‹ De l'Eden à MoiseChapitre 58 sur 79 · B.\BEL · texte numérisé non relu

B.\BEL

reur de 1 homicide : a Je vengerai le sang; je le vengerai sur la bête et sur l'homme. Celui qui versera le sang de son frère, par l'homme son sang sera versé : car Dieu a fait l'homme à son image , et sa volonté est que vous vous multipliiez et que vous vous répandiez sur la terre'. »

L Eternel veut indiquer aux hommes une nourriture qui jusque-là semble avoir répugné au moins à une partie d'entre eux. Les tempéraments avaient été affaiblis par le déluge; Dieu autorise et recommande à tous l'usage de la viande. La restriction qu'il y met sera recueillie par la législation mosaïque : toujours il restera défendu à l'Israélite de manger la chair avec le sang. C'était une condamnation nouvelle des ^dolences qui avaient ensanglanté le berceau de l'humanité. Les jalousies, les haines, fruits amers de l'égoïsme, sont prévues et condamnées. Hélas! malgré cette défense, elles vont devenir plus fréquentes que jamais : l'âge de fer a commencé. A la guerre d'homme à homme se substituera celle des nations entre elles. Les peuples s'attaqueront les uns les autres et s'égorgeront, « Après le déluge, dit Bossuet, parurent ces ravageurs de provinces, que Ton a nommés conquérants, qui. poussés par la seule gloire du commandement, ont exterminé tant d'innocents. Nemrod, maudit rejeton de Cham, maudit par son père, commença à faire la guerre uniquement pour s'établir un empire. Depuis ce temps l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, de la vie

* Gen. IX, 1-7.

des hommes : ils en sont venus à ce point de s'entretuer sans se haïr : le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres * . »

Les descendants de Noé s'étaient d'abord groupes au pied des montagnes d'un pays que la Bible nomme Ararat, et que nombre de commentateurs croient être la région montagneuse de l'Hindou -Kouch, au sud du plateau de Pamir*.

C'est au moment de la dispersion des Noachides et de la formation des peuples que la Bible prend, pour ainsi dire , congé de l'histoire générale de l'humanité afin de ne plus s'occuper désormais que d'une famille, celle d'où sortira le peuple d'Israël. Mais auparavant elle dresse la table ethnographique de ces nations naissantes, et délivre à chacune d'elles le certificat authentique et indélébile de son origine.

« La table ethnographique dressée par la Genèse, dit M. Lenormant, est le document le plus ancien et le plus complet sur la distribution des peuples dans le monde de la haute antiquité. On est en droit de le considérer comme antérieur à l'époque de

* Bossuet, Ilist. univ., Il" part., c. i.

' Dans cette hypothèse , le second herceau des trois grandes races humaines n'aurait pas été fort éloigné du premier berceau de rhumanité> En disant que les descendants de Noé, marchant de Test à l'ouest (xi, 2), parvinrent dans les plaines de la Chaldée, la Hible ne nous fait-elle pas entendre que TAraral était à l'est de ce pays, et non au nord, comme l'Arménie? Le fameux mont Mérou, résidence des dieux et berceau des hommes, selon les légendes de l'Inde , aurait été en réalité le pays de Pamir. Le nom d'Ararat, donné plus tard aux montagnes d'Arménie, serait un souvenir confus de Pamir,

Moïse, car il présente un état des nations que les monuments égyptiens nous montrent déjà changé sur plusieurs points importants à l'époque de l'Exode. De plus, l'énumération y est faite dans un ordre géographique régulier autour d'un centre qui est Babylone, non l'Egypte ou la Palestine. Il est donc probable que ce tableau des peuples et de leurs origines fait partie des souvenirs que la famille d'Abraham avait apportés avec elle de la Ghaldée, et qu'il représente la distribution des peuples connus dans le monde civilisé deux mille ans avant l'ère chrétienne*. »

Depuis longtemps il a été établi que sous la forme généalogique donnée à ce tableau, se cache la nomenclature des peuples de l'époque primitive. Le plus grand nombre des noms désigne une collectivité plutôt qu'un individu ; c'est l'appellation d'une tribu et quelquefois d'un pays ^ Ces peuples sont ceux que Moïse avait sous les yeux et dont il se proposait de constater la parenté et la filiation ^ L'étude attentive

^ Hist. anc. de l'Orient, t. I, p. 263. Il est impossible d'attribuer les tables généalogiques de la Bible à un auteur du viii« siècle avant Jésus-Christ; elles ne correspondent ni à la géographie de cette époque, ni à ses préoccupations. Nous relevons cet argument en faveur de l'authenticité de la Genèse.

