‹ De l'Eden à MoiseChapitre 59 sur 79 · LA VIE PATRIARCALE · texte numérisé non relu

LA VIE PATRIARCALE

La chute de 1" empire de Nemrod apprit aux Sémites la vanité des somptueuses constructions et de toute grandeur acquise par la ^iolence. L'existence de nomades . la vie libre sous la tente . qu'ils avaient toujours aimée . dut leur devenir plus chère. Il entre souvent dans les desseins de Dieu d'isoler ses fils privilégiés. Les Sémites d'Assyrie vécurent généralement au milieu de la civilisation chamite sans adopter ses raffinements. Ils remplissaient les régions vides que laissait forcément un Etat aussi vaste que l'Assyro-Babylonie , et leurs déplacements incesssants. silencieux, étaient le plus souvent ignorés. Ils ne formaient au commencement que dès groupes sous l'autorité d'un chef qu'on a appelé patriarche. Parfois quelques centaines de bergers se cantonnaient dans une contrée et s'unissaient pour

se protéger mutuellemenl. Du jour où la tribu devenait trop nombreuse , on se divisait ; mais on emportait le souvenir de sa parenté ^ C'est ainsi que ïharé, le père d'Abraham, quitta le nord de la Chaldée, où les pâturages étaient insuffisants, pour se diriger, avec sa nombreuse famille, vers les régions occidentales de la Mésopotamie.

L'entretien des troupeaux et l'agriculture étaient à peu près les seules industries des Sémites nomades. Le midhar, mot hébreu que les versions rendent par désert, offrait de bons pâturages '. Les bergers parcouraient en tous sens ces terres vagues, sans propriétaires. Pendant la belle saison, ils campaient dans les montagnes ; en hiver, ils descendaient dans les plaines. Les troupeaux, qui restaient toujours en plein air, étaient parqués la nuit dans un clos appelé michla ou guedera , auprès duquel on dressait les tentes. Çà et là s'élevaient des tours d'où on pouvait découvrir de loin l'ennemi ^

La tente, quant à sa disposition et son chétif ameublement, était sans doute semblable à celle des Bédouins de nos jours. Elle consistait en un abri formé de peaux de chèvres ou de tissus usés

' Gen. XXXVI, 6-7; cf. xxiv, xxvii, xxviii. Le personnel des pasteurs était placé sous les ordres d'un intendant appelé chef du troupeau (xlvii, 6), qui était responsable en cas d'accident. C'est ]c princeps pastorum (I Petr. v, 4).

^ "IITS, midhar, vient d'une racine araméenne qui veut dire conduire et désigne un lieu sans population, mais non sans végétation, où les nomades conduisaient leurs troupeaux.

^ Gen. XXXV, 21; II Parai, xxvi, 10; Mich. iv, 8.

et çrrossiers. Elle était divisée en deux ou trois compartiments: le plus retiré et le mieux protégé était destiné aux femmes. Les femmes du patriarche , comme celles des riches émirs , occupaient à elles seules une tente •.

Les sources étaient, avec les pâturages, un bien dont les nomades se montraient jaloux. Les eaux courantes appartenaient à tous; mais les puits et les citernes devenaient une sorte de propriété dévolue au premier occupant. C'était là le sujet ordinaire des querelles qui s'élevaient entre les pasteurs. Par vengeance on comblait un puits, comme chez nous on brûle une maison *.

L'accoutrement des -nomades se composait d'un large manteau enveloppant tout le corps ^, d'une sacoche et d'une houlette. Ils étaient armés d'une fronde pour se défendre contre les bêtes féroces , avec lesquelles ils avaient souvent à lutter *. Ils

* Gen. XXIV, 67; xxxi, 33.

- Gen. XXI, 25 ; xxvi, lb-22; cf. Num. xx, 17 ; xxi, i2. Déjà, du temps des patriarches, on mentionne les abreuvoirs publics prés des villes et des villages. C'étaient, à certaines heures, des lieux de rendez -vous pour les pasteurs et les habitants du voisinage, sans distinction de riciies et de pauvres : on se rappelle Rébecca, Rachel, David.

