PROPHÉTIE DE NOÉ : LA MALÉDICTION
On se figure aisément le spectacle que présentait la terre au moment où les eaux se retirèrent. Noé, au sortir de l'arche, trouva un monde solitaire, désolé , semé de ruines et de cadavres. Il ne restait debout , dans le bassin géologique où avait sévi le déluge, que quelques arbres dépouillés de feuillage et couverts de limon. La première pensée du patriarche, en face de tant de ruines, fut pour le Dieu qui Tavait sauvé, et dressant un autel il offrit un sacrifice au Seigneur. Le Tout -Puissant agréa cette offrande, et il bénit Noé et ses enfants : a Croissez, leur dit-il, mullipliez-vous, et remplissez l'univers. Voyez : je fais un pacte avec vous et votre postérité, et même avec tous les animaux; désormais aucun être vivant ne périra par les eaux d'un nouveau déluge. Voici le signe de l'alliance que j'établis entre vous et moi, pour toutes les générations futures : quand fondront sur la terre d'épais nuages de pluie, mon arc apparaîtra dans les nues, et en
le voyant, je me rappellerai l'éternelle alliance qui existe entre Dieu et toute âme vivante ^ . »
Le texte biblique relatif à l'arc -en -ciel peut être interprété de diverses manières. Il n'oblige pas de croire que l'arc -en -ciel n'avait jamais paru à la voûte des cieux. La plupart des commentateurs modernes lui ont donné un autre sens : « Vois ce signe, dit Jéhovah : je le prends à témoin que je ne couvrirai plus de nouveau la terre sous les eaux du déluge. » Le phénomène était connu : il devenait un symbole. Cependant l'opinion qui suppose que l'arc -en -ciel paraissait alors pour la première fois n'a rien d'absurde ; de Luc et Schubert ont entrepris de le démontrer ^.
Or Noé, continue l'Ecriture, recommença à se livrer à l'agriculture, et il planta des vignes. Et ayant bu du vin, il s'enivra et il parut nu au milieu de sa tente. Cham , père de Chanaan , vit la nudité de son père , et il vint le dire à ses deux frères qui étaient au dehors. Alors Sem et Japhet prirent un manteau, qu'ils mirent l'un et l'autre sur leurs épaules, et, marchant en arrière, ils couvrirent la nudité de leur père. Leur visage était détourné, et ils ne virent point la nudité de leur père.
Noé , se réveillant de son ivresse , apprit ce qu'avait fait le plus jeune de ses fils, et il dit :
Maudit soit Chanaan !
Qu'il soit l'esclave de l'esclave de ses frères ! Béni soit l'Eternel, le Dieu de Sem,
Et que Chanaan soit leur esclave !
* Gen. IX, 1-8.
^ De Luc, Briefe ub. Geschichte der Erde ; Schubert, Urweli, etc.; Piancini, Civilta cattolica, octobre 1862.
2a0 L'ANCIEN TESTAMENT
Que Dieu dilate les possessions de Japhet. Qu'il soit l'hôte des tentes de Sem, Et que Ghanaan soit leur esclave ' !
La malédiclion prononcée «iir Chanaan ?c rattache directement à notre snjet. La postérité de Cham est exclue des bénédictions réservées à la nation qui donnera naissance au Messie : c'est la première des éliminations au moyen desquelles l'Ecriture nous conduira par degrés au grand inconnu de l'ancien monde , à Jésus -Christ.
Les circonstances de cette prophétie sont du plus haut intérêt : il faut s'y arrêter. Nous retrouvons auprès du second berceau du genre humain les deux éléments éternels de contradiction . le bien et le mal , sous la forme de la piété filiale et de Firrévérence ironique. Les infortunes de la race de Ghanaan commencent par le châtiment dont est punie la transgression de la loi naturelle et divine qui impose le respect des parents.