' Ainsi Misraïm est un |duel qui désigne la haute et la basse Egypte ; Kittim désigne les habitants de l'île de Chypre et des autres îles de l'archipel; Assur désigne l'Assyrie.

3 La descendance de Sem , de Cham et de Japhet ne comprendrait , suivant quelques auteurs , qu'une seule des races humaines, la race blanche. Les trois autres races, jaune, noire et rouge n'auraient pas de place dans le tableau tracé par le rédacteur inspiré de la Genèse. Cependant les nègres tout au moins n'étaient pas inconnus de Moïse et des Hébreux : ils les avaient rencontrés

des traditions, la comparaison des dialectes et des caractères physiologiques des nations fournissent un conlrôle très satisfaisant en faveur de lexacli- Uide et de la vérité du tableau ethnologique de la Genèse'. Chez aucun ancien Ton ne rencontre tant de traits pleins de justesse. La science actuelle trouve à élargir et à détailler le tableau , elle n'a pas à le modifier. Le temps n'est pas loin où nul homme instruit n'osera plus dire que l'histoire de Noé et les divers récits qui l'accompagnent sont « des mythes inventés par l'orgueil national des Juifs au temps de la captivité ». La Bible reproduit des documents qui dépassent l'intérêt national, bien que Moïse ne le perde jamais de vue. « D'autres peuples anciens, écrit Dillmann, quand ils eurent atteint un certain degré de civilisation, ont aussi jeté un regard sur

esclaves en Asie et en Égj-ple , où les monuments antiques nous les nionlrenl, sous le nom de Rahsiou ou Rahasi, adonnés aux travaux les plus durs (Chabas, op. cit., p. 133). L'auteur de la Genèse no dit rien de leur orig:inc. Plusieurs ont cru qu'il ne les regardait pas comme issus de Noé; du moins c'est l'argument que fout valoir les partisans d'un déluge qui n'aurait pas englouti l'humanité entière. Cet argument n'est pas sans valeur; mais on peut soutenir aussi que les trois races dont ne parle pas le rédacteur de la Genèse sont issues , soit d'autres enfants que Xoé aurait eus après le déluge, soit d'enfants de Sem (xi, lit, Cham et Japhct, non mentionnés dans la table elhnologicjue. Il ne faut pas oublier que le but de l'écrivain sacré est surtout de marquer la place qu'occupe Israël dans l'ensemble des nations civilisées.

* Grâce aux progrès de la science, on arrive à juslifler la véracité des récits de la Genèse. Ainsi on n'oserait plus objecter contre l'exactitude de la table ethnologique du x" chapitre l'origine chamitique des Phéniciens, sous prétexte que ces derniers parlaient un idiome sémitique. Le langage ne correspond pas toujours à l'origine première des races. (V. Lenormant, t. I. p. 274.)

leurs voisins et scruté leurs origines lointaines. Mais d'ordinaire ils ne se sont guère occupés des étrangers, quand les intérêts de la politique et du commerce n'étaient pas en jeu ; assez souvent ils les ont méprisés comme de purs barbares. Il en est ici tout autrement. Une multitude de peuples avec lesquels les Israélites n'ont jamais eu de rapports politiques sont mentionnés dans les tables. Tous les hommes et tous les peuples sont de même race suivant le Pentateuque ; ils ont une même dignité et une même destinée ; Dieu les a tous faits à son image ' : ils sont tous frères. Le but final de ce tableau est de montrer l'union de tous les peuples dans le royaume de Dieu*. »

Que Ton compare , en effet, les chapitres ix et x de la Genèse avec les généalogies fabuleuses des Grecs établies dans l'intérêt égoïste d'un peuple , d'une ville ou d'une famille, on verra de ce rapprochement se dégager la vérité de cette observation du protestant Dillmann. La Bible est le livre de l'humanité, il n'appartient pas seulement à une nation, mais au genre humain. Tous les peuples y reconnaissent la souche d où ils sont sortis. Hésiode , Homère et même Hérodote ne présentent rien de comparable ; leurs généalogies sont , comme leurs théogonies, exclusivement grecques.

