‹ De l'Eden à MoiseChapitre 56 sur 79 · PROPHÉTIE DE NOÉ ! LES BÉNÉDICTIONS · texte numérisé non relu

PROPHÉTIE DE NOÉ ! LES BÉNÉDICTIONS

Dieu est terrible dans ses jugements, mais il est magnifique dans ses miséricordes. A la bénédiction prononcée contre Chanaan succède la bénédiction de Sem et de Japhet :

Béni soit Jéhovah, le Dieu de Sem;

Et que Chanaan soit leur esclave.

Que Dieu étende les possessions de Japhet,

Qu'il habite dans les tentes de Sem,

Et que Chanaan soit leur esclave !

Noé voit son fils Sem en possession d'un bonheur si élevé, qu'au lieu de le bénir, il adresse des actions de grâces à Jéhovah, à peu près comme Moïse, qui, au lieu de bénir Gad, adresse ses louanges à Celui par qui Gad sera béni' ; comme Zacharie , lorsqu'il sécrie : Benedictus Dominus Deus Israël!

Jéhovah est nommé le Dieu de Sem : c'est la première fois dans l'Écriture que l'Eternel est appelé le Dieu d'un homme. Ne pouvons- nous pas inférer de là que Dieu établira entre le ciel et les descendants

' Deut, XXXIII , 20,

de Sem des rapports tout particuliers, qu'il se manifestera à eux tout autrement qu'aux autres nations, et qu'il a formé des desseins leur assm^ant des privilèges considérables? Ce n'est point ici une appellation sans conséquence ; c'est l'expression d'un grand dessein de Dieu, et elle est justifiée par la Bible tout entière. Nous retrouverons cette forme de langage dans d'autres prophéties. Jéhovali s'appellera le Dieu d'Abraham le jour où il fera passer sur sa tête la bénédiction de Sem. Plus tard ce même Dieu dira à Moïse, en lui révélant qu'il l'a choisi pour délivrer son peuple : Ego sum Deus patris tui, Deus Abraham, Deus Isaac et Deus Jacoh* ! Si l'on prend garde aux tables généalogiques, on voit qu'en s'appelant le Dieu d'x\braham, d'Isaac et de Jacob, Jéhovah ne faisait, en effet, que se déclarer le Dieu des petits-fils de Sem, et que, par conséquent, ce n'était là que l'accomplissement fidèle de la promesse faite à Sem. Ce patriarche était l'aïeul d'Héber, duquel descendirent Abraham et les Hébreux. Entre Sem et Abraham , la Bible ne compte que huit intermédiaires en ligne directe : Arphaxad, Salé, Héber, Phaleg, Reu, Sarug, Nachor, Tharé -. La bénédiction d'Abraliam, d'Isaac et de Jacob, n'est donc qu'une conséquence de la bénédiction de Sem. Jéhovah n'est le Dieu de ces patriarches qu'après avoir été le Dieu de Sem.

Fait digne d'attention : Noé établit entre son fds et Dieu une société à part , dans laquelle ses autres

' Exod. III , 6. ' Gen. XI, 11-26.

enfants ne semblent être compris que médiatement. Japliet n'y entre que par Tintermédiaire de Sem, et Chanaan par l'intermédiaire de Sem et de Japhet. N'est-ce pas là le mystère dont parle saint Paul*, et que nous révèle Jésus -Christ dans l'Evangile -? Le salut doit venir des Juifs, et par ceux-ci être communiqué au reste des nations. Sem est la souche sur laquelle seront greffés les Gentils, branche étrangère, destinée à jouir de la sève nourricière de l'arbre privilégié. Noé, éclairé du Saint-Esprit, entrevoit ce mystère , et bien qu'il n'emploie que des expressions générales et obscures, il prédit néanmoins que le Sauveur promis sortira de la race de Sem, et non de celle de Japhet, et que son règne s'étendra à tout l'univers.

La prophétie messianique progresse ; quoique exprimée d'une manière vague, elle nous apprend ce que préciseront les prophéties postérieures , à savoir, que, descendant d'une femme privilégiée, le Messie sera de la lignée de Sem, le béni.

Sem et Japhet, nonobstant les promesses faites au premier, semblent avoir joui pendant leur vie d'une fortune égale ; mais nous ne voyons nulle part que Dieu ait dépouillé même à l'égard de Japhet sa nature abstraite d'Elohim, et soit devenu, par le fait de manifestations ultérieures , le Jéhovah de Jnphet. La pensée de la prophétie est donc : « Que le Seigneur soit loué , puisqu'il doit dans l'avenir se montrer à la postérité de Sem comme son Jéhovah ! »

* Rom. ,\i , 11 et scqq.