3 Jerem. xliii, 12. Les vêtements aux couleurs variées étaient très recherchés chez les Clialdéens comme chez les autres peuples asiatiques. Dans les classes riches au moins, les vêtements de sortie et les manteaux de fête se signalaient par une profusion de dessins bleus sur fond rouge, ou rouges sur fond bleu, rayés, chevronnés, quadrillés, semés de pois ou de disques centrés. Ces vêtements , très recherchés des Egyptiens, faisaient l'objet d'un commerce ir.iportant dés la XII* dynastie, plusieurs siècles avant Joseph.

^ Gen. xxvii, 3; Lev. xvii . 13 ; I Reg. xvii, 34, 40; Job xli, 19; Ezech. XIX, 4 et 8.

charmaient leurs loisirs par la musique, comme les bergers de la Grèce '.

La chasse était à la fois un plaisir et une ressource. Leur arme principale était l'arc lançant au loin une tige légère de bois armée d'une pointe de silex ou de fer. On prenait les bêtes féroces dans des fosses ou des trappes, comme on le fait encore aujourd'hui en Orient.

L'agriculture n'était pas le premier soin des patriarches , bien cpi'ils l'aient parfois exercée avec succès*. L'orge, le blé furent de bonne heure connus ; mais ce fut tardivement, et lorsqu'ils se furent assis et fixés, qu'ils plantèrent la vigne, le figuier et l'olivier, les troupeaux donnant aux nomades un revenu assuré et préféré.

Les propriétaires de grands troupeaux étaient très considérés : c'étaient de véritables petits princes, et ils en exerçaient les droits^. Les Sidoniens et les marchands ambulants parcouraient le pays , achetaient la laine à prix d'argent ou par voie d'échange : ils vendaient des bracelets, des pendants d'oreille et d'autres bijoux aux femmes de la tribu, des parfums, du fard pour les yeux, des vêtements de différentes couleurs, et mille autres objets de toilette ou de ménage que les nomades ne fabriquaient pas.

Le patriarche n'avait le plus souvent qu'une seule

' I Reg. xvi.lS.

' Gen. XXVI , 12.

3 TclsNabal et les trois chefs de troupeaux qui se chargèrent de rculrelicn des troupes de David lors de la révolte d'Absalou.

LES PATHl ARCHES 291

femme, si elle lui donnait des enfants : Rachel et Lia, toutes deux au même titre femmes de Jacob, semblent une exception. Les filles esclaves appartenaient surtout à la femme légitime. Si cette dernière était stérile, elle désignait elle-même ses esclaves à son mari, et elles enfantaient à son profit '.

La polygamie , même restreinte à ces limites , causait souvent, on le comprend, des querelles et des troubles dont se ressentaient les relations entre les enfants *. Mais, selon les traditions de l'Éden conservées par les patriarches, la femme, portion de riiomme et sa propre chair, avait droit à des égards. La liberté relative dont jouirent les femmes israélites. après et même avant le mariage, forme un contraste frappant avec l'esclavage et la séquestration des femmes dans l'Orient moderne ^ Elles avaient un certain rôle dans les fêtes religieuses et dans les affaires publiques. D'ailleurs elles semblent en général avoir mérité ces égards : elles présentent le caractère honorable d'épouses dévouées et de ménagères actives K Elles se partageaient entre le mari et les enfants ; elles allaient chercher l'eau soir et matin, au puits, à la citerne, au ruisseau d'eau vive ; elles broyaient le blé , pétris-

* Gen. XVI, 1-6; xxx, 3.

^ Gen. XVII, xxi, xxxviii, xliii, xlviii, etc.

3 Quand les Arabes des temps antiques, frères des patriarches, marchaient au combat, ils avaient au milieu d'eux une jeune vierge montée sur un chameau, autour de laquelle se groupaient les combattants, et qui à la fois encourageait les vaillants et faisait honte aux lâches par ses invectives.

^ Gen. xviii, 6 ; I Reg. ii, 19.

saieiiL le pain, filaient, lissaient, veillaient au soin des vêtements non seulement de la famille, mais aussi du serviteur. Leur vie était un labeur sans trêve, malgré les grossesses fréquentes et les allaitements prolongés '. Si les patriarches se permettaient la polygamie, c'est que, dans leur idée, le plus grand malheur d'un homme était de n'avoir pas ou de n'avoir que peu d'enfants. L'amour de la postérité réglait en bien des cas la conduite de rilébreu*.