Avant de prendre congé des divers peuples du monde, la Bible nous fait entrer dans la solution de deux problèmes que les hommes se sont posés dès

* Gen. IX, 6.

' Dillmann, Genesis, p. 176.

l'époque la plus lointaine. Comment les peuples divers se sont-ils partagé la terre ? Au lieu de demeurer dans un même voisinage, pourquoi se sont-ils tant éloignés les uns des autres ? Quelle est la force qui les poussait? Pourquoi la multiplicité des langages?

a Tous les hommes , écrit Moïse , parlaient au commencement la même langue et usaient des mêmes paroles. Dans leurs migrations en Orient, les peuples trouvèrent une plaine dans le pays de Sennaar. S'y étant établis , ils se dirent les uns aux autres : « Prenons de « l'argile et faisons-la cuire au feu. » Et les briques leur servirent de pierres et le bitume de ciment. Puis ils dirent : <t Allons, bâtissons -nous une ville et une tour « dont le sommet touche au ciel, afin de nous faire un a nom et pour que nous ne nous dispersions pas sur la « terre (sans point de ralliement). »

« Cependant l'Eternel descendit pour voir la ville et la tour que les hommes bâtissaient^ et il dit : ce Voyez donc : « un seul peuple et une même langue à eux tous ! Voilà <L qu'ils se mettent à l'œuvre, et désormais tout ce qu'ils « entreprendront leur sera possible. Allons, descendons, « diversifions leur langage de manière qu'ils ne s'en- « tendent plus les uns les autres, et qu'ils s'étendent au « loin. » C'est ainsi que l'Eternel les dispersa malgré eux sur toute la surface de la terre, et l'entreprise devint vaine ^ y)

Selon l'opinion de nombreux commentateurs, le récit qu'on vient de lire offre de larges lacunes et juxtapose des faits séparés par le temps et l'espace*. Les descendants de Noc commencèrent à ha])iter

' Gcn. XI, 1-9.

' Voir les commentaires de Roscnmiillor cl de dom Calmet sur le verset 1 du chapitre xi de la Genèse.

ensemble la région de Pamir; mais les familles devinrent bientôt des tribus, et Sémites, Japhétites, Chamites, formèrent une agglomération assez nombreuse pour constituer un peuple. C'est cet âge de rhumanité que rappelle Moïse , quand il dit : « Tous les hommes parlaient au commencement la même langue. » L'ère des migrations commença pour ne plus se fermer le long des siècles. Du plateau de Pamir descendirent des flots d'hommes dans toutes les directions : la Chine, l'Inde, l'Egypte, l'Asie, reçurent de nouveaux habitants '.

Cependant le réservoir humain de Pamir n'était pas épuisé; au loin, toujours plus loin, s'étendaient les alluvions et les eaux dérivées de la source première ^ Ce n'est qu'après un long temps de migra-

■ Voir plus haut, p. 203, note 1. Avant les Chaldécns, la Babylonie semble avoir été habitée par des peuplades venues du nord (Lenormaut, les Orirjines de Vhisl., t. II, p. 196); d'autres croient que ces anciennes populations étaient venues de FArabie méridionale; mais plus proliablement elles venaient des plateaux de Pamir (Sayce, Assyrian Grammar for comparative purposes, p. 13.) On leur a donné le nom de Suméro-Accadiens. Elles avaient apporté de leur patrie première un système d'écriture et un idiome qui, transformés par les peuples sémites, ne servirent bientôt plus qu'à la rédaction de certaines inscriptions royales ou pour l'intelligence des vieux textes sacrés. Le suméro-accadien aurait été la langue des vieux Kasdim (Maspero, op. cit., tome I, p. ooO). Sur l'origine et le berceau primitif des Sémites en particulier, voir A. Von Kremer, Semitische Culturentlehnungen , dans VAusland, janv, 1875; et F. Ilommel, die Urspriinglichen Wohnsifze der Semiten , dans VAllgemeine Zeitung , 20-21 sept. 1878. Ces deux savants prouvent, à l'aide de la philologie, que les diiTérentes branches des Sémites descendirent des plateaux de Pamir. ^ Sur l'origine asiatique des premiers habitants de l'Europe en particulier, voir d'Arbois do Jul)ninvillo. /es Premiers habitants de l'Europe, t. I.