' Joan. IV, 22.

Cette bénédiction , dont les effets singnliers sont ajournés à un lointain avenir, laisse entendre qu'il s'agit ici d'une solennelle prophétie. Car ce ne peut être qu'une grande faveur que celle dont il faudra longtemps entretenir l'espérance.

Hoffmann a prétendu que cette magnifique exclamation : « Béni soit Jéhovah ! etc., » n'est que le remerciement adressé à Sem pour sa bonne action , et qu'il ne faut point y chercher de vues prophétiques éloignées. On répond : non seulement Sem, mais Japhet aussi s'est montré bon fils ; pourquoi cette immense différence entre les paroles adressées au premier et celles qui sont adressées au second ? Mais la raison péremptoire à opposer à Hoffmann, c'est la disproportion de la récompense de Sem avec un acte fort simple de piété filiale.

Enfin ces paroles : <( Que Ghanaan soit leur serviteur ! » indiquent qu'il n'est pas question ici de rapports personnels entre Sem et Ghanaan , mais bien plutôt de rapports de race à race, entre les descendants de Ghanaan et les descendants de Sem et de Japhet. Ghanaan ne pouvait que malaisément devenir l'esclave des deux frères à la fois , tandis que sa descendance pouvait sans difficulté fournir des esclaves à l'un et à l'autre.

Après avoir béni Sem, Noé bénit Japhet, et s'écrie : « Que Dieu étende la possession de Japhet ; qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Ghanaan soit leur esclave ^ »

' La première partie de cette pro[)hétie, que la Vulg^ate a traduite : Dilalet Deiis Japhet, a été inter[jrétée par plusieurs com-

Ces paroles supposent la bénédiction magnifique adressée à Sem ; celle-ci est la condition de celle-là. Mais en même temps la bénédiction de Japhet complète celle de Sem. Car tout n'avait pas été dit pour ce dernier lorsqu'il lui avait été annoncé que Jéhovah serait son Dieu.

Noé tire du nom providentiel de son troisième fils un argument pour corroborer les promesses qu'il fait à Japhet et à ses descendants, de la même manière qu'il avait trouvé dans le nom de Ghanaan une allusion aux malédictions qu'il prononça contre la race de Gham. Japhet signifie se dilater. Noé promet donc en premier lieu à Japhet, conformément au nom qu'il porte, les avantages temporels, un accroissement et une grandeur terrestres. Toutefois, là n'est pas l'excellence de la bénédiction : son importance est dans la promesse faite à Japhet de demeurer dans les tentes de Sem.

On a discuté sur la seconde moitié du verset où est contenue la bénédiction de Japhet; le voici tout entier : « Elohim étendra au loin les possessions de Japhet ; il demeurera dans les tentes de Sem : que Ghanaan soit son serviteur! » // demeurera dans les tentes de Sem. A quel sujet, a-t-on dit, se rap-

mentalcurs comme il suit: Alliciat Deim Japhel ut habilet intentoriis Sem. Mais c'est avec justesse que Ton oppose à cette traduction les raisons suivantes : 1° nnS n'a le sens de persuader, d'attirer ù soi qu'à une autre forme et avec un r('>gime placé à un autre cas (à la forme piel et avec un régime à l'accusatif) ; 2° dans ce cas môino il n'est employc- que dans un mauvais sens ; 3" les Septante ont traduit comme nous : IlXaTÛvai 6 0£Ô: tô> "laqpeO. La Vulgatc adopte aussi la version dilalet; 4" le même mot a cette signification ati livre des Proverbes (xx, 19).

porte le pronom il? à Elohim ou à Japhet? Si le pronom se rapporte à Elohim, le sens est le suivant, sens adopté par des commentateurs fort anciens : Dieu étendra les possessions de Japhet ; mais il réserve une plus grande faveur à Sem , il veut habiter luimême dans ses tentes. Au bonheur terrestre et secondaire de Japhet serait opposé le bonheur supérieur et surnaturel de Sem. Dieu habitera au milieu de sa race en se rendant manifeste dans le tabernacle de Moïse, dans le temple de Salomon. et enfin en se faisant homme et en habitant la Judée ^ Mais de fortes raisons conduisent à rejeter cette interprétation et à reconnaître que hahitet se rapporte à Japhet comme à son sujet'.