La mère avait ses droits, et on ne devait pas les méconnaître. Fût-elle esclave, dès qu'elle avait partagé la couche du chef de famille, elle cessait d'être considérée comme une simple servante. D'après une loi que Moïse sanctionna, le maître lui devait, comme à l'épouse en titre, amour et protection ^

Le sentiment d'honnêteté fîère qui présidait chez le patriarche à toutes les actions de la vie maintenait dans la tente la discipline et la vertu. La religion y élevait la moralité. Les membres d'une même famille étaient solidaires : le crime de l'un était réputé le crime de tous; il pouvait entraîner la ruine de la

' La duro-e de rallaiteinenl é'iait fixée à trois ans en Clialdée comme cil Lj^yple (Chaljas, l'E<jyplolorjic, t. II, p. 44; Maspero, op. cil., p. 73'J ).

^ La loi du léviral est basée sur celle considération. La femme avait droit à des enfants ; si elle n"en avait pas à la mort de son mari, son beau-frère ou un parent devait l'épouser et « faire vivre le nom du défunt ». Se soustraire à cette loi était un crime. (Gen. xxxviii.)

' Exod. XXI , 10.

famille entière'. L'adultère était en abomination. La femme coupable était brûlée ou lapidée , son enfant tué à coups de pierres et son complice puni avec elle *.

Le pouvoir du patriarche sur ses enfants était absolu et à vie : la mort seule l'en dépouillait. Il avait le droit de juger les membres de la famille et même de porter contre eux la peine de mort ^. Après leur mariage , les fils continuaient à travailler pour le compte du chef de famille. Mais, pour les filles, le pouvoir paternel cessait au moment où elles prenaient un mari.

Parce que le mariage était considéré comme un devoir, on en facilitait les conditions. Point de dot à donner : au contraire , c'est la famille de la fille qui était dédommagée par un présent *. Ce dédommagement, appelé mohar, consistait en une somme d'argent et en objets de consommation. Il fallait de

* Gen, XVIII, 23 et seq.; cf. Job xxxi, H-18.

^ Gen. XXXVIII, 25; Lev. xx, 10; cf. Job xxxi, 9-12. Quelle que soit l'époque de la composition du livre de Job , il doit être consulté pour la peinture des croyances et des mœurs des patriarches dont il est le véritable tableau.

^ Gen. XXXVIII, 24.

* Gen. XXIX, 18; xxxiv, 12; Exod. xxii. 16. En Chaldée aussi, le père considérait le mariage de sa fille comme un acte de vente en bonne et due forme : il ne s'en dessaisissait qu'en échange d'un présent proportionné aux biens du prétendant. De son côté la vierge n'entrait pas les mains vides dans sa nouvelle demeure : elle apportait en contrat un champ , un bois de palmiers, un mobilier, des esclaves, etc. Le tout était constaté sur l'argile , en trois expéditions au moins. Le scribe en remettait deux aux parties et la troisième au magistrat, chez qui cette pièce demeurait en dépôt. (V. Oppert- Menant, Documents juridiques de l'Assyrie et de la Chaldée.)

plus offrir des cadeaux à la fiancée ' . Les pères ou les frères majeurs réglaient les conventions, et souvent un mariage était décidé avant que les époux en fussent informés ou du moins qu'ils se fussent vus*.

Le caractère des familles patriarcales était la stabilité : un chef disparaissant, il fallait qu'un autre prît immédiatement sa place, et elle revenait naturellement au plus ancien des fils, à moins que le Ciel n'en décidât autrement. La bénédiction qu'il recevait à la mort du père avait des effets civils : c'était le mode légal de transmission des biens et de l'autorité; elle lui conférait des droits irrévocables , le droit à deux portions de l'héritage et l'autorité sur ses frères , dont il devenait le père avec charge d'âmes, selon le langage des Aryas ^ Le devoir était d'ailleurs corrélatif du droit. A l'aîné revenaient l'obligation et l'honneur de continuer le culte religieux et de faire respecter les traditions.