lions , trois générations après Noc , suivant la Genèse', que se produisit celle qui amena clans les plaines de Sennaar les éléments du peuple dont la Bible raconte l'histoire. Elle était surtout composée de Sémites et de Kouschites, sortis ensemble du même berceau et parlant la même langue *. Depuis combien de temps habitaient- ils en Mésopotamie quand ils pensèrent à se séparer? Personne ne le sait. On n'était pas loin des temps de Nemrod le kouschite, à qui l'histoire a fait l'honneur de la fondation du premier empire assyrien.

Cependant les destinées des fils de Sem devaient

' Gen. XI, 16-19.

- Rien n'oblige à croire que tous les descendants de Noé se trouvèrent réunis dans les plaines de Sennaar. La Genèse ne le dit nullement. (V. Gen. xi, 2 et 8.) D'un autre côté, aucun indice ne prouve que les descendants de Japhet eurent une part appréciable à la construction de Babel. Il y avait là des Chamites (Gen. X, 10), et un ;,noupe considérable de Sémites (Gen. xi. 28). Plus tard les Japliélitcs envahiront la Chaldéc, en venant de l'est, ce qui indique (ju'ils étaient demeurés nombreux au berceau de leur origine, à savoir, les contrées de Pamir. Enfin le récit de la tour des langues fait partie des traditions nationales des Chamites et des Sémites, mais nous ne trouvons rien de semblalile ni dans l'Inde ni dans l'Iran. Les Grecs possèdent, il est vrai, la légende des Aloades constructeurs d'une tour dont le sommet devait atteindre le ciel, puis précipités parles dieux dans le Tartare ; mais ils ont manifestement puisé cette légende aux traditions de l'Arménie, empruntées elles-mêmes aux nations civilisées du bassin de l'Euphrale. i I.ouormant, t. I, p. 115.) Un grand nombre de Sémites restèrent, auprès des Japhétites, dans les contrées orientales; nous verrons les Élamites, descendants de Sem, envahir l'empire chamile de Nemrod. On voudrait savoir ce qu'était alors la Chine, (jui, dès qu'elle est entrée dans l'histoire, s'est révélée h peu près ce qu'elle est encore aujourd'hui, à savoir, formée de groupes administrés par des mandarins cl gouvernés par un fila du Ciel.

être bien différentes des destinées des fils de Gham. Qui sait si . dès le temps où , dans la région de Pamir, les Sémites vivaient rapprochés des Chamites , ce voisinage n'avait pas été fatal aux fils de la race bénie de Sem ? Si ces derniers n'avaient pas fait partie de la migration kouschite , ce que croient plusieurs modernes, du moins ils se retrouvèrent en contact avec les Ghamites dans les plaines de Sennaar. Peut-être même ceux-ci dominaient-ils sur les Sémites, par l'effet d'une révolte coupable contre ceux que Jéhovah avait établis leurs maîtres. Au milieu de l'empire kouschite de Nemrod, la race de Seiu, qui devait donner naissance au Sauveur, était menacée de perversion. Dieu ne le permit pas : de ]à le miracle de la confusion des langues. Moïse nous montre comment Dieu n'est jamais absent des grands mouvements humains, et comment il pousse rhumanité dans les voies qu'il lui a préparées. Pas de vie d'homme, pas d'entreprise nationale, pas de grandes perturbations où Dieu n'intervienne dans sa justice ou dans sa bonté !