^ C'est le sens adopte par la version d"Onkélo5 : Dilatei Deus Japhet et hahitet prseseniife ejus symbolum in tentoriis Sem. Le chaldéen traduit ainsi : Que la gloire du Seigneur habite dans les tentes de Sem. Cependant les Targumim ne sont point d'accord sur la question de savoir lequel de ces deux noms Elohim ou Japhet est le sujet de hahitet. Philon semble incliner pour Elohim. Toutefois il n'est pas bien sûr de la légitimité de son interprétation. Théodoret adopte l'interprétation d'Onkélos et l'accompagne de beaux commentaires. Hoffmann et Baumgarten l'ont embrassée et défendue dans ces derniers temps.

- On ne voit pas pourquoi Noé , qui vient de bénir Sem , recommencerait ici à lui prédire de nouvelles faveurs. De même que le premier dystique se rapporte tout entier à Sem , le second doit se rapporter exclusivement à Japhet ; de plus , si les derniers mots de la bénécUction : « Que Chanaan soit son serviteur, » a Japhet pour objet, il est évident que la phrase précédente se rapporte aussi à lui. Cette opinion a en sa faveur de fortes autorités. Jonathan a traduit : « Condecorobit Dominus termines Japheti. et proselyti fient filii ejus, et habitabunt in schola Semi. » Saint Augustin commente ainsi le texte biblique : « In tentoriis Sem habitabunt (filii Japheti), id est, in ecclesiis quas filii prophetarum , apostoli, construxerimt. » C. Faustum , xii, 24.

La tige vigoureuse de Japhet , celle qu'Horace appelle audax lapeti genus, a rempli l'univers. Les branches occidentales de cet arbre géant sont les Grecs et les Romains , les Germains , les Celtes , les Scandinaves et les Slaves ; les branches orientales sont les Perses et les tribus cpii formèrent les populations mèdes et bactriennes , et enfin les castes supérieures de l'Inde : race noble par excellence, qui a reçu la mission de porter à un degré de perfection inconnu de toutes les autres les arts, les sciences et la philosophie. Elle n'est pas seulement devenue la plus nombreuse et la plus étendue des grandes races humaines ; elle est aussi la race dominatrice du monde : Dilatet Deus Japheth!

Noé avait ajouté : « Il demeurera dans les tentes de Sem. » Par ces paroles il faut entendre que la vraie religion sera conservée par la race sémitique et apportée par elle aux peuples de l'Occident, fils de Japhet. Les Sémites sont par excellence, dans l'histoire des nations, les représentants de la religion ; c'est le peuple sacerdotal, le dépositaire des plus hautes pensées de Dieu, le gardien des plus précieuses traditions, l'organe divin et la lumière céleste , lux gentium ; tandis que les fils de Japhet représentent la domination temporelle , le côté humain et politique de l'histoire. C'est à la nation sémitique qu'ils empruntent la vérité religieuse.

L'entrée des Japhétites dans les tentes de Sem est une des plus solennelles prophéties messianiques. Nous la trouvons ici à l'état rudimentaire et, pour ainsi dire , embryonnaire. Elle grandira progrès-

sivement à travers les âges ; elle éclairera comme d'une auréole révélatrice la figure du Messie. Elle deviendra un article de foi : celui de la vocation des Gentils et de leur conversion à la religion d'Israël. Tour à tour Amos , Joël, Isaïe, célébreront la grande journée où la gloire de Jéhovah se lèvera sur les nations de l'Occident, et oti une force mystérieuse les amènera vers la montagne sainte, vers Jérusalem ^ Zacharie, le dernier des prophètes, plus explicite encore que ses devanciers, montrera les peuples et les habitants des grandes villes saisissant le pan de l'habit d'un Juif, et s'écriant : « Nous irons avec vous, car nous avons entendu dire que Dieu demeure sous vos tentes "^ »

La prophétie s'est réalisée. Les nations japhétites participent aux richesses spirituelles confiées à la famille de Sem, dont la gloire a été de convertir Japhet à sa religion : ici ce sont bien les vaincus des Grecs et des Romains qui donnent des lois aux vainqueurs.

L'histoire nous montre que la race de Japhet commença à entrer dans les tentes de Sem au retour de la captivité , lorsque la langue grecque et la culture hellénique se mirent, pour ainsi dire, au service de la religion juive. C'est l'opinion des Juifs ; en particulier c'est celle du Talmud , qui s'appuie sur la bénédiction de Japhet pour montrer la légitimité de l'emploi de la langue grecque dans le judaïsme.

• * Is. Lxvi , 18-21 , et passim.