De Wette, Hartmann et Bohlen se sont unis dans un sentiment d'indignation contre l'épisode entier de la prophétie de Noé. C'est là, ont-ils dit, une légende odieuse, un produit révoltant de la haine nationale des Hébreux contre leurs voisins. L'ivrognerie de Noé est une supposition choquante, et Cham est puni pour une puérilité , pour un regard peut-être involontaire. « C'est, ajoute Reuss, un mythe ethnologique destiné à motiver les duretés injurieuses qu'on rencontre à maintes reprises, dans
• Gen. IX, 20-27.
la Loi et les Prophètes , contre la race chananéenne. »
Nous voyons dans le récit de la Bible une intention beaucoup plus morale que politique. L'auteur sacré ne raconte pas une simple anecdote : il veut peindre toute une vie , celle d'un mauvais fils , et en montrer les suites. La malédiction tombe sur Cham parce qu'il a comblé la mesure de ses révoltes et de ses irrévérences contre son père. La gravité, la vie sévère et irréprochable du saint patriarche lui étaient odieuses. Car il ne faut pas douter que Cham ne fût vicieux et que Noé ne l'en eût souvent repris. Ce fils dépravé, orgueilleux et vain, nourrissait contre son père de longs ressentiments. Il ne faut donc point considérer le fait de Cham comme un acte irréfléchi ou une sorte de jeu; non, c'était l'expression d un ressentiment longtemps concentré. La punition de Cham est un exemple mémorable et terrible de la colère divine contre ceux qui, sans respect et sans ménagement , jugent , condamnent , livrent au mépris , à la critique , les erreurs et les fautes de leurs jDarents et de leurs supérieurs spirituels ou temporels : c'est la condamnation d'un vice social que notre siècle connaît trop.
Maudit soit Chanaan !
Qu'il soit l'esclave de l'esclave de ses frères !
Noé apparaît ici terrible comme le Dieu vengeur du crime. Cham avait méprisé son père à cause de sa vieillesse et de ses réprimandes : mais voilà que le patriarche se montre à tous les siècles avec les
rayons du prophète au front. La vieillesse a perdu ses langueurs et ses défaillances, et ne laisse paraître que la majesté de Dieu offensé en elle.
On a dit : Chanaan est un mythe , son nom même en est la preuve. Chanaan, p:-, est un mot qui signifierait basses terres, pays bas. Ce nom a été le premier de ceux que porta le sol tant disputé de la Palestine. Les habitants en prirent le nom, et ceux-ci le donnèrent au chef supposé de leur race.
C'est là une hypothèse ingénieuse, si l'on veut, mais qui ne repose pas sur des bases assez solides * .
Le fds de Cham semble avoir été appelé Chanaan par une volonté de Dieu, qui le savait destiné à la servitude : « Tu t'appelleras Chanaan, c'està-dire esclave, humilié, parce que tu serviras tes frères. » Ou plutôt Noé prend occasion du nom que porte l'un des enfants de son méchant fils pour pré-
* II ost vrai que plusieurs catholiques ne la repoussent pas entièrement. Moïse, exprimant la pensée plutôt que les paroles mêmes de Noé, se serait servi du mot Chanaan, en usage de son temps, pour désigner la postérité du fils maudit. Chanaan , comme Aram (Gen. X, 22-23), serait un nom de peuple comprenant tous les descendants de Cham, A l'époque de Moïse, ce mot aurait réellement désigné le pays bas, par opposition à Aram i Syrie) , le pai/s haut (l'abbé Trochon , la Sainte Bible, Introduction, t. II, p. 154). Les Chanânéens habitaient juxta mare et circa fliienta Jordanis (Num. xiii, 30; cf. Gen. x, 19). Après la conquête, le nom de Chanaan désignait le pays situé entre le Jourdain et la Méditerranée, par opposition à la contrée de Galaad, située au delà du Jourdain (Num. xxxiii , 51; Jos. xxii, 9). Conformément à la tradition, nous estimons plus sûr de donner le nom de Chanaan à la fois au fils de Cham et au pays occupé par ses descendants. « Le nom de Canaan donné au pays de Palestine dérive, dit M. Munk, de Canaan, fils de Cham, auquel les anciens habitants du pays faisaient remonter leur généalogie.» (Palestine, p. 3.)