Si le petit-fils de Gham, Xemrod , fils de Kousch, exerçait réellement un rôle prépondérant au milieu des populations réunies à Sennaar, il faut reconnaître que cet idolâtre créait un grand danger pour les fidèles Sémites. G'était un génie orgueilleux et entreprenant. « G'est lui, dit l'Ecriture, qui commença à être puissant sur la terre, et il construisit des villes *, » Était-il l'auteur du projet de l'alliance

' Gen. X, 8-10. Les explorateurs modernes ont mis au jour lea fondations d'une des villes de la Chaldce primitive, celles de l'aii-

néfaslc ayant pour but de maintenir, même après la séparation des deux races , la suzeraineté et la domination d'un monarque kouschite? On ne sait; mais il est certain que les traditions orientales attribuent, de nos jours encore, la construction de la Tour des langues à Nemrod, dont elles font un héros légendaire. Bérose, qui a composé son histoire d'après les traditions chaldéennes, lui fait aussi honneur de cette construction dans un fragment de son livre, que nous a conservé la chronique arménienne de Moïse de Korène. Dans les légendes orientales, Nemrod tient une grande place : c'est le premier révolté qui parut dans le monde , et qui , après avoir renversé le roi de l'âge d'or, régna mille ans à sa place. Aujourd'hui même, en Mésopotamie, le nombre des ruines auxquelles les Arabes ont attaché le nom de Nemrod atteste la persistance d'une croyance qui remonte à plus de quarante siècles et touche à l'origine des nations ^

cicnne Sirtella, aujourd'hui Tell-Loh, On y a découvert les bases de larges tours. Si leur hauteur répondait à leur largeur, elles devaient avoir quelque rapport avec ce monument énorme entre tous que Diisloire appelle la tour de Babel. Les ruines de Sarsa, dont la fondation a précédé le temps dAliraham (Gen. xiv, 1, selon l'hébreu), présentent ce même caractère : au milieu dos décombres s'élève encore une grande construction carrée , parfaitement orientée comme tous les temples chaldéens , et mesurant trois cents pieds de long sur deux cent vingt de large. Le Birs- Nimroud, ou tour de Nemrod, à laquelle on a idontilié la tour de Babel, a, dans son étal actuel, sept cent dix mètres de pourtour au niveau du sol et quarante-six mètres de hauteur.

1 On a voulu faire de Nemrod un mythe et l'identifier au héros Gilgamès, roi d'Ourouk, des traditions chaldéennes. (Oppert, le Persée chnldéen, dans la Revue d'assyriologie, t. II, p. 121; Maspero, op. cit., p. 574). L'identification nous paraît arbitraire, et

L'empire de Nemrod ne survécut pas longtemps à son fondateur. Il subit la loi de dissolution imposée par la Providence à tous les empires créés par la force brutale, à toutes les entreprises qu'elle n'a pas bénies. Ainsi, dès les premiers temps de l'histoire, on constate que ^œu^Te des grands conquérants , comme le colosse aux pieds d'argile, s'en va en poussière malgré les précautions infinies que les tout - puissants monarques ne manquent pas de prendre pour en assurer la stabilité et la durée. Le pays de Sumer et d'Accad. qui devint l'Assyrie et la Ghaldée, se morcella en une infinité de petits royaumes , qui furent renversés , vers l'an 2o00 avant notre ère , par une invasion d'Eiamites , qui , descendant le cours du Choaspès, couvrit rapidement tout le bassin inférieur du Tigre et de l'Euphrate ^

de nombreux savants se refusent à l'admettre (V. A. Jeremias, Izdubar-Nimrod, p. 2). En tout cas, on ne peut méconnaître combien le laconisme plein de sagesse de la Bible touchant Nemrod remporte sur le poème de Gilgamès, parfois grossier, presque toujours absurde, que l'on a retrouvé dans la bibliothèque d'Assurbanipal , à Ninive. (V, Haupt, das Babylonische Ximrodepos; Maspero, loc. cit.) M. G.Smith, the Chald. account of Gen., p. 17, identifie Gilgamès avec Nemrod; mais il croit que ce dernier fut un roi réel qui régna en Mésopotamie 2250 avant J.-C, et dont le poème a embelli la vie. Les chasses puissantes dont la Bible fait honneur à Nemrod seraient des victoires remportées par ce monarque sur les Elamites, qui envahirent en effet la Babylonie vers 2250. (G. Smith, the Hisf. of Assurpanibal, p. 234.)