2 Zach. VIII, 22-23.

Mais ce sont les Actes des Apôtres et l'histoire de IK^lise qui nous montrent le parfait accomplissement de notre prophétie. Tout le monde sait comment les Apôtres, quittant Jérusalem et la Palestine, prêchèrent l'Evangile aux peujîles de TOccident, dans lAsie Mineure, dans la Macédoine, en Grèce, en Italie, et comment la croix plantée au Calvaire a été arborée jusqu'aux extrémités de la terre habitée par les fds de Japhet'.

Enfin Noé, bénissant Japhet, ajoute ces paroles : « Que Chanaan soit son serviteur ! » La servitude de Chanaan, dominé par les Japhétites, apparaît bien manifestement dans l'histoire. Parmi les fils de Japhet. lEcriture sainte compte Madaï. père des Mèdes. Or la domination médo-perse fit passer sous le joug la race de Chanaan. La Phénicie fut complètement asservie et réduite. Les Grecs et les Romains, fils de Japhet, soumirent Tyr et Carthage. Au milieu même de leur prospérité commerciale, les fils de Cham eurent plus d'une fois conscience du mauvais sort qui s'attachait à leur fortune. Annibal semble avoir été dominé par le sentiment de la fatalité qui le poursuivait : en voyant la tête d'Asdrubal, que les Romains avaient jetée dans son camp , après l'affaire de Métaure, il s'écria : « Je reconnais la fortune de Carthage! »

* « E\ Japeth, dit Corneille Lapierre , orli sunt Gentilcs, ex Sciii vero orti sunt Judaei et Christus qui primi habuerunt templum . cultum et Ecclesiam, in quam deinde Gentilcs translulit Christus. ex ulrisque faciens unam Ecclesiam, ejusque amplitudinem et capul ex Scm , id est ex Jérusalem et Judœis, in Japeth, id est Romam ad Gentilcs transtulil. »

Sans doute la race de Sem, elle aussi, a été vaincue par les Romains : mais, si l'on y prend garde, on verra cpiil n'y a aucune parité à établir entre le sort des deux races. Sem et en particulier Juda ne furent jamais frappés dans leur prérogative essentielle . celle de conservateurs de la ^Taie religion et des promesses. Le culte ne subit aucune atteinte : loin de là. il devint de plus en plus célèbre, et les promesses reçurent . en raison même de la double conquête des Grecs et des Romains, un plus facile accomplissement. Chanaan , au contraire . perdit tout, ses richesses et sa liberté : pour lui, Tesclavage était l'effet de la malédiction , alors que pour Juda la perte de la liberté fut l'effet de la miséricordieuse providence de Dieu . un moyen de réaliser la bénédiction de Sem.

En terminant ce commentaire de la prophétie de Noé , adorons- le Dieu inspirateur des prophètes. Avec quelle vérité et quelle netteté apparaissent déjà, tant de siècles à l'avance, les premiers linéaments de l'histoire du monde 1 Les différences d'interprétation sont légères : juifs et chrétiens s'accordent sur le fond. Ce n'est point un fait banal que la vocation des Gentils annoncée par la bouche même de Noé. Nous ne pensons pas qu'on puisse échapper aux conséquences qu'il entraîne en se retranchant derrière une cause fortuite ou une interprétation forcée.

Du reste , de nombreuses prophéties viendront confirmer celle-là, et, nous le voulons espérer, on se convaincra que c'est Dieu qui, dès les premiers

jours du monde et dans la suite des siècles, a annoncé et préparé l'œuvre messianique , la conversion et le salut du monde par le Christ Jésus.

La prophétie de Noé suit le déluge , ce gigantesque événement qui clôt la première période de rhistoire de l'humanité, comme le Proto-Evangelium suit la chule qui a marqué la fin de la vie édénienne. Au moment où s'ouvre la seconde époque du monde . Dieu inspire à Noé de raviver la mémoire de la première promesse du Messie, en Fenvironnant de nouvelles clartés. La détermination messianique a fait un progrès. Le salut, d'après la première prophétie , devait venir de la descendance de la femme : Noé nous apprend qu'il viendra de la race de Sem; et, disons-le tout de suite, Abraham , au troisième âge du monde , nous révélera que celui qui est Y attente des nations sortira de sa propre famille.

La prophétie de Sem a laissé peser sur la race de Cham un doute plein d'effroi ; cette race maudite sera-t-elle à jamais privée des bénédictions promises à Sem et à Japhet? La prophétie d'Abraham nous dira que toutes les nations de la terre, sans exception , seront un jour appelées à être bénies et sauvées.

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