LA VOCATION D ABRAHAM
Les hommes avaient oublié le déluge, et le monde offrait derechef, bien que dans des proportions moins colossales, le spectacle de l'infidélité et de la corruption premières. Les enfants même de Sem allaient perdre le souvenir des bénédictions de Jéhovah. Le culte des idoles se mêlait chez eux au culte du vrai Dieu.
Cependant la promesse de l'Eden pouvait-elle être vaine? Afin d'en assurer l'accomplissement. Dieu, dans sa miséricorde, sépara de la foule corrompue un homme selon son cœur, à la foi naïve et ardente , Abraham. C^est ce patriarche qui va devenir le conservateur des promesses, le sauveur des traditions saintes. Pour le préserver de la contagion de l'idolâtrie, Jéhovah l'arracha à la Chaldée, sa patrie, à la maison paternelle, à tous ceux qu'il aimait.
La vocation d'Abraham ouvre une ère nouvelle. Elle constitue, pour l'histoire des peuples et celle de la religion, un point de repère, une sorte d'ancre à laquelle s'attachera fortement désormais la chaîne des événements jusque-là souvent rompue.
Abraham est le type du vrai Israélite. Il ne reculera, pour obéir à Dieu, devant aucun sacrifice. Sa fidélité lui a valu cette louange du Siracide : Non est invenfus similis illi^. Il est enfin une des plus célèbres figures du Christ dans l'ancienne loi.
Jusqu'à Abraham , Dieu , par ses révélations , ne s'était particulièrement mis en rapport qu'avec des individus. Il ne touchait l'humanité, pour ainsi dire, que par endroits; mais, par les promesses qu'il fait à Abraham et l'alliance qu'il contracte avec sa race, il s'unit à toute l'humanité. Les liens deviennent plus étroits et plus midtipliés. L'union de Dieu avec Abel , Noé, Sem , n'avait pas eu le caractère d'une union contractuelle. Désormais il y aura sur la terre un témoignage sensible et permanent de la présence du Verbe de Dieu dans le monde, à savoir : un traité d'alliance avec un peuple, traité incessamment rappelé et constaté dans des faits publics et merveilleux : tel est le progrès historique qui s'accomplit par la vocation d'Abraham. Après s'être uni moralement à un peuple, le Verbe de Dieu s'unira personnellement à l'humanité.
On conçoit les raisons de ce premier pas fait par Dieu dans la voie de l'Incarnation. L'humanité distraite ne prêtait pas attention aux signes de sa volonté et aux manifestations de sa présence dans les personnages auxquels il se communiquait. Le monde continuait de s'abandonner à ses fantaisies idolàtriques. Dieu voulut s'y créer un peuple à lui,
' Eccli. XLIY, 20.
et avancer par là l'accomplissement de ses éternels desseins. Le temps n'était pas venu de faire intervenir son Clirist , mais il en montra l'image. Le Christ apportera le salut : Abraham commence de répandre la bénédiction. Il préserve de l'idolâtrie un peuple dont il est le père, comme le Christ rétablira plus tard le culte de Dieu dans sa vérité. Entrons dans le détail des faits que la Bible raconte. La ^-ille d'Ur, où nous voyons pour la première fois apparaître Abraham , était alors une des plus florissantes de la Chaldée*. On y cultivait les arts, les sciences, l'astronomie surtout. Les vieux Kasdim écrivaient sur l'ai^gile des récits qui sont parvenus jusqu'à nous'. Les poètes chantaient des hymnes et
' Lidentification d'Ur. Ourou, avec Mougheir « la bitumée » a été faite. La ville était située sur la rive droite de TEuphrate, non loin du confluent du Schat-el-Haï. Aujourd'hui, durant sept mois, la plaine est submergée, et Iqs monticules formés par les ruines apparaissent comme des îlots au milieu de l'océan , qui se substitue au désert. Sur le sommet de l'un de ces tertres se dresse encore un ancien temple chaldéen, construit en énormes briques cimentées avec du bitume. L'édifice a deux étages et s'élève à une hauteur de plus de quarante pieds au- dessus du sol actuel. L'Euphi-ate, emprisonné dans des canaux, n'inondait point autrefois la campagne qu'il change aujourd'hui en marécage.