* Selon saint Ephrem (In Gènes, c. x), les faits se passèrent ainsi : « L'oubli subit du langage primitif causa la désunion, la guerre civile parmi les hommes, et les força à se séparer et à s'établir dans des pays où Us avaient craint de s'aventurer jusquelà. Le principal auteur du mouvement fut Nemrod, qui s'empara de Babylone et y établit le siège de son pouvoir. »

Est-ce à ces événements que fait allusion la Bible quand, parlant d'un arrière petit-lils de Sem, elle dit : a Héber eut deux fils, dont le premier se nomma Pelg- ou Phaleg (qui signifie partage), parce que de son temps la terre se divisa'. » Phaleg naquit vers Tan 2247 avant notre ère , par conséquent au temps de la division de l'empire de Nemrod , et au moment même de l'invasion des Elamites (22d0). Si Ton rapproche la mention de Phaleg du récit que fait la Bible de la confusion des langues et de la dispersion des peuples, on peut conjecturer que nous avons, esquissée en quelques lignes dans la Genèse, l'histoire de l'élévation du premier empire chaldéen et de sa destruction. Lorsque Abraham parcourait la Chaldée, il put, à la vue de ruines colossales vieilles de trois siècles, en demander l'origine aux descendants des vieux Kasdim , conservateurs des antiques souvenirs et de la première

* Gen. X, 2b. On peut aussi traduire le verbe au passé : était divisée, car la grande répartition des peuples dans le monde était un fait accompli. Une branche considérable de Chamiles, celle des Misraïm , était descendue en Égypleàune époque antérieure à Phaleg. La première civilisation égyptienne fut contemporaine do la première civilisation chaldéenne. L'une et l'autre se plurent à de gigantesques constructions et montrèrent au même degré le goût de la science , ropiniàlrelé au travail , le culte des arts et de l'industrie, rexpérience de la vie matérielle. Cependant il apparaît plus probable ({ue le mot hébreu 113 ;2, pelef/h, (livigiis est, au parfait, fait allusion, non j'i un fait accompli , mais à un événement contemporain. Iléber, le père de Phaleg, n'aurait eu aucun motif de donner à l'un de ses fils un nom correspondant à des faits passés <lepuis plusieurs siècles. D'ailleurs nous regardons comme indépendante des divisions de Babel, l'émigration en Egypte des lils de Misraïm ; elle leur était bien antérieure.

langue du pays. Les peuples religieux étaient ce que sont encore les j)ieux croyants : ils voient avec raison l'action de Dieu partout. Ils se représentaient Dieu délibérant avec lui-même, comme aux premières pages de la Genèse , et traduisant en paroles humaines ses conseils éternels. Jéhovah avait à la fois confondu l'orgueil des princes et le langage des peuples à l'endroit que Ton nommait Babel, c'està-dire confusion * ,

Malgré toutes les tentatives que l'on a faites pour

* La Genèse fait dériver Babel du mot balai, confondre. En répétant les consonnes constitutives de la racine. 'li2, Balel , devient ainsi halhel, ^iSn, de même que galal, rouler, est devenu gilgal ou Gahjala, le lieu où Josué fit « rouler » douze pierres en mémoire du passade du Joui*dain; Niaua, habitations, Ninive, dérive de nava, habiter. On a contesté l'origine donnée par Moïse au nom de Babel : ce nom signifierait « la porte ou la ville du dieu Du », Bab-Ilu. On a dit que l'auteur cédait ici, comme dans de nombreux endroits de son livre, au désir de vouloir attacher une histoire à chaque nom propre d'hommes et de lieux. Nous ne nions pas que le mot habel puisse grammaticalement et à la rigueur être interprété dans le sens de porte d"Ilu ; mais, étant admis que le nom primitif de la ville a été Balai, reste à savoir si les Chaldéens, par amour de leur dieu Ilu, n'ont pas abandonné les anciennes traditions rapportées pav la Genèse, et appelé porte d'Ilu la ville dont le nom signifiait d'abord confusion. Il est certain que cette allitération n'est pas juive, mais assyro-chaldéenne, car le mot habel, sur lequel elle repose, n'appartient pas à l'hébreu La tradition de la Toui" des langues est, du reste, indépendante de cette étymologie et même de toute localisation à Babylone des faits qu'elle rappelle. (Lenormant, op. cit., t, I, p, 116.) En tout cas, il ne résulte pas, comme le répètent sans cesse M. Reuss et M, Renan, de ces recherches étymologiques si fréquentes dans la Genèse, que tous les noms propres recouvrent des mythes. Il n'est guère de nom propre d'homme ou de lieu qui n'ait dû son origine à un fait réel et non imaginaire. C'est à l'aide des noms propres que l'on cherche à reconstituer l'histoire des temps passés; ils ne recouvrent ni des mythes ni des fables, mais des événements réels.