Dans la famille patriarcale entrait aussi, comme richesse patrimoniale, la propriété des esclaves. Moïse adoucit leur sort par des lois qui respirent l'humanité et le sentiment de la fraternité première. L'esclave était protégé. Le maître qui avait cassé

' Gen, xxxiv, 12. Quelquefois le père de la jeune lille acceptait comme mohar les services de son futur gendre (Gen. xxix,20et2o; Jos. XV, 10-17; I Reg. xviii, 23).

- Gen. XXIV, 3, 50-55; xxxiv, 9; xxxviii. 6. Il n'est question, dans lii Bililc, d'aucune cérémonie religieuse par le mariage. La bénédiction du père et les vœux des invités en tenaient lieu.

3 Gen. xLviii, 5 et 22; Dcut. xxi, 17. Les Illles n'héritaient que quand il n'y avait pas de garçon. Elles étaient protégées et conseillées plutôt par leurs frères que par leurs parents (Gen. xxxiv; cf. XXIV. 29, 53 -GO).

une dent à son esclave, en le frappant, était obligé de le rendre à la liberté '. L'esclave devenait souvent l'ami intime du patriarche, le gérant de tous ses biens. Il pouvait même devenir son héritier, comme nous le voyons dans l'histoire d'Abraham, qui, avant d'avoir des enfants de Sara son épouse, avait destiné tous ses biens à son esclave Eliézer^ La femme esclave était pourtant moins heureuse que l'homme; les travaux les plus durs lui étaient réservés : c'est elle qui tournait la meule et remplissait les plus pénibles offices du ménage ^ Mais elle aussi acquérait parfois dans la famille une situation honorable *. Les esclaves se recrutaient par la guerre entre les tribus et par l'achat légal ^

La vie patriarcale , réglée , calme et assurée , mérite tous les éloges qu'on en fait. Outre qu'elle avait sa poésie , elle favorisait les bonnes mœurs et ennoblissait l'autorité paternelle. Les nomades chantaient les événements importants dans des cantilènes. La Bible nous en a conservé quelques lambeaux qui prouvent que dès cette époque le parallélisme oriental, ce balancement harmonieux de la pensée, était en usage chez les Hébreux.

Les discours qui nous restent de ces temps reculés prouvent que, comme les chefs arabes de nos jours,

* Exod. XXI, 20, 2(j, 27 ; cf. xii, 44; Deul. v. 14 ; xji. 18; xvi, H et 14.

'^ Gen. XV, 3.

^ Exod. XI, b; Gen, xxi, 10; Is. xlvii . 2.

* Exod. XXI, 7-H.

^ Les enfants des esclaves restaient la pix»priété du maître. (Num. XXXI, 26; Deut. xx, 14; xxi, 10-4).

les nomades d'alors n'étaient point étrangers à l'éloquence. Ils avaient des manières de dire saisissantes , où l'imagination se déployait en d'éclatantes métaphores.

L'hospitalité généreuse et affable des patriarches est devenue proverbiale*. L'hôte parlait à l'étranger à la troisième personne ^ L'accueil que fait Abraham aux trois voyageurs mystérieux qui viennent lui apprendre les desseins de Dieu à son égard, peint admirablement cette hospitalité :

Abraham était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour, à l'ombre des chênes de Mambré . Et levant les yeux, voilà qu'il aperçut trois voyageurs qui s'avançaient vers lui. Il se leva, courut au-devant d'eux et, se prosternant, il dit : « Puissé-je avoir trouvé grâce à vos yeux ; ne passsez pas sans vous arrêter chez votre serviteur. On apportera de l'eau pour vous laver les pieds , et vous vous reposerez à l'ombre de ces arbres. Pour moi, je cours chercher quelques mets que vous mangerez : puisque vous voici , il faut reprendre des forces avant d'aller plus loin. » Les voyageurs répondirent : « Fais comme tu as dit. » Abraham alla en toute hâte vers sa tente ^ et appelant Sara, il lui dit : « Prends vite trois mesures de farine, pétris -les et fais des petits pains. » Puis il courut au bétail, il prit un veau tendre et bon et il le remit à un esclave, qui se hâta de l'apprêter. Il prit aussi de la crème et du lait, qu'il plaça devant ses hùtes, avec le veau qu'on avait préparé. Et pendant qu'ils mangeaient , lui-même se tint debout devant eux, sous le chêne. Ils causaient

' Gcn. xviii, 3-8; xix, 1; xxiii, 7; xxix, 1 l-i:{; xxxiii, 3-4; xlii, 0 ; XLni,29; xlv, Ib; xlviii, 10, etc.

