met en rapport l'histoire de ces temps avec les prescriptions de la Loi qu'il devait promulguer. C'est à tort que les néocritiques concluent de la distinction entre les animaux purs et impurs et de la mention du nombre 7, à la rédaction tardive de la Genèse par un lévite du viii'' siècle. La distinction entre animaux et le rôle du nombre 7 remontait à une haute antiquité : le récit chaldéendu déluge le démontre clairement : « Six jours et sept nuits le déluge régna. Le septième jour à l'aurore le vent s'apaisa. Sept jours après, moi, Ilasisadre, je lâchai une colombe...»
discutent la véracité du récit biblique avec le parti pris d'en éliminer Dieu, l'agent principal. Ils épiloguent sur des détails ; ils font observer, par exemple, que l'arche , telle qu'elle est décrite , ne correspondait pas aux exigences de l'art nautique , oubliant qu'elle n'était point destinée à naviguer, mais seulement à flotter au-dessus des eaux. C'était un immense parallélépipède, une maison de bois de cent cinquante mètres de longueur, sur vingt-cinq de largeur et quinze de hauteur ^ Les planches de cyprès qui en formaient les cloisons étaient enduites d'une matière résineuse, copher, dont on calfatait alors les navires. Nous ne nous engagerons point, faute de renseignements précis, dans des explications où l'hypothèse occupe trop déplace. Il importe peu, par exemple, de savoir comment une seule porte suffisait à donner accès aux trois étages du bâtiment, et une seule fenêtre à éclairer et à aérer l'intérieur.
On a plusieurs fois tenté de construire une arche semblable à celle de Noé , dans le but de justifier les données bibliques et de démontrer qu'elle pouvait contenir tout son chargement. C'est , à notre avis, pousser bien loin le contrôle et la défiance. Le caractère archaïque du récit ne se prête guère, dans l'état incomplet, fragmentaire jDeut-être, où il nous est parvenu, à des vérifications de ce genre. Cependant des ingénieurs autorisés en sont venus à bout
* Nous donnons à la coudée la valeur hypothétique de 0 m. 525. L'arche du récit chaldéen avait 140 coudées en long et en large ; tous les joints étaient calfatés de poix et de bitume.
246 LANCIEiN TESTAMENT
Quant à nous , comme Origène , comme saint Augustin , nous croyons que le récit de la Bible a été rédigé pour notre édification et non pour la satisfaction de notre curiosité. Moïse a voulu mettre en lumière le fait du salut miraculeux de Noé et de sa famille. Un cataclysme fond sur le globe : la Providence déchaîne ses plus grandes rigueurs précisément sur le point le plus peuplé , afin de punir et de purifier Ihumanité coupable. Comme dans les j^laies d'Egypte, un fléau naturel trahit l'intervention divine par son caractère, son intensité et ses circonstances, A ces enseignements, Moïse joint quelques détails de nature à confirmer les lois rituelles qu'il va promulguer ; mais l'ensemble du récit contient une instruction pour tous les temps. Un frêle bâtiment de bois fut autrefois le moyen de salut de Thumanité : la barque de Pierre porte les destinées du monde depuis dixhuit siècles : per contemptibile lignum servans justum^ .
Les Pères et les commentateurs ont découvert de mystérieuses analogies entre le salut de la famille de Xoé et celui du genre humain racheté par le Christ. « L'arche flollant au-dessus des eaux, dit saint Augustin, était la figure de l'Eglise militante, qui fut sauvée par le bois où mourut le Médiateur divin, le Dieu-homme, le Christ Jésus*. » Saint Pierre avait le premier vu dans l'arche la figure du
* Sap. X , 4.
* August. In Ju.in. ix, 1 l;(/c' Cir. DcK xv, 2(j-27 ; Cunl. Faust, xii. 14-22; de UiiUale Ecc. ix; Conl. Douai, v. 30.
salut par le Christ ' . Toutes les nations ne lui étaient -elles pas apparues, figurées par les animaux, réunis dans sa vision comme ils l'avaient été dans rarche? C'était l'Eglise composée des bons et des mauvais.
Les Pères n'ont négligé aucune des circonstances du récit. Nulle parole du texte sacré ne leur a paru dépourvue de sens mystique ; les mesures de l'arche, les jours de la durée du déluge, le corbeau, la colombe ont leur enseignement. Il faut lire saint Augustin et saint Ambroise à ce sujet. D'un endroit aride de la sainte Ecriture , ils ont fait couler une source où la piété s'abreuve avec délices. C'est une grâce de nos saintes Lettres de se prêter aux rapprochements les moins attendus et les plus édifiants.
Ainsi saint Augustin compare la porte pratiquée sur le côté de l'arche à l'ouverture que la lance du soldat pratiqua au côté de Jésus. Tous ceux qui entrèrent avec confiance dans l'arche furent sauvés ; tous ceux qui avec la foi entrent dans l'Eglise peuvent l'être. Noé sortant de l'arche pour devenir le chef d'un peuple nouveau est comparé à Jésus sortant du tombeau, roi d'une nouvelle terre. L'un et l'autre ne renouvellent le monde qu'avec un petit nombre d'hommes.
Nos contemporains , faibles dans leur foi , goûtent peu ces rapprochements et dépouillent leurs croyances d'un mysticisme qui faisait les délices de nos pères. Bossuet y a cependant reconnu un admirable moyeu d'approfondir le dogme chrétien.
• I Petr. III, 20-21.