retrouver le site de la tour de Babel , la plus complète incertitude règne à ce sujet. On a voulu en reconnaître les restes dans les ruines gigantesques de la pyramide de Borsippa, appelée aujourd'hui Birs-Nimroud , à quelques lieues de Babylone. C'est là, sans doute, un monument fort ancien; mais les traditions qui s'y rattachent et les inscriptions qu'on y a découvertes ne mentionnent rien des faits rapportés par la Bible, quoi qu'on ait écrit et supposé à ce sujet, à une époque encore rapprochée de nous^ Ce n'est pas une raison de nier la construction du monument ou de la ville. On peut en discuter l'emplacement, mais il reste à reconnaître l'intervention divine dans les destinées des nations. La diversité du langage naît sans doute de ses propres lois et de son génie*; mais Dieu précipita l'effet de ces lois, et la diversité des idiomes fractionna de plus en plus la race humaine, conformément aux

* On s'accorde généralement aujourd'hui à ne voir dans le monument de Borsippa qu'une de ces nombreuses pyramides que les Chaldéens élevaient pour servir de temple et d'observatoire astronomique.

^ La multiplication des langues fut un événement inattendu, que ni le temps ni l'absence de toute règle du langage n'avaient pas seuls préparé. L'accélération et l'intensité des dilTérences des dialectes devinrent, par la volonté divine , la cause de la dispersion des peuples. Nous l'avons remarqué après un grand nombre de savants, dans les plaines de Sennaar se trouvaient seulement les descendants de Sem et ceux de Cham. Les interprètes catholiques suivent aujourd'hui volontiers l'interprélalion de saint Grégoire de Nysse, qui regarde la multiplication des idiomes comme un fait naturel et inévilable, le résultat d'une évolution lente et progressive voulue par Dieu : « Volens Deus homines diversis uti linguis, naturam dimisit, ut pergeret pro arbitrio apud singulos sonum articulare ad explanationeni hominum. >> {Contra Euno-

conseils éternels du Créateur. C'était, en effet, la volonté de Dieu de disperser sur la terre les descendants de Sem. Si la masse des Sémites était demeurée concentrée en Mésopotamie, en contact avec les entreprenants et orgueilleux fils de Cham, elle se serait multipliée beaucoup moins et corrompue beaucoup plus; la lignée patriarcale eût été encore une fois compromise : Propterea hélium missum est bonum , ut rumperetur pax mala, dit saint Jérôme à ce sujet '.

D'un autre côté, en arrêtant Textension et la puissance progressive de Fempire de Xemrod. en détruisant la tour du ralliement, Jéhovah voulut, dès le commencement, apprendre aux mortels que si luimême ne bâtit pas la maison, c'est en vain que travaillent les constructeurs ; si l'Eternel ne garde pas la cité, la ville est mal gardée. « Quand Dieu, dit Platon après l'Ecriture, n'a pas présidé à l'établissement dune cité, elle n'échappera pas à la ruine qui l'attend. »

Il entrait dans les conseils de la Providence de disperser les hommes jDOur un temps et de les réunir

niiuin, 1. XII, 2'^ part.) La question de la multiplication des langues restera longtemps très obscure. La thèse traditionnelle de l'unité de langage n'est pas en contradiction avec les faits constatés par l'étude des langues comparées. Il y eut vraisemblablement un temps où le langage de l'humanité, plus mou, plus flexible, contenait en germe tous les types actuellement connus. Mais on cherchera longtemps la langue primitive de l'humanité. Voir notre livre : le Monde et l'Homme primilif.j

* Hieron. 1. I, in Matth. ch. x. « Survint une guerre bienfaisante qui romjiit une paix malfaisante. »

un jour. Un jour Dieu dotera ses Apôtres du don des langues ; ils se feront comprendre à la Grèce , à Rome, aux barbares; l'Eglise catholique réunira les nations que les langues et les idées divisaient. Si les langues demeurent multiples , un même esprit et une même foi unissent tous les peuples chrétiens dans une même adoration.

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