* Gen. XVIII ; xix, 2-3; xxxiii, 14; xliv, 18, etc.

ensemble, et Sara écoutait à la porte de la tente qui était derrière Abraham... Lorsqu'ils eurent achevé leur repas , les voyageurs se levèrent , et Abraham partit avec eux pour les reconduire '.

Comme leur existence . tantôt nomade . tantôt sédentaire, leur caractère était fait de contrastes. Si l'on peut juger des nomades du temps d'Abraham par les Bédouins d'aujourd'hui, nous les trouvons à la fois libéraux et rapaces , inviolablement fidèles à la foi jurée entre particuliers, mais, en tant que nation, toujours prêts à violer les traités. Guerriers par tempérament , ils défendent avec ardeur leur propre liberté, et ils aiment à asservir l'étranger. Ils professent le sentiment de l'honneur et se préoccupent constamment de leur réputation au sein de la tribu et des tribus alliées . et cependant les razzias , le pillage et même la spoliation des caravanes leur sont choses familières. Capables des actes les plus héroïques , mais accessibles aussi à des mouvements d'incroyable poltronnerie, un jour ils résistent avec témérité, un autre, ils fuient au désert comme de timides animaux. On les voit tantôt, pasteurs intelligents et sobres, tout sacrifier au soin du troupeau, tantôt, obstinés paresseux , tout oublier dans la passion du jeu et du vin.

Les jeux de hasard étaient très répandus chez les Sémites nomades : après leurs biens, ils engageaient leur famille et leur propre personne, sans même reculer devant la déchéance et l'abjection. Les jeunes

* Gen. xviii, 1-16.

gens recherchaient les joules et se passionnaient pour les exercices gymnastiques. Ils engageaient des défis : c'était à qui soulèverait le plus haut des pierres fort lourdes ^ . Enfin , comme chez nous , les enfants jouaient, s'ébattaient entre eux, abusaient des animaux dont ils n'avaient rien à redouter. Un passage de Job nous laisse deviner qu'ils se récréaient, comme les nôtres, avec des oiseaux apprivoisés*.

En général, les patriarches demandaient peu de chose aux grandes civilisations qui les entouraient, et avec lesquelles cependant leurs migrations les mettaient en contact. Leur astronomie se bornait à discerner dans le ciel quelques étoiles pour diriger la marche à travers le désert. En fait d'histoire, ils se préoccupaient de généalogies ; ils se redisaient les faits racontés par les anciens. Ils aimaient à vanter la pureté du sang de leur tribu. Toutes les traditions et toutes les connaissances, aussi bien que leur poésie, se transmettaient surtout par voie orale. Us aidaient la mémoire en élevant des monceaux de pierres ^, en dressant un cippe à l'endroit où un fait extraordinaire s'était passé , ou bien ils en rattachaient la mémoire à quelque grand arbre respecté.

Peul-on affirmer que l'écriture leur était inconnue? Le sceau dont il est queslion dans un passage de la Genèse ^* ne fournit à cet égard qu'un indice dou-

' Hieronym. In Zacli. v, 14.

' Job XL, 24 (hcbr. 29).

' Galf/al on Gilgnl, mot qui est devenu un nom de ville. (Gcn. XXXI. 45 et seriq.) * Gen. XXXVIII, 18.

tenx ; mais les dernières découvertes assvriologiques nous ont appris qu'on écrivait en Clialdée avant qu'Abraham émigràt de ce pays en Palestine. Puisqu'en Ghaldée, aussi bien qu'en Egypte, disons-le en passant , on conservait des souvenirs écrits et que Ion connaissait certains procédés graphiques, est-il déraisonnable de supposer qu'Abraham ait emporté avec lui quelques documents relatifs à ce qui intéressait le plus la religion de ses pères?

Nous venons de faire revivre, le mieux que nous avons pu, les patriarches postdiluviens ; nous avons essayé de pénétrer dans les détails de leur vie sociale ; une question se pose maintenant : Quelle était leur vie religieuse?