- On estime que les Kasdim étaient les descendants des Chaldéens Kouschites qui avaient dominé en Chaldée sous les noms de Sumer et d'Accad. Leurs corporations, leurs collèges et leurs temples survécurent à toutes les invasions jusqu'aux Romains. Ils conser\-èrent toujours le nom de Chaldéens ou Kasdim, qui perdit toute signification ethnique, et sous lequel on a désigné, même pendant le moyen âge, les charlatans, les astrologues, les sorciers, que l'Orient déversait sur l'Europe. Ils formaient une classe hiératique, comme celle des prêtres en Egypte. lis se livraient aux sciences occultes, à la recherche des causes; ils observaient les astres et exerçaient l'art de la divination. Leur science était
composaient des épopées en l'honneur du dieu Ur, « le luminaire puissant du ciel , fils aîné du seigneur de l'abîme ^ » L'industrie allait du même pas que le travail intellectuel : agriculture , exploitation des
un bien de famille que les pères communiquaient à leurs fils. Ils étaient les conservateurs des traditions , et ils racontaient le passé comme on le leur avait enseigné. Leur puissance à la cour, leur influence sur le peuple étaient considérables. On faisait reposer sur eux les destinées de Tempire. Dès les temps les plus reculés, leurs écoles étaient fréquentées , non seulement à Ninive et à Babylone, mais à Borsippa , à Sippara , à Ur, à Haran. C'est aux Kasdim que l'on doit les précieuses tablettes que l'on découvre dans les ruines de l'ancienne Assyrie, les livres d'astronomie, de liturgie, d'incantations, qui nous révèlent tant de traits intéressant l'histoire du pays. La plupart sont écrites en langue suméro -accadienne, qui , devenue une langue morte , sembla une écriture mystérieuse à laquelle le vulgaire attacha une vertu surnaturelle. (V. sur ce sujet Lenormant, les Sciences occultes en Asie, et Ilist. anc. de l'Orient, t. V; Ilaupt, Sumerische studien ; Menant, Bahylonie et Chald^e ; Sayce , the Astronomy and Astrol. of the Babylone, etc. Voir sur l'importance d"Ur, Maspero, op. cit., p. 613 et suiv.) Le premier roi d'Ur , nommé Ourl)arou, régna vers 2900 avant J.-C. sous le titre de roi de Sumer et d'Accad, c'est-à-dire de haute et basse Chaldée.
* Le dieu suprême que les premiers assyriologues avaient cru reconnaître, et qu'ils appelaient II, Ilou, Rà , n'existe pas plus, au dire des néocritiques, que le dieu souverain placé par les égyptologues au sommet du panthéon égyptien. Les Babyloniens admettaient volontiers que le dieu national l'emportait de beaucoup sur les autres; mais ils ne songeaient pas à proclamer qu'il les absorbait tous en lui, et qu'il était le seul dieu. Ainsi l'incrédulité qui, dans la première moitié du siècle , ne voulait voir dans le Pentateuque qu'imitation et copie de ce qui existait chez les autres peuples, et qui disait retrouver le Dieu suprême de Moïse chez les Indiens, chez les Chinois, chez les Égyptiens, etc., professe aujourd'hui une doctrine athée d'après laquelle ils ne voient plus le Dieu suprême nulle part. Au fond , c'est le môme système : il n'y a point eu de révélation ; le Pentateuque aurait suivi le mouvement des esprits. L'incrédulité se contredit , mais peu lui importe.
métaux usuels et précieux, sculpture et architecture, commerce par terre et par mer.