dire à ses descendants un avenir d'humiliation et de malheur. Jacob aussi trouvera dans le nom de ses enfants un sens mystérieux où il lira leur destinée. Jésus - Christ , dans le nom de Pierre, verra une signification mystique , et Pierre deviendra la pierre qui sert de fondement à son Eglise,
Nous venons de le dire, la malédiction de Noé, au lieu de tomber directement sur celui qui l'a provoquée, atteint le fils du coupable. Le patriarche outragé savait que la conduite des enfants de Cham reproduirait celle de leur père : il vit une relation entre le nom de Chanaan et la sinistre prophétie que lui dictait l'Esprit - Saint ^ C'est la douleur et non la colère qui inspire Noé. A la traduction : Maudit soit Chanaan, on a substitué celle-ci : 0 malheureux fils, Chanaan. Suivant dom Calmet, Moïse a voulu expliquer et justifier la haine réciproque de deux peuples hostiles l'un à l'autre, et qui sera envenimée plus tard par d'autres faits odieux, qui créeront entre les Hébreux et les Chananéens une haine éternelle. Au moment où écrivait Moïse , les Israélites se préparaient à la guerre contre les habitants du pays de Chanaan : voulait- il agir sur les esprits en vue de cette guerre?
Observons en finissant combien le contenu du Pentateuque justifie le nom que porte ce livre : thora, enseignement . Il n'est aucun événement dans
* Saint Chrysostome pense que Noé maudit le fils au lieu du père, pour ne point contredire les paroles de bénédiction adressées par Dieu au patriarche et à ses enfants , au sortir de l'arche (Gen. IX, 1 et 8). D'ailleurs un père se trouve plus sévèrement châtié par les souffrances de son fils que par les siennes propres.
l'histoire des individus, des familles et des nations qui n'y trouve sa raison et son explication. Pourquoi riiomme gagne-t-il son pain à la sueur de son front? Pourquoi la femme enfante -t- elle dans la douleur? Pourquoi Fliumanité vit- elle dans le gémissement et la souffrance? Pourquoi la mort? Moïse a répondu à toutes ces questions par l'histoire de la chute. Maintenant il se demande : Pourquoi, parmi les peuples, les uns sont- ils prédestinés à la gloire, les autres à la honte ? Parmi les familles , pourquoi celles-ci prospèrent -elle, et celles-là semblent-elles vouées à la malédiction ? Enfin pourquoi , parmi les individus, les uns semblent-ils destinés au malheur et à la ruine , les autres à la fortune et au bonheur ? La Genèse connaît tous ces mystères ; elle exclut toute fatalité et toute prédestination au mal. Seule une Providence équitable préside aux destinées des hommes. Elle bénit la vertu, l'éprouve quelquefois, la récompense toujours. Elle punit le méchant, l'impie, l'ingrat : elle attache la malédiction à son nom et à sa vie. Bénédictions et malédictions ne s'arrêtent point à celui qui en est l'objet, mais elles suivent ses descendants pour leur bonheur ou pour leur malheur. C'est la loi mystérieuse et terrible de la solidarité que Moïse proclame : il donne à toutes les générations ce profond enseignement que le bien et le mal ont toujours un long retentissement dans l'histoire des familles et des nations, comme dans celle des individus.
En frappant Chanaan et toute sa postérité, Dieu punissait du même coup l'iniquité du père. Cette loi
sévère étonne dabord, mais elle est juste. Car si Dieu punit les iîls, c'est parce qu'il sait que, loin de renoncer aux vices de leurs pères, ils les développeront et les exagéreront : il y a, en effet, une loi de progression inhérente au péché , et le plus souvent les fils vont dans le vice plus loin que leurs pères. C'est ainsi qu'ils comblent la mesure de la patience divine. Les fils ne sont châtiés qu'en proportion de leurs fautes personnelles ; et cependant l'iniquité des pères est châtiée en eux, parce que celle-ci se confond avec celle des enfants par le fait de la transmission d'un funeste héritage. Dieu n'a point voulu que sur la terre le scandale de l'iniquité s'éternisât dans un homme , dans une famille , dans une nation : un jour vient où il y met brusquement un terme , par un de ces jugements dont l'expérience et l'histoire offrent de nombreux exemples. Il est un degré d'iniquité que Dieu ne souffre plus, même en ce monde où il souffre tant de choses.