M. Renan définit ainsi la foi des anciens Hébreux : « Ils croyaient à des forces mystérieuses récompensant le bien d'une façon intermittente, et dans quelques cas punissant le mal. » A ce court symbole, à cette « religion sans dogme » se réduisait, selon lui , la foi patriarcale. Il attribue à l'idée obscure renfermée dans cette formule la supériorité de l'Hébreu sur tous les peuples de son temps. C'est par là, dit-il. qu'il occupe a une place du premier ordre dans l'histoire de l'humanité ». Un déisme incertain, coloré d'un panthéisme assez semblable à celui de notre siècle, telle aurait été la religion que « les pères du judaïsme inaugurèrent dès l'âge le plus reculé, avec un instinct juste et sûr ^ ». C'est Moïse, ajoute

' Hist. du peuple d'Israël, t. I, pp. 25 et 39. M. Kuenen pense comme M. Renan. « Au temps des patriarches, dit-il, lahvé était un dieu simplement plus puissant que les dieux des autres nations; ce

M. Renan, ou plutôt ce sont les prophètes, qui d'un faux dieu ont, « sous l'action constante d'une intense volonté, fait le Dieu véritable. »

Les seuls renseignements sur lesquels on peut juger de la religion des patriarches sont ceux que fournit la Genèse, Or la Genèse assure que le Dieu de Moïse est le Dieu unique, le même Dieu que celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Où M. Renan a-t-il pris que le Sémite nomade « tenait pour des dieux » les cippes et les bétyles ^ ? La Rible appelle ces pierres commémoratives « la maison de Dieu », bethel, expression synonyme de « lieu saint » , et qui s'explique naturellement par les faveurs divines accordées aux patriarches dans les lieux mêmes marqués par les bétyles. Rs vénéraient les endroits oii Dieu s'était manifesté par des bienfaits; ils n'adoraient ni le masepuh ni le bétyle ^.

Le Dieu des patriarches était le Dieu souverain,

fut la conscience des prophètes qui créa le Dieu unique. » [Religion nationale et religion universelle, trad. Vernes, p. 90.) Ceci est absolument faux; riiisloiro dément ces assertions. Les premiers hommes ont été monothéistes, et leurs descendants, au lieu « d'évoluer en religion vers un monothéisme plus parfait » , sont tombés dans un grossier polythéisme. La révélation primitive s'obscurcit partout graduellement, excepté en Israël. * Renan, op. cit., p. M.

'■' On a allégué contre le monothéisme des patriarches les térapliini que Rachel avait dérol)és à son père Laban (Gen. xxxi), en disant que les téraphim étaient des divinités, de véritables idoles. Les téraphim, sur la nature et le rôle desquels on est loin d'être fixé, ont pu être, de la part de Rachel, l'objet d'un culte superstitieux; cette femme, élevée en Mésopotamie, pouvait même avoir adopté pour elle des pratiques polythéistes. Mais il ne suit pas de là ([ue Jacolj était polythéiste ; au contraire , la Bible dit formellement qu'il bannit les téraphim (xxxv, 2-4).

universel, créateur du ciel et de la terre, juge de tous les hommes. Entre les hommes et Dieu sont les esprits hienheureux, ministres de sa miséricorde et de sa justice, les anges. Les angelophanies tiennent, comme Ton sait , une grande place dans l'histoire des patriarches.

Conservateurs de la tradition de l'Eden, les pères d'Israël croient que l'homme est fait à l'image de Dieu ; que tous , étant sortis du même père , sont frères ; que Dieu n'a pas abandonné l'homme à luimême, après l'avoir créé, mais que sa providence le dirige dans toutes ses voies ; que les accidents , les ruines , les maladies , sont des actes de sa justice ou de sa bonté. Ce Dieu, il faut le craindre; le crime l'offense et attire sa colère ^ ; mais on obtient sa clémence par des sacrifices.

Les sacrifices, nous l'avons dit, étaient un rite primordial répandu sur toute la terre. Ils consistèrent d'abord dans l'offrande des prémices. On sait jusqu'où les Chananéens poussèrent cette pratique : l'immolation réelle des enfants n'était pas rare chez les Phéniciens, chez les Héthéens, chez les Carthaginois. Les patriarches ne connurent pas ces erreurs : aux premiers-nés de leurs enfants ils substituaient les premiers-nés de leurs troupeaux, et c'est cette habitude que Moïse sanctionna par une loi.