Le très grand nombre des Sémites ne se mêlait pas à la civilisation kouschite. Ils ressemblaient aux Bédouins d'Afrique en face de la civilisation européenne. Ils peuplaient les vides laissés par les sujets de ces immenses Etats. Alors que ceux-ci se livraient au commerce, à l'industrie, à la guerre, élevaient de gigantesques constructions , les Sémites continuaient pour la plupart leur vie tranquille de nomades. Ils s'instruisaient entre eux et n'étaient étrangers ni aux choses de l'intelligence ni à l'observation de la nature. Quelques-uns seulement, poussés par le besoin de savoir, s'initiaient aux connaissances de leurs hôtes. H y a, croyons-nous, un fond de vérité dans les traditions qui représentent Abraham comme un homme versé dans l'astronomie et dans les sciences des Ghaldéens. Cependant, pour plusieurs, ces contacts ne furent pas sans danger. La Bible nous apprend qu'en se mêlant aux populations idolâtres , certains d'entre eux adoptèrent leurs mœurs et leurs croyances ^
Sous quelle impulsion Tharé et sa famille quittèrent-ils la contrée d'Ur Kasdim? Dieu leur inspira de chercher des pâturages plus abondants pour leurs troupeaux ; de fait, il voulait rapprocher Abraham de la terre de Chanaan. La caravane longea les rives de l'Euphrate, qu'elle remonta, et arriva, après de nombreux campements et de longues journées, dans le
' Jos. XXIV, 2.
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Padan Aram, à l'extrémité nord-ouest de la Mésopolaiiiie. La terre y était d'une merveilleuse fertilité.
La principale ville du pays se nommait Haran; cette cité devait rester jusqu'au moyen âge le refuge de tous les émigrés et de toutes les religions ^ Les anciens Kasdim y tenaient école d'astrologie. Balaam, le prophète, sortira de Haran ^. On y parlait l'araméen. Le dieu Sin, l'astre des nuits (la lune), y avait un temple célèbre. C'est en y allant offrir un sacrifice que Caracalla fut assassiné. L'empereur Julien s'y rendit pour le môme motif.
Abraham retrouva à Haran ce qu'il avait quitté à Ur, l'idolâtrie ; mais les conceptions babyloniennes étaient plus épurées. On y écrivait aussi l'iiistoire sur de petits cylindres d'argile qui tenaient lieu de livres. Les Abrahamites durent s'en procurer et le? emporter avec eux dans leurs pérégrinations. Peutêtre les plus habiles eurent-ils l'idée d'écrire euxmêmes leurs propres traditions.
Ainsi, par la volonté de Dieu, le Père des croyants vécut de longues années en contact avec les plus vieilles civilisations. Bientôt nous le verrons descendre en Egypte et séjourner quelque temps au milieu d'un
1 A Haran et à Edesse se rcfug^ièrent , au temps de la domination des Séleucides et des Romains, les dé])ris des collèfres d'astrologues avec l'arsenal de leurs pratiques de sorcellerie. Ces villes furent le dernier gîte du salDcisme. C'était encore une tradition chez les Arabes du x« siècle de notre ère, que les Sabcens de Haran et d'Édesse étaient les survivants des anciens Chaldéens. (Voir sur ce sujet l'important ouvrage de M. Chwolsohn, die Ssaher ud der Ssabismus.) Haran n'est qu'à une journée d'Édesse.
2 Num. XXII , \j ; xxiii , 7.
autre peuple également fameux et instruit. Il entrait dans les destinées d'Israël de ne rester ignorant d'aucun des progrès de l'esprit humain, de vivre avec les civilisations les plus avancées , de connaître toutes les religions et toutes les doctrines. Puis, au moment où sa foi va sombrer dans ces contacts, une puissance mystérieuse intervient , un appel de Dieu se fait entendre, et Israël comme Abraham reprennent la voie de leurs destinées.