Si l'on veut savoir quels furent les crimes de ces peuples que la main de Dieu a justement châtiés, il faut lire le chapitre xviii du Lévitique, et l'on verra à quel degré de perversité monstrueuse ils arrivèrent en marchant sur les traces de Cham et de Chanaan. Les historiens de l'antiquité nous ont dit le dernier mot de leurs abominations dans les peintures qu'ils nous ont laissées des mœurs corrompues des Phéniciens et des Carthaginois. Nous trouvons chez les Phéniciens la volupté érigée en acte religieux. Les mythes les plus sensuels, les cultes phalliques, le commerce des courtisanes, les
infâmes institutions des Galles, des hiérodules, en un mot, ce qu'il y eut de plus vil dans le polythéisme grec et romain venait en grande partie de la Phénicie ^
La malédiction prophétique tombée sur la postérité de Cham commença de s'accomplir au temps où les Israélites assujettirent le pays de Chanaan. Ce ne fut qu'un commencement. Lorsque les Sémites d'Assyrie , de Chaldée et d'Egypte devinrent à leur tour puissants, ils envahirent les territoires qu'Israël avait respectés. Les guerres des rois assyriens et chaldéens contre Tyr et Sidon sont célèbres dans l'histoire. Chanaan devint vraiment l'esclave de Sem.
Il fut aussi l'esclave de Japhet. Dans l'Inde et en Perse, dans les colonies phéniciennes, les Aryas et les autres descendants de Japhet les soumirent à une dure domination. La postérité du fils maudit ne maintint sa puissance qu'en Afrique, et particulièrement en Egypte, où s'établit la plus forte de ses colonies. Dans la suite des siècles, ils n'ont nulle part échappé aux effets de la malédiction paternelle. Partout Cham est devenu le serviteur de Sem d'abord, et ensuite de Japhet. Après avoir été conquis par les Grecs, puis par les Romains, la Phénicie, l'Egypte et le nord de l'Afrique plient aujourd'hui sous le joug des Turcs. Les Ethiopiens ont été
* Movers, die Phœnizicr, t. I. Nous avons parle!» au long des cultes syriens et de leur funeste influence sur Israël dans notre volume les Prophètes d'Israël, quatre siècles de lutte contre l'ido- Intrie, chapitres préliminaires.
vaincu? par des tribus sémitiques et ont été absorbés par elles. Si la famille de Cham subsiste encore dans quelques contrées, nulle part elle ne forme un Etat indépendant ni ne jouit d'une vie propre et nationale ^ Ghanaan est bien le serviteur de ses frères, et la prophétie de Noé s'est réalisée *.
Cependant la malédiction prononcée contre Cham ne le place point, lui et sa race, sous le coup d'une fatalité inexorable. Nous ne sommes pas en présence du fatum des nations païennes. Cette malédiction nous enseigne , dit Hanneberg, que depuis le premier péché riiomme était porté à s'éloigner de plus en plus de la perfection dont il est susceptible , et que la dégradation, manifeste dans tout le genre humain, est plus marquée dans certaines races que dans d'autres. La malédiction a ses causes dans les dispositions morales de ceux qu'elle atteint. Le pécheur, en changeant de vie, peut s'en affranchir. David ne reçut-il pas le reste de la population jébuséenne dans les rangs des enfants d'Israël? La femme chananéenne ne fut-elle pas accueillie par Jésus-Christ, et favorisée d'un miracle du Sauveur?
* Lenormant, op. cit., t. I, p. 279.
* La néocritique fait de cette prophétie un oracle post erentnm, écrit longtemps après la conquête de la Palestine, au viii^ ou même au VI'' siècle avant J.-C. Mais, même à cette époque, il était impossible humainement de prévoir l'asservissement de Chanaan tel que l'histoire le montre et tel qu'il s'aggrave encore tous les jours.