En dehors des sacrifices, les pères d'Israël observaient d'autres pratiques qui remontaient aux pre-

» Gen. xLii, 28.

302 L'ANCTEN TESTAMENT

raiers temps de rhumanité. Ainsi ils connaissaient la distinction entre animaux purs et impurs ; ils évitaient de boire du sang et de manger de la viande avec le sang. La circoncision leur était connue, avec la signification religieuse qu'elle reçut au temps d'Abraham. Enfin les patriarches, à Texemple des Chaldéens au milieu desquels ils avaient vécu , observaient très probablement le septième jour de la semaine, le sabbat. Dès les âges les plus reculés, on gardait religieusement en Babylonie le jour de repos, appelé dans les textes « jour du cœur, jour de la joie », ou même sabhatum ^

Les patriarches croyaient à la spiritualité de l'âme et à l'immortalité. La vie que Dieu a mise en nous, disaient- ils, est le souille même de la divinité*; ce souffle n'est pas anéanti par la mort : il remonte vers le Créateur. Sans doute l'autre vie est pour eux entourée d'obscurités et de mystères ; mais on peut et on doit y croire. Il est difficile de savoir ce que les patriarches entendaient par le schéol et les réfaïm. Sûrement ces noms se rapportent à des croyances bien difî'érentes de la doctrine d'après laquelle l'homme meurt tout entier *.

' Lenormant , op. c//., t.I,p. 173,

' Rouah Klohim.

•* Les patriarches d'Israël hnitèrenl la réserve des Chaldéens touchant la vie d'outre-tombe , et les Hébreux se tinrent toujours loin des exagérations du culte des morts tel que le pratiquaient les Egyptiens. Les cunéiformes se taisent presque sur la condition de lame, et les vivants se débarrassaient de leurs morts le plus vite et le plus complètement possible, car beaucoup préféraient le bûcher au caveau funèbre. Certes, les Chaldéens ne croyaient pas que tout finit au dernier soupir; mais ils ne pen-

Au point de vue de la vie morale, les patriarches n'étaient pas tous des parfaits, mais des gens honnêtes, charitables, prudents, généreux, loyaux, défendant leur droit , prenant au sérieux la vie , évitant le contact de la grossièreté et de l'impiété. Ils avaient le sentiment de la famille . le respect de la femme , l'amour de leurs enfants. Qu'on se rappelle Jacob pleurant Rachel et son fils Joseph, les conseils des patriarches à leurs enfants et leurs bénédictions en quittant la terre.

Si Ion s'est moqué de ce qu'on a appelé leur morale enfantine , c'est qu'on n'a pas assez considéré les circonstances du temps et du milieu où ils vivaient, ni combien leur foi naïve et pure était supérieure aux réjDugnantes idolâtries de leur époque. Le polythéisme et des abus effrénés régnaient aussi bien en Chaldée que chez les Chananéens et les Egyptiens. Sodome et Gomorrhe nous donnent une idée des mœurs de l'Orient à cette époque.

Les patriarches, ayant derrière eux lEden et devant eux un avenir plein de grandeur, restèrent seuls fidèles à la religion primitive. Dieu les avait conduits au désert pour les conserver purs. Leur

saient pas, comme les Égyptiens, que les destinées de lame, du double ékimmou , étaient liées à celles du corps. Les soucis de la vie présente les absorbaient trop complètement pour leur permettre des spéculations sur les conditions de la vie future. Leur religion leur laissait à choisir entre le séjour perpétuel de Vékinimou au tombeau et sa réclusion dans les prisons de la déesse Allât. (Jeremias, die Babyl. Vorstellunçjen von Leben nach dem Tode ; Halévy, la Croyance à l'immortalité de lime chez les Chaldéens, dans ses Mélanges de critique et d'histoire.)

tente gardait les traditions saintes et les croyances qui devaient régénérer le monde entier. La tente du patriarche fut le point de départ du progrès moral et religieux qui a élevé si haut l'humanité. C'est de la tente patriarcale que sortirent Abraham. Isaac et Jacob, les pères de la religion d'Israël codifiée par Moïse , et la religion de Moïse a préparé la religion chrétienne.

Page 1